Expo Chaissac : « En peinture je parle patois. »

Qualifié de son vivant de « Picasso en sabots », Gaston Chaissac (1910-1964) est encore loin d’avoir la place qui lui revient dans les musées. Deux galeries parisiennes présentent jusqu’au 19 novembre une centaine d’œuvres importantes de ce franc-tireur de l’art.

Gaston Chaissac écrivait en 1947 : « En littérature et arts, je pense que c’est surtout les à peine dégrossis qu’il faut encourager et pousser à ça, car nous, les du peuple, n’avons déjà que trop tendance à classer l’académisme parmi nos préférences ». Il avait quelques titres à se dire « du peuple » : après l’extrême pauvreté de son enfance dans l’Yonne, ce fils de cordonnier allait vite se découvrir tuberculeux, réduit à des gagne-misère et à des séjours en sanatorium. Mais il lisait et dessinait, et il fit ainsi deux rencontres décisives. En 1938, les peintres Otto Freundlich et sa compagne Jeanne Kosnick-Kloss, rejoints par Albert Gleizes, l’encouragèrent dans son travail de plasticien et lui ménagèrent sa première exposition personnelle. En 1940, une exposition de centre de santé lui fit connaître Camille Guibert, jeune institutrice elle aussi en sanatorium, qui allait devenir son épouse et le soutien indéfectible de sa création.

Grâce à sa correspondance (il écrivait autant qu’il peignait et dessinait), on connaît bien la vie, le travail et les pensées de Chaissac, « le mari de l’institutrice » confronté aux idées alors dominantes dans le Bocage vendéen où sa femme exercerait jusqu’à la fin. « Rouge, athée, anarchiste, fainéant », il assumait tout et en rajoutait. « J’avais oublié de vous indiquer que je suis surréaliste », écrit-il en 1952, précisant : « Nous autres surréalistes nous ne nous préoccupons guère de choses aussi secondaires que des motifs à agir ». On lit sur ses dessins : « C’est bien moins par intérêt personnel que par sadisme que nombre de gens sont anticommunistes » (13 mars 1944, « dédié aux propriétaires ») ou encore : « Homme du peuple, évite de travailler pour un patron d’opinions cléricales. Crains moins en lui l’exploiteur de sueur humaine que le "hongreur" qui annihilera tes dons. » (1949). On regrette de ne pas mieux connaître la vie et les combats de Camille Chaissac, promotrice de la méthode Freinet et adversaire non moins résolue de l’église et du château.

Comprendre le patois vendéen leur fut nécessaire, mais allèrent-ils jusqu’à le pratiquer couramment ? Peu importe : pour Chaissac le « patois en peinture » était bien autre chose, le refus de « l’académisme » d’abord, celui des étiquettes imposées et des enrôlements ensuite, qui le fit résister aux tentatives de Dubuffet de l’inclure dans son « art brut », puis à celles des esthéticiens staliniens de ranger ses écrits dans la « littérature prolétarienne ». « Surréaliste », il l’était à la fois dans ses refus, ses positions politiques, et sa revendication de « toute liberté en art » pour les « du peuple » comme lui. « Picasso en sabots », disait la presse : « Picasso des bidonvilles », « fabricant de laissés pour compte », « fumiste », corrigeait-il. Si « l’action de peindre des tableaux » est un « enfantillage », c’en est un autre, non moins joyeux et libérant, que d’aller voir ces deux expositions Chaissac à Paris.

Gilles Bounoure

« Gaston Chaissac 1940/1950 », Galerie Louis Carré,
10 avenue de Messine 75008 Paris et « Gaston Chaissac Œuvres de 1951 à 1954 », Galerie Brame & Lorenceau, 68 boulevard Malesherbes, 75008 Paris, jusqu’au 19 novembre.

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