Expo : Arrière-plans du paysage romantique

Dans les réactions que suscite l’actuelle crise écologique mondiale, le sentiment romantique de la nature est rarement absent. Deux expositions parisiennes, au Grand Palais et au musée de la Vie romantique, en retracent l’émergence et la diffusion.
D’ampleur très différente, ces deux belles expositions, « Nature et idéal. Le paysage à Rome 1600-1650 » (Grand Palais, jusqu’au 6 juin) et « Jardins romantiques français. Du jardin des Lumières au parc romantique 1770-1840 » (musée de la Vie romantique, jusqu’au 17 juillet), se complètent néanmoins sur le plan chronologique comme sur celui des idées. D’abord développée par les artistes flamands à l’attention de leur clientèle bourgeoise, la peinture de paysage suscita au début du xviie siècle l’engouement de l’aristocratie romaine et des princes de l’Église, sans doute désireux de renouveler l’iconographie de la Contre-Réforme. Les artistes travaillant à Rome se mirent à l’école des peintres du Nord, intitulant souvent leurs œuvres « Paysage avec… » tel ou tel personnage de la mythologie ou de « l’histoire sacrée », parfois minuscule ou comme englouti dans le vaste décor naturel. Ce genre reçut son aboutissement le plus spectaculaire avec le Lorrain et l’admirable Poussin, le seul à atteindre ici les cimes d’un classicisme déjà nettement préromantique.
La peinture de paysage se diffusa ensuite jusque chez les citadins les plus modestes. Mais ce furent les plus riches des partisans des Lumières qui entreprirent de transposer ces tableaux sur le terrain de leurs vastes propriétés, mêlant le style du « jardin anglais » ou « chinois » à ce qu’ils avaient retenu de leurs voyages d’agrément, dans la campagne romaine notamment. L’exemple le plus connu est celui du marquis de Girardin, qui accueillit Rousseau à la fin de sa vie et lui édifia un tombeau à l’antique dans son parc d’Ermenonville, aménagé pour favoriser les rêveries des promeneurs, solitaires ou non. Ces jardins paysagers, parfois situés en pleine ville, comme celui de Beaumarchais près de la Bastille, s’agrémentaient de « fabriques », édifices « pittoresques » allant de la construction pseudo rustique à la fausse ruine classique ou gothique. « Le point de vue doit varier autant que possible d’un endroit à l’autre », tel devait être le principe de ces paysages artificiels selon l’Anglais Blaikie, le plus réputé de leurs architectes.
Non moins que les tableaux de Poussin, ces jardins et parcs romantiques relevaient de la construction intellectuelle, mais avec des conséquences historiques que n’eurent pas les premiers. On y acclimata des essences exotiques, aujourd’hui largement répandues en France et dans le reste de l’Europe, on y mena des expérimentations botaniques, et on leur consacra une littérature de plus en plus abondante, notamment à l’attention du public féminin. Comme le montrent l’exposition du musée de la Vie romantique et son catalogue très documenté, les femmes, tenues à l’écart de tout domaine d’importance, scientifique ou autre, furent admises à herboriser et à développer des compétences botaniques souvent supérieures à celles des hommes, du fait d’un « sentiment de la nature » censément plus développé. Malgré de tels à-côtés sexistes ou religieux, la diffusion des idées romantiques en matière de nature et de paysage eut aussi le mérite salutaire, en plein essor du capitalisme de fabrique, de semer les premiers doutes sur l’avenir industriel de l’humanité.

Gilles Bounoure

Claris, xixe s. Fabrique en vanité
aquarelle sur papier, début xixe s.
Collection particulière, Paris © droits réservés

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.