Entretien avec Olivier Besancenot - « Face à une bourgeoisie décomplexée, le défi est de parler de nouveau en notre propre nom »

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Le 9 janvier paraît au Cherche-Midi La Conjuration des Inégaux. Dans cet ouvrage, Olivier Besancenot revient sur les rapports de classe aujourd’hui et notamment sur cet étrange paradoxe : alors que les prolétaires n’ont jamais été aussi nombreux, ils ont rarement eu une conscience aussi affaiblie de leur force potentielle.

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Comment expliques-tu qu’aujourd’hui la bourgeoisie soit la seule classe consciente de ses intérêts collectifs?

La bourgeoisie, forte de son histoire, est consciente de la constance de sa domination sur la société et n’ignore pas le poids des échecs passés qui pèse sur nos épaules. Cela explique probablement son côté décomplexé. De plus, sa position spécifique dans l’ordre social la pousse instinctivement à se mobiliser d’autant que les rênes du pouvoir financier, que les capitalistes se disputent dans le cadre de la guerre économique, les soudent paradoxalement d’un point de vue politique. La concurrence à laquelle ils se livrent est un jeu réservé à une élite que tous sont prêts à défendre becs et ongles vis-à-vis du restant de la société. En nombre restreint, les exploiteurs disposent en outre du temps précieux qui nous est volé par le travail salarié, pour coordonner leur action et huiler ainsi régulièrement les rouages de leur domination, jouissant en prime de la complicité active de l’appareil d’Etat. 

Historiquement la bourgeoisie a toujours su s’activer à bon escient pour défendre ses intérêts. On pourrait dire qu’elle milite depuis toujours. Très vite, elle s’organise dans des cercles fermés pour asseoir sa mainmise économique et s’affirme politiquement à travers différents clubs. L’histoire contemporaine nous rappelle que depuis la Révolution française, la bourgeoisie n’a jamais trop tergiversé pour exister comme sujet politique indépendant.

Depuis une vingtaine d’années, le discrédit des idées socialistes et communistes, issu de la gestion sociale-démocrate des institutions et de la tragédie du stalinisme a permis à la bourgeoisie de se réaliser un peu plus encore. Même les contradictions
terribles qui minent son système, le menaçant d’effondrement, ne semblent pas la faire vaciller outre mesure. Il faut avouer que son objectif fondamental est devenu la préservation de sa position dominante. Une logique moins romantique que celle de la Révolution française, soit, mais qui semble entraîner vers l’action les individus qui composent cette classe avec une certaine efficacité.

 

Tu qualifies le prolétariat de « sujet perdu ». Pourquoi cette « perte » ? 

Daniel Bensaïd dans Marx l’intempestif évoquait le reflux idéologique des années 1990 en disant que les classes sociales semblaient être devenues des sujets perdus à la faveur des discours alors en vogue sur la disparition des classes et la mort des idéologies. En fait, un siècle politique nouveau supplantait celui qui avait été ouvert par la Révolution russe de 1917 et qui se refermait avec la chute du mur de Berlin. Non seulement le capital a su se déployer sur les quatre coins du globe mais pire, les perspectives émancipatrices anticapitalistes, toutes variantes confondues, ont subi de violents reculs, volatilisant de nombreuses consciences et boudant quasiment les nouvelles générations, même les plus rebelles. Pendant 150 ans, des millions d’exploités avaient vécu dans l’espoir qu’un monde meilleur, débarrassé de la domination capitaliste et des inégalités sociales, soit un objectif atteignable. Dorénavant, les masses populaires vivent dans la conviction que les futures générations vivront moins bien qu’elles.

Cette dégradation du rapport de forces entre les classes ne siffle pas la fin de la partie, loin de là, mais elle situe la période et ses enjeux : une lente phase de reconstruction où les repères de classe jailliront du renouvellement de la lutte de classe ainsi que de l‘aptitude de la gauche révolutionnaire à insuffler dans ces combats le meilleur des traditions du mouvement ouvrier. Or, sous les ruines idéologiques du siècle précédent, le stalinisme nous a légué un cadeau empoisonné d’outre-tombe : communisme et démocratie apparaissent comme des corps étrangers, même lors de révolutions. Privé d’un volet politique crédible, la lutte de classe est bancale, boite. Le sujet d’émancipation contemporain s’ignore alors qu’objectivement il n’a jamais été aussi fort. 

 

Comment peut-il regagner son identité de sujet politique? Un parti comme le NPA a-t-il un rôle à jouer dans cette réémergence? Lequel? 

Ceux qui vendent leur force de travail – manuelle ou intellectuelle – à un employeur sont des prolétaires au sens marxiste du terme. Or, l’apogée numérique du prolétariat dans l’histoire du capitalisme correspond étrangement à un grand moment d’invisibilité sociale et politique. Au-delà des terminologies, que la classe des exploités se retrouve et s’assume comme sujet collectif est la tâche de l’heure. Une tâche immense qui nous dépasse largement mais dans laquelle il faut s’inscrire. Le prolétariat, hier comme aujourd’hui, change, évolue et n’est pas une masse statique dont on ponctionne passivement la plus-value. Il est et sera d’abord ce qu’il décide de révéler s’il décide d’agir en conscience comme une force collective.

Le rôle du NPA, comme d’autres mouvements, consiste, peut-être, à partir de la lutte de classe pour encourager la multitude des combats, en intégrant la pluralité des thèmes de radicalisation qui la travaillent, et qui dépassent le seul cadre de l’entreprise. N’étant pas qu’un parti des luttes, nous devons chercher à féconder ces dernières d’une perspective politique de classe subversive. Cela suppose d’intégrer les évolutions du mouvement social.

Notre atout spécifique pourrait être de refuser une conception commune aux partisans de la société post-industrielle comme à ceux d’un prolétariat exclusivement ouvriériste : les messagers de la mort annoncée de la classe ouvrière industrielle aimeraient enterrer la portée subversive que véhicule le secteur ouvrier du prolétariat, qui garde une place stratégique dans la production capitaliste, mais ils se trompent sur l’état des lieux, surtout lorsque l’on porte le regard au-delà de nos frontières. Pour autant, il est indéniable que les ouvriers ne jouent plus le rôle entraînant d’antan au sein des pays qui ont été le berceau du mouvement ouvrier. C’est d’autant plus vrai qu’au cours des cinquante dernières années le prolétariat s’est indubitablement précarisé et s’est morcelé géographiquement, ce qui n’est pas pour rien dans notre difficulté à faire converger les luttes. Cela étant, le prolétariat ne s’est jamais résumé au bleu de travail ou à la chaîne de montage. Aujourd’hui il intègre de nouvelles couches dans les services. 

Plus que jamais se pose la nécessité d’une autoreprésentation démocratique de cette classe, sur la base d’un programme anticapitaliste renouvelé et adapté, pour être en capacité de redonner chair à une perspective politique d’émancipation. Notre contribution peut consister à faire naître des majorités d’idées aptes à redonner confiance à notre camp social. C’est vrai des questions de répartition des richesses, d’expropriation ou de priorité à donner à la satisfaction des besoins sociaux plutôt qu’à la spéculation et aux profits. Elle consiste aussi à faire émerger un pôle décomplexé qui assume une identité sociale forte, où Français et immigrés sont unis par le même combat et qui réfute aux politiciens professionnels le droit de parler en son nom. Là réside la principale difficulté : le doute, les complexes, savamment travaillés par nos exploiteurs, poussent les nôtres à trouver cette idée certes sympathique mais concrètement irréaliste. Parler à nouveau en notre propre nom est probablement le cœur du dilemme qui agite le prolétariat du XXIe siècle. 

Tu évoques dans ton livre « l’héritage émancipateur du prolétariat », comment se le réapproprier ? 

C’est l’objet même d’une organisation politique. La lutte de classe ne décrète pas, elle existe et vit selon ses propres rythmes. En outre, elle porte en elle une charge émancipatrice qui regarde vers l’avant plutôt qu’en arrière. Mais notre héritage est essentiel en ce qu’il nous relie aux expériences passées, pour le meilleur comme pour le pire. Découvrir, ou redécouvrir que la classe exploitée a été capable, hier, d’écrire les plus belles pages de l’Histoire est une des entrées possibles pour se reconsidérer aujourd’hui. Mais c’est aussi utile pour penser les erreurs du passé et tenter de ne pas les reproduire. Les adversaires sur le chemin de notre émancipation ne sont pas nouveaux et sont tenaces, qu’il s’agisse de la répression étatique ou de la contre-révolution bureaucratique qui guette dès que les organes démocratiques de base d’une révolution se dévitalisent. Malheureusement, de nos jours, pour bon nombre d’organisations révolutionnaires, l’héritage politique est d’abord affaire de controverses. Ce travers nous prive de tourner cet héritage à l’extérieur des cercles militants et nous empêche surtout de le mettre en perspective au regard de l’avenir. Un héritage n’a de sens que si nous le conjuguons au présent. Sans quoi, à regarder dans le rétroviseur de l’Histoire, on oublie le présent et on devient spectateur des évènements qui secouent le monde dans lequel nous vivons.

Propos recueillis par Jihane Halsanbe