Essai : Que faire des pauvres ?

Les débats autour de la « valeur travail » ont permis au personnel politique qui sert fidèlement les intérêts de la bourgeoisie de tenter de faire oublier ce constat : le salariat, c’est l’exploitation.

Cette condition salariale est le produit d’un affrontement de très longue durée, largement dominée par des méthodes coercitives et disciplinaires, ce que rappelle David Harvey : « Au Moyen Âge, il était particulièrement difficile d’inciter les gens à devenir salariés […] Concrètement, un dispositif disciplinaire fut mis en place […] pour socialiser la population en la contraignant à se salarier » (1) .
Ce court texte de John Locke, baptisé Que faire des pauvres ?, est un document de première main sur les élaborations théoriques qui ont accompagné la formation de la classe ouvrière en Angleterre. La réflexion du philosophe, en 1697, s’inscrit dans la profonde dynamique économique et sociale qui transforme alors le pays : les emplois qu’il suggère de proposer aux vagabonds et aux enfants ont tous à voir avec le lainage, qui est en train de se constituer en industrie dominante. Les fameuses workhouses, véritables bagnes du travail, sont les produits de cette époque et la matérialisation de la violence qui préside à la constitution du salariat. Ainsi, en cas de refus de travail, notre si libéral philosophe exige que toutes les dispositions disciplinaires soient appliquées avec la plus grande vigueur.
Le préfacier, Serge Milano, peut tenter de sauver le soldat Locke à travers l’idée qu’il ferait également obligation aux riches de fournir du travail aux pauvres, il n’en reste pas moins que ce texte témoigne de l’incroyable violence qui est au fondement de l’accumulation primitive. Marx a écrit des pages très fortes sur la question. Il est d’ailleurs symptomatique que pas une seule fois, dans l’appareil de notes et dans la préface, il ne soit fait référence à ces travaux. Cette lecture permettra d’éclairer les discussions actuelles autour du chômage, dans lesquelles de vieilles idées comme l’obligation de travailler reviennent en force.

Henri Clément
1. in Pour lire le Capital, La Ville brûle, 2012, p. 163.

Essai : Que faire des pauvres ?
John Locke, PUF, édition 2013, 7 euros.

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