Equateur : Un gouvernement de rupture ? (Contretemps n°8)

 

Entretien avec Alberto Acosta, ex-président de l'Assemblée constituante

Cet interview de l'économiste équatorien Alberto Acosta a été réalisé à deux occasions différentes, lors de voyages effectués à Madrid l’été dernier. Ex-président de l'Assemblée constituante d'Equateur, chercheur à la FLACSO (Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales), Alberto Acosta est l’un des intellectuels radicaux qui a appuyé la « Révolution citoyenne » promue par le Président Rafael Correa, depuis 2006. Un appui resté critique qui a su dénoncer les contradictions à l’œuvre au sein d’un projet gouvernemental, enfermé dans une vision réformiste sur le plan politique et « extractiviste » sur le plan du modèle de développement. Ainsi, A Acosta est également l’un des défenseurs du projet écologique ITT-Yasuní qui préconise de renoncer à exploiter une partie des gisements de pétrole équatoriens, comme il expose dans cet entretien. Il y a quelques mois à peine, suite à une émeute policière, des centaines de policiers se sont soulevés dans les principales villes équatoriennes et ont pris temporairement le contrôle de l’Assemblée nationale, tandis que des effectifs des forces armées occupaient les aéroports des deux principales villes, Quito et Guayaquil. Cette tentative de coup d’Etat a montré à nouveau que, malgré leurs limites, les gouvernements de gauche de la région dérangent, alors que la relation entre le Président Correa et le mouvement indigène est au plus mal. Nous publions ici la seconde partie de l’entretien (mis en ligne dans son intégralité sur le site ContreTemps) car il nous semble qu’il éclaire justement cette dynamique « en tension ».

Propos recueillis par Franck Gaudichaud, Revues ContreTemps et Rebelión.org

 

Franck Gaudichaud : Dernièrement, des mobilisations sociales très importantes ont secoué l'Equateur, avec des tensions croissantes entre le Président Correa et le mouvement indigène (sur la question, entre autres, de la loi sur l'eau). Qu'en est-il aujourd'hui ?

Alberto Acosta : Le processus révolutionnaire qui a pris corps il y a plus de trois ans en Equateur est en train de se décanter en un processus réformiste, toujours plus timide et même contradictoire. La question de l'eau, ici comme ailleurs, est cruciale. Son usage et son contrôle font l'objet de discussions chez nous depuis très longtemps. Cette question a été longuement analysée et discutée au moment de l'Assemblée constituante. Elle a donné lieu à des affrontements entre ceux qui voulaient maintenir la porte ouverte à la privatisation et ceux qui défendaient l'eau en tant que droit humain fondamental.

Lors du plénum de l'Assemblée constituante à Montecristi, que j'ai présidé pendant huit mois, les points fondamentaux suivants sur la question de l'eau ont été adoptés : l'eau est un droit humain, l'eau est un bien national stratégique à usage public, l'eau fait partie du patrimoine de la société et l'eau est une composante fondamentale de la Nature, une Nature qui a son droit propre à exister et à maintenir ses cycles vitaux.

La transcendance de ces dispositions constitutionnelles est multiple. La notion de droit humain s'oppose à la vision mercantile de l'eau au bénéfice de « l'usager », autrement dit au bénéficie des citoyens et non des seuls « clients », des seuls consommateurs solvables. La notion de bien national stratégique fait référence au rôle de l'Etat et des communautés dans la mise à disposition de l'eau, un domaine où l'Etat peut se montrer très efficace, comme en atteste notre pays. La notion de patrimoine implique le long terme qui affranchit l'eau des pressions corporatistes du marché et de la spéculation. Et en tant que composante de la Nature, la constitution de Montecristi a reconnu l'importance de l'eau comme élément essentiel à la vie de toutes les espèces, ce que stipulent aussi les droits de la Nature. Pour réaliser ces objectifs, il faut donc une loi sur l'eau, à l'image de ce qu'a fait notre constitution. Il faut non seulement interdire toute nouvelle privatisation mais aussi engager la dé-privatisation. La concentration de l'eau est une évidence. En Equateur, la population paysanne, surtout indigène, avec ses systèmes d'irrigation communaux, représente 86 % des usagers. Elle ne dispose pourtant que de 22 % des surfaces irriguées et à peine 13 % de l'eau utilisée. Les grandes exploitations, elles, qui ne représentent que 1 % de la totalité disposent de 67 % de l'eau utilisée. L'accès discriminatoire à ces ressources constitue une cause essentielle des inégalités sociales et explique le pouvoir politique hégémonique d'un petit nombre de groupes oligarchiques. La consommation d'eau – tout comme, évidemment, sa pollution – a crû du fait de l'augmentation de la population lors des dernières décennies, mais aussi du développement d'activités productives nécessitant excessivement d'eau, avant tout celles tournées vers l'exportation. On emploie beaucoup plus d'eau pour les cultures destinées à l'exportation que pour celles du marché intérieur. La disparition des forêts d'altitude – les páramos – et la déforestation croissante compliquent la réalité d'un pays qui compte encore des réserves d'eau significatives mais qui est en train de les perdre, en quantité comme en qualité.

 

Actuellement, une tension très vive est née du projet d'autoriser l'extraction de minerai à grande échelle et à ciel ouvert, ce qui exige de grandes quantités d'eau. Il en résulterait une situation de conflit extrême, la grande industrie minière provoquant des affrontements permanents pour accéder à l'eau et la polluer, au détriment de la population, de la Nature et de la souveraineté alimentaire qui est une autre des exigences constitutionnelles.

Alors que la constitution a approuvé ce qu'on peut appeler une « constitution de l'eau », il est préoccupant et scandaleux qu'aucune loi n'en ait résulté. Le président Rafael Correa a même déclaré qu'une loi sur l'eau ne serait ni essentielle ni prioritaire. Serait-il satisfait de la structure actuelle de gestion de l'eau ? Des dispositions constitutionnelles légales de l'époque néolibérale ? Le mouvement indigène a joué là un rôle très important. Les indigènes ont été et sont les acteurs fondamentaux du processus constituant, avec leur proposition d'appeler à un grand accord national dès 1990. Depuis, en particulier sur la question de l'eau, ils ont continué à se battre et ils luttent contre l'approbation d'une loi sur l'eau qui serait contraire à la constitution. Malheureusement la répression ou l'intolérance sont de plus en plus souvent la réponse du gouvernement aux demandes des indigènes et des paysans. Il est fondamental d'empêcher l'appropriation de l'eau par un petit nombre et il faut immédiatement la redistribuer. La nouvelle loi doit garantir à ce sujet l'exercice de la plurinationalité. La gestion de l'eau doit être entre les mains de l'Etat et des communautés, comme l'impose la constitution.

Il ne suffit pas d'interdire toute privatisation à l'avenir. Il faut, comme je l'ai dit, procéder à une dé-privatisation. De ce point de vue, l'élargissement de la concession accordée à Interagua dans la ville de Guayaquil par le gouvernement Correa est intolérable. Il faut l'abroger et appliquer la constitution. Rien ne vient non plus mettre en cause les concessions accordées aux entreprises de mise en bouteille et d'exploitation des eaux thermales, alors qu'il faut trouver des solutions qui incluent les communautés dans leur mise en œuvre. Il faut encore interdire tous les projets de privatisation des páramos, des régions boisées, des forêts humides ou des marécages qui sont la source de l'eau. La nouvelle loi sur l'eau devra garantir le minimum vital gratuit pour tous les habitants du pays, sans aucune discrimination. Elle doit aussi prévoir un ordre de priorité dans l'usage de l'eau : 1- l'être humain ; 2- la souveraineté alimentaire ; 3- la garantie de la régénération de l'eau et 4- l'activité productrice. La vie doit primer sur toute autre considération. En résumé, ressource stratégique, patrimoine de la société, droit humain et partie constitutive de la Nature, l'eau ne peut pas être une marchandise. Voilà ce que n'arrive pas à comprendre le gouvernement actuel et ce qui provoque la mobilisation populaire, avant tout indigène et paysanne.

F. G. : Des analystes proches du gouvernement affirment que le mouvement indigène aurait des positions irresponsables, de « repli ethnique » et que cela serait plus une démonstration de faiblesse que de force de la Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur (CONAIE) en particulier. Qu'en penses-tu ?

A. A. : Je l'ai dit, le gouvernement de Rafael Correa est en train de perdre, depuis longtemps déjà, son caractère progressiste et révolutionnaire. Il a exclu les mouvements sociaux du processus actif des transformations engagées, et les tendances les plus modérées voire même néolibérales se sont renforcées en son sein. Le gouvernement et son président ont empêché la construction collective d'un horizon de progrès partagés avec la participation active des mouvements sociaux, qui ont pourtant permis la victoire électorale de Rafael Correa et, ce qui est plus essentiel encore, ont porté une grande partie des propositions révolutionnaires adoptées par son mouvement politique. Sans nier les nombreux progrès engrangés pendant ces trois ans et demi de gouvernement Correa, il faut reconnaître, malheureusement, que nombreuses sont aussi les questions restées pendantes et nombreuses les contradictions flagrantes avec les propositions révolutionnaires initiales. En voici quelques exemples. Non seulement les choses n'ont pas avancé avec les entreprises pétrolières mais un projet de loi a été élaboré qui comporte plusieurs dispositions critiquables, du point de vue de la constitution et de la souveraineté. S'il était adopté, cela signifierait sans aucun doute des pertes pour l'Etat. La banque, autre exemple, continue à bénéficier de liquidités énormes : plus de 20 % en 2008 et, malgré la crise, 13 % en 2009. Différents groupes économiques, dans le secteur de la distribution des produits agricoles, des grandes chaînes commerciales alimentaires ou de l'importation de produits chimique, ont bénéficié d'énormes liquidités de la part du gouvernement, comme rarement dans l'histoire du pays. En fin de compte, ce gouvernement qui se targue d'être révolutionnaire n'a encore rien changé au modèle d'accumulation fondé sur la concentration et l'exclusion. Les résultats en matière de diminution de la pauvreté restent limités. Les indices concernant les inégalités n'ont pas connu non plus de baisse significative. Alors qu'il déclare vouloir construire une société dont l'économie reposera sur la connaissance, la biotechnologie et l'écotourisme, le gouvernement n'a rien fait de significatif pour avancer dans cette voie. La logique extractiviste est toujours à l'œuvre, alors qu'elle implique une position dominée sur le marché mondial en matière d'exportation de matières premières. Le gouvernement Correa, qui pourtant connaît parfaitement les dégâts provoqués par l'exploitation pétrolière en Amazonie, s'apprête à ouvrir la porte à l'exploitation à ciel ouvert de mines de métaux.

Personnellement, je ne l'accepte pas. Si nous voulons construire une économie post-extractiviste, une économie post-pétrolière, et avancer vers une société de qualité de vie ou de Sumak Kawsay, le « bien vivre » (un autre objectif également inscrit dans la constitution), en adoptant des dispositions authentiquement révolutionnaires comme la décision de ne pas exploiter le pétrole du sous-sol de la région de Yasuní, alors, plus qu'une erreur, c'est une véritable horreur historique que d'ouvrir la porte à une politique extractiviste à outrance, avec l'exploitation de minerais de métaux à ciel ouvert. C'est comme vouloir nous convaincre que pour guérir d'une addiction grave à la drogue, il faut commencer par augmenter la dose quotidienne.

Nous sommes confrontés à des choix essentiels. La loi sur l'eau ou celle sur les hydrocarbures peuvent s'avérer des lignes de partage irréversibles. J'en suis désolé, mais je suis convaincu que le processus engagé dans notre pays a déjà perdu son caractère révolutionnaire.

PROJET Yasuní : LAISSER LE PETROLE SOUS TERRE

F. G. : Tu as été une des figures centrales de ce débat, et même de cet affrontement, au sein du gouvernement entre une logique extractiviste postpétrolière et une politique de développement productiviste libéral. Tu défends aussi le projet ITT Yasuní qui consiste à renoncer à exploiter les gisements de pétrole dans la région de Yasuní. Où en est-on sur cette question ?

A. A. : Je voudrais préciser ici que les critiques que j'adresse à Rafael Correa, à son refus de rompre avec la logique extractiviste, je pourrais les adresser tout aussi bien à Evo Morales et plus encore à Hugo Chávez. Voilà des gouvernements qui parlent de marcher vers le socialisme du XXIe siècle et qui, en réalité, construisent une sorte de néo-extractivisme du XXIe siècle. Ils poursuivent la politique de leurs prédécesseurs, avec quelques changements substantiels, mais qui ne remettent pas en cause l'essentiel. Comment croire que de répéter et répéter la même chose va donner des résultats différents, simplement parce que ces gouvernements sont engagés dans un projet transformateur ? Albert Einstein l'a fort bien dit : « La folie, c’est de faire tout le temps la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Encore un commentaire avant d'aborder le thème de l'ITT. Ce socialisme du XXIe siècle, un socialisme qu'il faudrait épurer de certains de ses éléments fondateurs, comme la lutte de classe, si on en croit le président Correa, c'est pour moi un discours qui tourne à la rhétorique voire à l'inconséquence. Ignorer ce qu'a été le socialisme réellement existant au pouvoir serait une grave erreur. Mais en effacer les bases consubstantielles serait une totale aberration.

Pour en revenir à l'initiative Yasuní-ITT, nous avons enfin obtenu la signature du protocole d'accord ce qui ouvre la perspective d’une mise en place réelle du projet. Nous en sommes donc à un point crucial. Même si on peut regretter que cela ne soit pas le président Correa lui-même qui ait signé l’accord, il s’agit d’une avancée historique. Cependant, sans cacher ma satisfaction, je dois reconnaître que ce projet doit toujours faire face à des menaces multiples. La société civile, à l'intérieur comme au-delà de nos frontières, doit rester vigilante. Le gouvernement lui-même pourrait prendre l'initiative de faire échouer le projet en faisant valoir que la commission de négociation mise en place par le président en personne n'a pas pu fonctionner. Et même si le protocole est signé, on pourrait encore en rejeter l'éventuel échec sur les pays développés ou les écologistes, qui n'auraient pas trouvé les financements nécessaires... C'est pourquoi on attend des signaux clairs pour que cette proposition se réalise. Cela exige cohérence et conséquence de la part du gouvernement. Que l'Etat obtienne la confiance des partenaires tout en garantissant la souveraineté nationale dans l'utilisation des ressources du pays est crucial. Et si la signature du protocole est importante, elle n'est pas suffisante.

Le président Correa va devoir résoudre les problèmes qu'il a lui-même créés. Il doit afficher à nouveau résolument son soutien à l'initiative. Il faudrait qu'il s'engage formellement à ne pas exploiter l'ITT durant son mandat, ni même à tolérer des activités pétrolières aux abords de l'ITT, pour affirmer le respect inconditionnel des droits des peuples en isolement volontaire où que ce soit en Amazonie, comme c'est par exemple le cas du Bloque Armadillo à l'extérieur du parc national Yasuní. D'autres menaces pèsent sur le Yasuní, comme la déforestation et l'exploitation illégale du bois, la colonisation non maîtrisée, le tourisme illégal ou la création du corridor de transport multimodal Manta-Manaus dans le cadre de la politique d'intégration commerciale des pays de la région (projet IIRSA), héritée de la période néolibérale. Il y a aussi la question du contrôle des activités déployées dans les blocs pétroliers adjacents et les voies d'accès ouvertes pour les projets pétroliers voisins. Il faut aussi examiner l'opportunité d'inclure le bloc 31 dans l'ITT, car le pétrole y est rare et de mauvaise qualité, et que son exploitation ne serait rentable que si elle s'accompagnait de celle de l'ITT.

Il serait très important d'explorer la possibilité que le Pérou adopte une politique similaire dans les blocs directement voisins de l'ITT, vu que seul un tiers des réserves se trouve en territoire équatorien. Regroupés, tout ces blocs constitueraient une formidable réserve de vie. Mais au-delà de ces problèmes, largement alimentés par les incohérences et les hésitations du président Correa, cette initiative donne des résultats positifs avant même d'avoir abouti. Cette question est devenue un sujet de débat national et même international sous ses multiples facettes. Dans beaucoup de régions d'Equateur s'affirment des positions favorables à l'initiative. N'oublions pas qu'à l'origine, en mars 2007, deux positions contradictoires se sont manifestées au sein du gouvernement Correa : celle du refus d'exploiter ces gisements et de la mise en place d'un vaste moratoire du pétrole pour le Centre et le Sud de l'Amazonie équatorienne, que j'ai défendue en tant que ministre de l'Energie et des Mines, et celle de l'exploitation que défendait le président en exercice de Petroecuador.

Mais une troisième position pourrait voir le jour, celle du refus de l'exploitation pour protéger la vie des peuples indigènes sans contact et la méga-diversité de la région, même si les soutiens extérieurs et les financements internationaux faisaient défaut. Mais alors, l'humanité dans son ensemble aurait perdu une magnifique opportunité pour commencer à résoudre les problèmes d'environnement à l'échelle de la planète en engageant des actions solidaires, fondées sur le respect des principes de coresponsabilité qui doivent régir le cadre juridique environnemental à l'échelle internationale. Cette troisième position pourrait avancer en s'appuyant sur l'application sans restriction des dispositions constitutionnelles. L'article 57 garantit les droits collectifs sans restriction aux peuples en isolement volontaire. Il y a aussi l'article 407 qui permet le recours à une consultation populaire sur des questions d'exploitation dans un parc naturel de ressources naturelles non renouvelables. En fin de compte, il doit être parfaitement clair que la véritable garantie qu'aboutisse l'initiative Yasuní-ITT pour préserver la vie dans la région amazonienne, c'est l'engagement de la société civile en Equateur et à l'échelle internationale qui doit s'approprier et défendre ce projet de vie.

F. G. : Et pour ce qui est des contributions extérieures, y a-t-il des pistes sérieuses ?

A. A. : Il y a des signes du côté du gouvernement allemand, espagnol, anglais et même français. Mais il manque une implication plus incisive de la société civile des ces pays et des autres. Les gouvernements des pays développés traitent ce dossier dans le simple cadre de l'aide au développement. Ils ne veulent pas admettre leur coresponsabilité majeure dans la dévastation de la planète. Au-delà des incohérences et des contradictions gouvernementales qui ont freiné le progrès de l'initiative Yasuní-ITT, nous devons nous interroger sur sa viabilité financière dans le cadre de la crise mondiale dont nous avons parlé au début de cet entretien. Il faudra peut-être un peu de patience, voir comment évolue la situation économique en Europe et dans le monde. Mais il faut continuer à avancer et être très vigilants face au risque de fausses solutions. Financer le projet par l'annulation de dettes n'est pas une solution adéquate, car comment prétendre financer un projet de vie avec des fonds provenant de dettes toxiques, comme le sont l'essentiel des dettes bilatérales contractées auprès de l'Espagne ? C'est inimaginable.

F. G. : Un petit pays du Sud appauvri par l'échange inégal et des siècles de colonialisme comme l'Equateur peut-il accéder seul à un modèle d'économie post-extractiviste, post-néolibérale sans l'aide et sans la solidarité internationales ?

A. A. : Seul, l'Equateur devra faire face, en tout état de cause, à bien des défis, y compris des aberrations totalement intolérables. L'Equateur extraie du pétrole, l'Equateur exporte du pétrole, mais l'Equateur importe des produits dérivés du pétrole parce qu'il ne dispose pas d'une capacité de raffinage suffisante. Ces produits dérivés, comme le diesel, il les brûle pour fabriquer de l'électricité dans des centrales thermiques polluantes. Nous n'exploitons pas l'énergie hydraulique, l'énergie solaire, l'énergie éolienne, la géothermie... et dire que nous dormons littéralement sur des volcans actifs ! Voilà une grande ambition, transformer notre matrice énergétique en réduisant notre dépendance vis-à-vis du pétrole et des ses dérivés. Pourquoi ne pas réexaminer, par exemple, et réviser la question de certaines aides de l'Etat sur l'achat de combustibles, des aides qui ne bénéficient pas aux classes populaires mais à des secteurs relativement aisés de la population ? Il ne s'agit pas de les supprimer brutalement, comme le fait le néolibéralisme. Absolument pas. Il faut faire preuve de créativité, opérer avec discernement, mais les aides doivent être réservées aux secteurs les plus pauvres et marginalisés.

La révision des contrats de l'industrie pétrolière pour maximiser les revenus de l'Etat sur chaque baril de pétrole extrait est aussi une exigence de la constitution. La solution n'est pas d'augmenter les ressources fiscales en élargissant la production pétrolière. Cette question est en discussion actuellement dans le cadre du projet de loi sur les hydrocarbures qui contient, comme je l'ai dit, des failles sur le plan constitutionnel.

En Equateur comme dans pratiquement tous les pays du monde déshérité, mais également en Europe comme nous l'avons vu, il faut une politique fiscale conséquente. Ceux qui gagnent davantage et possèdent davantage doivent contribuer davantage au financement de l'Etat. Le gouvernement Correa a fait un certain progrès dans ce sens. L'impôt avoisine les 15 % du PIB. Mais nous sommes encore loin de ce qui serait un objectif acceptable. La moyenne pour l'Amérique latine est de 24 %, de 44 % pour les pays développés et de 46 % pour l'Europe. Nous devrions nous fixer un objectif d'au moins 35 %. Pour répondre à ces défis nous avons besoin d'une volonté sans faille, d'une large concertation politique qui permette de conduire un processus révolutionnaire avec la participation active des mouvements sociaux et, plus que tout, du mouvement indigène.

Dans ce contexte l'initiative Yasuní-ITT, dans sa cohérence, ouvre la porte à la construction d'une économie post-pétrolière, post-extractiviste. Il ne faudrait pas, cependant, que le président Correa s'en serve pour bomber le torse et déclarer que nous faisons beaucoup pour la Nature et la vie des peuples en isolement volontaire, alors que dans le même temps il élargit la frontière pétrolière en Amazonie et encourage l'exploitation minière métallurgique à grande échelle et à ciel ouvert. L'enjeu est complexe, je le reconnais. Il s'agit d'une transformation en profondeur. Nous l'avons proposée il y a quatre ans. Nous ne voulions pas nous contenter de mettre en place un gouvernement meilleur que ses prédécesseurs. D'abord parce que ce n'est pas particulièrement méritoire, ensuite parce que nous portions un projet radical et révolutionnaire. Avec la candidature de Rafael Correa nous avons voulu construire démocratiquement une société démocratique, convaincus qu'il n'y a pas de révolution sans démocratie, ni de démocratie sans révolution.

POUR UNE NOUVELLE RELATION AVEC LA TERRE-MèRE

F. G. : Une dernière question pour conclure en élargissant le point de vue. Tu as écrit il y a peu un texte qui propose une « déclaration universelle de la Terre Mère ». La constitution équatorienne reconnaît maintenant les droits de la Nature. Y vois-tu une alternative concrète à notre modèle capitaliste déprédateur ?

A. A. : Nous allons vers une nouvelle rencontre avec la Nature. Progressivement, le monde entier prend conscience que ce que nous faisons condamne l'avenir. Aujourd'hui déjà, la prise de conscience existe face au mode de vie dominant, non seulement dans les pays riches mais également dans les pays plus pauvres, prisonniers de la logique des pays enrichis sur le dos des pauvres. Nous devons trouver des réponses de fond. La catastrophe du golfe du Mexique après l'effondrement de la plate-forme pétrolière est un nouvel avertissement quant à la nécessité de dépasser la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles. Ce qui se produit actuellement, et qui concentre l'attention et la mobilisation internationales, s'est déjà produit chez nous, dans l'Amazonie équatorienne. La compagnie Texaco a provoqué des dégâts monstrueux dans plusieurs régions, tant écologiques qu'humains, bien supérieurs à ceux de la plate-forme de BP. Les dégâts environnementaux en Amazonie sont estimés à plus de 27 milliards de dollars. Mais la compagnie refuse d'en assumer la responsabilité et recourt à toute une gamme de subterfuges vicieux pour entraver le travail de la justice.

L'accumulation matérielle infinie de biens manufacturés n'a pas d'avenir. Les limites au mode de vie qui repose sur la vision classique du progrès sont de plus en plus évidentes et préoccupantes. Les ressources naturelles ne sont pas réductibles à de simples objets pour des politiques de développement. L'humanité ne peut se réaliser que comme communauté, avec et en fonction d'autres êtres humains, sans prétendre dominer la Nature.

Il faut alors accepter l'idée que la Nature, en tant que construction sociale, c'est-à-dire en tant que terme conceptualisé par les êtres humains, doit être réinterprétée et révisée dans son intégralité. L'humanité n'est pas extérieure à la Nature. Dans les temps anciens, la peur des éléments imprévisibles de la Nature était omniprésente dans la vie quotidienne. Lentement, la dure lutte pour la survie datant des origines s'est transformée en un effort désespéré pour maîtriser les forces de la Nature. Cette conception dominante aujourd'hui, qui considère l'être humain comme extérieur à la Nature, jusqu'à vouloir définir la Nature sans considérer que l'humanité en est partie intégrante, a ouvert la porte à sa domestication et à sa manipulation.

L'être humain s'est organisé pour dominer la Nature. On a en quelque sorte tranché le nœud gordien de la vie, en privant l'être humain de sa coexistence harmonieuse avec la Nature, en transformant celle-ci en une source d'activités humaines apparemment inépuisable... La Nature a été considérée comme « capital naturel » destiné à être dompté, exploité et évidemment transformé en marchandise. Pour relever ce défi ancestral, qui réside dans un divorce profond de l'économie et de la Nature, il faut en revenir aux dimensions authentiques d'un développement durable et concevoir une nouvelle éthique pour organiser la vie elle-même. La réalité nous montre que la Nature n'est pas inépuisable et nous devons prendre conscience des limites physiques du développement actuel. Ces limites dont nous approchons à grand pas avec nos modes de vie anthropocentriques, encore exacerbés par les exigences de l'accumulation du capital, sont de plus en plus évidentes et insoutenables.

Les tâches sont à la fois simples et extrêmement complexes. Mettre fin au divorce entre la Nature et l'être humain, promouvoir leur réconciliation, renouer en quelque sorte le nœud gordien tranché par la force d'une conception de la vie profondément déprédatrice et insoutenable. Les lois économiques doivent être subordonnées aux lois de fonctionnement des systèmes naturels, sans perdre de vue le respect de la dignité humaine et l'amélioration de la qualité de vie des êtres humains. Les droits de la Nature sont présentés comme un « galimatias conceptuel » par les gardiens du droit (défenseurs des privilèges de l'oligarchie ?), incapables de comprendre les changements en cours dans un monde en perpétuelle transformation. Dans l'histoire du droit, toute extension nouvelle a d'abord été jugée inconcevable. L'émancipation des esclaves et la reconnaissance des droits des Afro-Américains, des femmes et des enfants ont d'abord était considérées comme totalement insensées. A nouveau est soulevée la question du droit à avoir des droits. Libérer la Nature de sa condition de sujet sans droits signifie alors encourager politiquement son passage d'objet à sujet, partie intégrante d'un processus séculaire d'élargissement des sujets du droit. Mais la reconnaissance des Droits de la Nature est essentielle pour préserver le droit à l'existence des êtres humains eux-mêmes, qui ne peuvent pas vivre sans elle. C'est aussi simple que cela.

Avoir pour la première fois à l'échelle mondiale pris acte que la Nature est sujet de droits, comme le reconnaît la constitution équatorienne, est une réponse d'avant-garde à la crise de civilisation actuelle. Il n'est plus possible d'identifier le bien-être et la richesse à l'accumulation de biens matériels, avec l'illusion d'une croissance et d'une consommation illimitées. En reconnaissant la Nature comme sujet de droits, par la recherche de cet équilibre nécessaire, cette harmonie entre la Nature et les nécessités et les droits des êtres humains, inhérents au principe de bien-vivre, on va au-delà des concepts constitutionnels classiques et cela d'autant plus facilement qu'on distingue les droits humains des droits de la Nature. Les premiers concernent l'environnement humain et une justice qui doit permettre la préservation des êtres humains. Les seconds concernent la justice écologique qui vise à la préservation de la Nature. Avec les droits humains, c'est l'être qui est au centre, dans une vision anthropocentrique. Avec les droits de la Nature, c'est la Nature qui est au centre. La Nature, qui inclut évidemment l'être humain, vaut par elle-même, indépendamment de son utilité et des usages qu'en fait l'être humain. Il s'agit là d'une vision biocentrique. La définition de ces droits ne prétend pas préserver une Nature inviolée, en préconisant, par exemple, de renoncer aux cultures, à la pêche ou à l'élevage. Ces droits veulent préserver des systèmes de vie, des communautés de vie. Ils portent sur les écosystèmes, les collectivités et pas les individus. Rien ne s'oppose à la consommation de viande, de poisson ou de céréales si sont préservés des écosystèmes avec leurs espèces natives.

Ces conceptions montrent clairement par où s'engager pour construire une nouvelle forme d'organisation de la société, qui soit une authentique option de vie, nécessairement respectueuse de la Nature. En résumé, les Droits de la Nature, toujours plus étroitement imbriqués aux droits humains, nous forcent à construire démocratiquement des sociétés durables, sur des conceptions citoyennes plurielles en symbiose avec l'environnement. On ne peut donc pas limiter notre attention à des thèmes conjoncturels. Il faut au monde une stratégie qui permette de jeter les bases structurelles du changement, en tirant parti y compris des difficultés conjoncturelles actuelles mais aussi de l'affaiblissement relatif des centres de pouvoir mondiaux. Ce changement n'adviendra pas si on se contente d'attendre que les pays développés résolvent leurs problèmes, en oubliant le caractère interdépendant et inégal de l'économie mondiale. L'Equateur est à l'avant-garde dans la définition de ce type de propositions révolutionnaires. Malheureusement, le président Correa semble reculer à l'heure de les inscrire dans la réalité.

Transcription de l'entretien : Bettina Ghio.

Traduction de l’espagnol (équatorien) : Robert March. Pour s'abonner à la revue Contre temps :http://www.contretemps.eu/node/56

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