EéLV, ou la vanité de l’écologie institutionnelle

La campagne menée par EéLV et Eva Joly a été désespérante à plus d’un titre pour les écologistes réformateurs sincères. Pour les anticapitalistes, elle a constitué une illustration éclatante de la vanité de la démarche institutionnelle des partis de gauche depuis des décennies.

Cela n’avait pourtant pas si mal commencé avec des primaires surprenantes qui, au lieu d’adouber le très médiatique écologiste droitier Nicolas Hulot, ont vu les militants choisir l’honnête Eva Joly qui pouvait représenter une certaine idée de « faire de la politique autrement » (lutte contre la corruption, incarnation d’une certaine fermeté).

Bien sûr, Stéphane Lhomme, le seul qui prônait la sortie du nucléaire en dix ans, à l’instar du NPA, n’avait pas été écouté. Bien sûr, on n’attendait pas de ce parti de centre gauche une quelconque critique de la société capitaliste. Mais avec Eva Joly, on pouvait peut-être espérer un positionnement un peu plus radical qu’à l’accoutumée.

Il n’en a rien été.

La couleuvre de l’accord avec le PS

Le prélude de cette campagne a été marqué par l’accouchement dans la douleur du fameux accord PS-EéLV, gigantesque couleuvre que les militants écolos ont dû avaler après avoir fait confiance à leurs dirigeants qui montraient pourtant leurs muscles quelques jours auparavant.

En échange de strapontins législatifs (une trentaine de sièges gagnables), les dirigeants EéLV ont pour ainsi dire tout accepté, c’est-à-dire qu’il n’y ait rien dans l’accord à part des phrases ronflantes et des orientations générales que l’ensemble de la classe politique dit pourtant partager.

Aucun engagement chiffré bien sûr, à l’exception du nucléaire civil, avec une promesse de réduire sa part de 75 % à 50 % à l’horizon 2025. Exit la sortie du nucléaire même lointaine, comme le demandaient piteusement les écologistes, exit l’arrêt de l’EPR de Flamanville. Fukushima et l’horreur mondiale suscitée par la catastrophe n’y ont rien fait : les tractations politiciennes l’ont à nouveau emporté sur la morale et l’intérêt général.

La soumission aux lobbies a elle aussi été entérinée à cette occasion, et de quelle manière ! Le seul point positif de l’accord, la reconversion de la filière MOX, a été immédiatement rectifié après un simple coup de fil d’Areva aux dirigeants socialistes qui s’étaient laissé piéger sur ce point. Cet épisode a révélé au grand jour le peu d’autonomie décisionnelle dont disposent les politiciens qui acceptent le cadre capitaliste.

Du coup, l’électorat écologiste potentiel a été quelque peu échaudé par cette capitulation électoraliste et des dissensions internes au parti se sont faites jour ; d’un côté, les libéraux ou modérés qui, comme Cohn Bendit, considéraient déjà d’un mauvais œil la candidature d’Eva Joly, ont poussé en interne pour son retrait au profit de François Hollande ; de l’autre, les plus radicaux ont hurlé au scandale et à la capitulation.

Eva Joly, d’abord silencieuse, a encore dû manger son chapeau quelques jours plus tard, lorsque l’équipe de campagne de François Hollande a révélé que seule la centrale de Fessenheim serait fermée pendant la mandature et, au-delà, jusqu’en 2020. Le calcul était vite fait : moins 1,8 gigawatt (GW) pour Fessenheim et plus 1,6 GW pour l’EPR de Flamanville, soit 0,2 GW en moins jusqu’en 2020 alors qu’il aurait fallu supprimer 20 GW pour respecter l’accord. Bref, François Hollande s’asseyait superbement sur les termes de l’accord, tout en continuant à affirmer qu’il le respecterait.

Eva Joly rentre dans le rang

Ulcérée, Eva Joly a alors tenté de faire pression et a refusé de dire qu’elle appellerait à voter Hollande au second tour. Sanctionnée immédiatement par la démission de son directeur de campagne et recadrée par les chefs du parti, l’intransigeante Eva Joly a dû rentrer dans le rang.

Dès lors, sa campagne ne s’en est pas remise : contestée au sein de sa propre formation, fragilisée par les échecs stratégiques de son parti, elle ne parvint pas à redresser la barre.

Une note décevante supplémentaire en fin de campagne : attaquée sur son accent et son manque de « francitude » dans cette campagne aux relents et au dénouement nauséabonds, Eva Joly a comme les autres cédé à la pression nationaliste avec ses clips de campagne intitulés « Ma France » et ses envolées finales « Vive la république, vive la France », un niveau auxquel EéLV ne s’était jamais abaissé jusque là.

Comme on l’a largement vu par le passé, « ne pas rester seul pour peser » « s’allier pour ne pas se cantonner dans la dénonciation stérile », « mettre les mains dans le cambouis » ne sont malheureusement pas que des poncifs éculés dont on peut railler la naïveté. Ce sont également de formidables vecteurs de désillusions démobilisatrices pour les militants sincères. C’est une fois de plus ce que vient d’illustrer la campagne ratée d’EéLV et d’Eva Joly.

Claude Kaiser

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.