Essai : Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés

Éric Dussert, La Table ronde, 2013, 20,60 euros.

À travers ces 156 portraits d’écrivains oubliés, rassemblant vingt ans de ses chroniques au Matricule des Anges, Éric Dussert s’attache à sortir de l’anonymat « tout un monde de mendiants et d’orgueilleux », malchanceux ou malhabiles, pauvres et rentiers, savants et incultes, romanciers non réédités, directeurs de revue ou traducteurs, révolutionnaires, morts au front ou suicidés, qui redessinent, du XVIe au XXIe, un paysage littéraire « démocratique et sans hiérarchie ». Réhabilitant les auteurs de genres alors mineurs, l’œuvre d’ouvriers, cette « contre-histoire » culturelle s’inscrit dans une filiation qui remonte à Nodier, Monselet et ses Oubliés et dédaignés, Jules Vallès et ses Réfractaires, et évoque les figures rencontrées dans La Nuit des prolétaires de Jacques Rancière.
Parmi les figures attachantes de ce « dictionnaire des ombres », outre le célèbre théoricien anarchiste du sabotage Émile Pouget, on croise Adolphe Vard (1832-1908), « graisse-wagon » auteur de Vernon, vingt minutes d’arrêt ! Heures noires et nuits blanches, poésies d’un ouvrier, le médecin Tony Moilin (1832-1871), « idéologue socialiste d’inspiration proudhonienne et phalanstérienne », auteur de Liquidation sociale exhortant la génération montante à remplacer celle de 1848, fusillé par les Versaillais pour avoir donné le signal de l’insurrection, Eugène Vermersch (1845-1878) qui collabora au Cri du Peuple de Vallès, ressuscita avec Maxime Vuillaume le Père Duchêne, écrivit une « ode aux révolutionnaires de toutes les révolutions » (les Incendiaires) et fut condamné à mort après l’écrasement de la Commune. Autres de ces « personnages cardinaux sortant de la forêt que cachaient quelques arbres », Marie-Amélie (Marc de son nom de plume) de Montifaud (1849-1912), « l’une des plus pugnaces féministes de son temps. Romantique mais pornographe, [qui] fréquenta beaucoup les tribunaux, et puis aussi un peu la prison », l’antimilitariste gauchisant Antonin Seuhl (1883-1943), auteur d’une Grève des machines.

À travers la fréquentation de ces « illuminés géniaux, inspirés nuageux, lyriques discrets », est posée la question de la légitimité et des mécanismes de constitution des panthéons littéraires et de la réception d’une œuvre.

Neïla

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