DROGUE : LA FRENCH PROHIBITION

La petite phrase du ministre Vincent Peillon qui s’est déclaré favorable à la dépénalisation du cannabis était censée relancer un débat sur le sujet des drogues. Le débat n’a pas eu le temps de naître puisque dans la journée le ministre a rétro-pédalé, désavoué par le chef du gouvernement et Manuel Valls le ministre de l’Intérieur. Cet épisode montre la difficulté en France d’avoir un réel débat sur cette question qui revient sans cesse dans l’actualité sur fond de trafic de drogue et de criminalité. Pourtant les chiffres sont éloquents et toutes les études menées depuis des années prouvent que la politique de prohibition est un échec cuisant. Augmentation du nombre de consommateurs, augmentation de la criminalité liée au trafic de drogue, hissant la France en tête des consommateurs de cannabis.
La ministre de la Santé se dit favorable à l’expérimentation des « salles de shoot », proposition souvent évoquée et pourtant toujours pas appliquée alors que, crise aidant, la prise en charge des toxicomanes est une urgence sociale et sanitaire. 
La politique de la tolérance zéro est donc dans l’impasse mais quelle politique lui opposer ? Quel contre-exemple en Europe et dans le monde ?


Prohibition et répression
La prohibition de l’alcool aux États-Unis, au début du xxe siècle, n’a en rien enrayé la consommation d’alcool et n’avait eu pour seule conséquence que de développer des organisations mafieuses qui ont eu une occasion unique de prospérer. Il en est de même de la politique française vis-à-vis des drogues.
En 2009, l’ONU suite à un rapport de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) actait qu’une politique de prévention et de réduction des risques était plus efficace qu’une lutte sans fin contre le trafic de drogue. Lors du vote, la France s’était opposée à cette politique qui visait à abandonner la lutte pour l’éradication du trafic de drogue au profit de la réduction des risques.
À cette même période, le gouvernement Fillon décrétait la tolérance zéro, concept démagogique, puisque la société française n’a pénalement jamais prôné la moindre tolérance vis-à-vis de la consommation et détention de drogues. En 2010, il y a eu 122 439 interpellations pour usage de cannabis, ce qui représente 90 % des arrestations pour usage de stupéfiants. Ces chiffres ont été multipliés par 10 ces vingt dernières années.
La politique de répression s’abat essentiellement sur les petits trafiquants et consommateurs de cannabis. Cette criminalisation est désastreuse, elle remplit commissariats et prisons de petits trafiquants qui dealent le plus souvent pour se payer leur propre consommation, sans qu’aucune prévention se mette en place, ce qui permettrait d’alerter jeunes et moins jeunes des dangers de la consommation de certains produits.
La France en tête des fumeurs de joints
Pourtant les chiffres sont éloquents. Plus de 30 % des Français (15-64 ans), soit plus de 13 millions de personnes, déclarent avoir consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie. Ce chiffre est largement au-dessus de la moyenne européenne, de 22 %. Concernant l’ecstasy, la cocaïne et l’héroïne, 3,1 millions de personnes déclarent avoir expérimenté l’un de ces produits.
Ces études placent la France parmi les pays comptant le plus grand nombre d’usagers de stupéfiants. À l’âge de 16 ans, les Français sont les premiers consommateurs de cannabis en Europe. Loin des idées reçues, les chiffres de consommation de cannabis sont bien plus importants en France qu’aux Pays-Bas où la vente de cannabis est légalisée et encadrée par l’État.
Et pourtant la France est un des pays les plus répressifs d’Europe. La loi de 1970 en fait un des cinq pays de l’Union européenne à punir de peine de prison le simple fait de consommer du cannabis. Cette répression a également un coût puisque c’est 0,4 % du PIB, soit 500 millions d’euros par an, qui sont engloutis dans la lutte contre le trafic de drogue. Cette politique du gendarme et du voleur ne mène nulle part puisque la consommation ne cesse d’augmenter. Au-delà du cannabis, l’héroïne dont la consommation avait baissé ses vingt dernières années, revient en force tandis que la consommation de cocaïne a été multipliée par trois ces dix dernières années.
Force est de constater que cet argent serait donc plus utile pour prévenir et accompagner la consommation de stupéfiants. Car la politique d’éradication du trafic dans laquelle la France s’inscrit l’empêche de mener une politique de prévention des risques alors que personne ne croit vraiment à l’arrêt du trafic de drogue.
La violence engendrée par ce dernier augmente par ailleurs par le fait que la police se concentre, pour satisfaire la nécessité de faire du chiffre, sur les petits revendeurs ou sur la délation entre trafiquants concurrents, créant des guerres pour l’appropriation de secteurs de vente, contrôle d’une filière…
Mais pour des gouvernements qui jouent de plus en plus sur le terrain sécuritaire, il est facile, grâce à l’importance de la consommation de cannabis en France, de faire faire du chiffre aux policiers. Postés dans certains quartiers, pas besoin d’un Sherlock Holmes pour arrêter des consommateurs et les petits dealers. La guerre contre le trafic du cannabis est d’ailleurs un bon alibi pour la politique de harcèlement des forces de police dans les quartiers populaires.
Quelles que soient les quantités saisies, la demande est toujours là et les prix baissent, prouvant encore un peu plus que les plus de 80 tonnes de stupéfiants saisies en 2011 ne sont qu’un coup d’épée dans l’eau sans conséquences réelles. Les trafiquants prévoient par ailleurs ces « pertes » dans leurs comptes comme n’importe quelle entreprise !
Sortir de la criminalisation pour mieux prévenir
La nécessité de mener une autre politique est donc urgente puisque tout démontre l’impasse des politiques menées ses dernières décennies. Car comme tout stupéfiant, le cannabis est une drogue qui comporte des risques d’addiction et nécessite donc une politique de prévention adaptée notamment vis-à-vis de la jeunesse avec d’autres arguments que le seul risque d’emprisonnement. La consommation des autres drogues comporte aussi de nombreux risques que la criminalisation augmente. 
Le droit à la santé doit s’appliquer pour toutes et tous. Pour cela, la mise en place des « salles de shoot » est un premier pas. Mais cette mise en place doit être accompagnée d’un suivi et d’une politique de prévention de masse. Le mode de consommation actuel doublé de la criminalisation augmente la marginalité et les risques sanitaires qui vont avec : exclusion sociale, problèmes psychiatriques, contamination ­hépatique et VIH.
Les expériences de pays comme le Portugal (voir encadré ci-dessous) montrent que c’est bien sur cette voie qu’il faut s’orienter pour offrir une meilleure politique de soins et faire baisser la consommation. 
En effet ces expériences prouvent bel et bien l’hypocrisie de l’État français puisque toutes les politiques de dépénalisation et d’accompagnement font baisser les chiffres d’addiction et de maladie liées à cette consommation. Cette autre politique a aussi pour conséquence de faire baisser la violence et les problèmes liés aux trafics.
Comme sur bien d’autres sujets, il faut sortir de cette impasse conservatrice. Alors que le rare travail de prévention repose sur les associations, il faut que l’État prenne ses responsabilités pour prendre la question des drogues comme une question de santé à part entière et assurer le droit à la santé pour toutes et tous. Pour cela il faudrait bien sûr que la politique de casse du service public de santé cesse. Le parti socialiste au pouvoir nous prouve encore sur ce sujet sa continuité avec les précédents gouvernements et son absence de courage politique.
Thibault Blondin

Dépénalisation et prévention : d’autres politiques existent en Europe
Derrière l’exemple connu des Pays-Bas se cachent d’autres expériences en Europe qui démontrent qu’une autre politique, loin du tout-répressif, donnent de meilleurs résultats pour faire diminuer le nombre de consommateurs, et les risques sanitaires liés à cette consommation.
Le fait que la France soit en tête de la consommation de cannabis, loin devant le pays des « coffee shop », montre qu’une politique de légalisation ou de dépénalisation n’entraîne pas une augmentation de la consommation. 
Malgré tout, dépénaliser sans mettre en place une vraie politique de prévention 
ne donne pas forcément de résultats puisque l’Angleterre connaît une forte augmentation de la consommation de cannabis qu’elle a pourtant dépénalisé. La République tchèque, jusque-là en tête du classement des consommateurs de cannabis, a connu la plus forte baisse de consommation, alors que ce pays a dépénalisé l’usage de plusieurs drogues fin 2009.
Mais l’exemple le plus regardé et aux chiffres les plus intéressants est celui du Portugal. Pour commencer, un résultat indéniable : le Portugal est le pays d’Europe qui compte le moins de toxicomanes. Le Portugal a décriminalisé l’achat et l’usage des stupéfiants en 2010 avec pour buts annoncés la réduction de la demande par la prévention, l’augmentation de l’offre de traitement et l’arrêt de la progression du VIH parmi les toxicomanes. La loi votée en 2010 ne rend pas légal l’usage de drogue mais elle autorise la possession de faible quantité de stupéfiants équivalent à 10 jours de consommation personnelle : 5 grammes pour le cannabis, 1 gramme pour l’héroïne et 2 grammes pour la cocaïne.
Le trafiquant reste un criminel, ce qui n’est pas le cas du toxicomane considéré comme un malade. Cela change évidemment la perception de la société dans son ensemble sur la toxicomanie et la façon d’y remédier. Des centres de dissuasion ont été mis en place pour orienter les toxicomanes vers les soins appropriés et tenter de faire baisser la rechute. Résultats : baisse de 60 % du nombre d’héroïnomanes, le nombre de décès est passé de 131 en 2000 à 20 en 2008 et le nombre de contaminations au VIH imputables aux injonctions de drogues a été divisé par 4.
Bien sûr ce genre de politique est menacée par la réduction des budgets et par le démantèlement des services publics de santé partout en Europe mais ces exemples sans être parfaits prouvent que la répression est la solution la plus mauvaise et la plus inefficace.
T.B.

La France pionnière dans le trafic de drogue
Loin de la période actuelle du tout-répressif, la France a joué un grand rôle dans le trafic mondial de la drogue mieux connu sous le nom de French Connection.
Loin de l’image d’un Pablo ­Escobar ou de la guerre des cartels mexicains, le début du trafic mondial d’héroïne prend son essor en Méditerranée. Ce trafic sera organisé par Cosa Nostra, l’organisation mafieuse américano-sicilienne, en la personne de Lucky Luciano et par la mafia corse implantée à Marseille. La French Connection, nom donné au trafic made in France, a été conçue par le milieu marseillais dont les célèbres gangsters Paul Carbone et François Spirito et un certain Antoine Guérini de la même famille que l’actuel président du conseil général des Bouches-du-Rhône… Au milieu des années 1970 la French Connection alimentera jusqu’à 90 % de la consommation américaine, ce qui permet de mieux apprécier la quantité d’argent amassée par le milieu marseillais qui fait l’actualité en ce moment.
À l’origine de cette filière se trouve la création en 1898 par Paul Doumer, alors gouverneur général de l’Indochine, d’une régie générale de production et distribution d’opium pour assurer le monopole d’État des opiacés. Ce commerce assurera une manne financière gigantesque à l’État qui récupérera les excédents budgétaires de l’Indochine. Dans les années 1920 on raconte alors que l’opium est moins cher à Marseille que dans les fumeries d’opium de Saigon. En effet les marins corses commencent à acheminer de l’opium demi-raffiné, volé dans les entrepôts d’État, sur la ligne Saigon-Marseille. C’est là où Carbonne et Spirito mettent en place des laboratoires clandestins à Marseille. Dès lors le trafic s’envole. Ils décident alors d’orienter le trafic vers les États-Unis avec le parrain des parrains : Lucky Luciano. L’argent qui permettra l’essor de ce trafic mondial serait entre autres provenu de la cagnotte de « la carlingue », nom donné aux auxiliaires français de la Gestapo venus du milieu.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement de Vichy continuera à tirer profit de la régie indochinoise et donc du commerce d’opium puisque de 7,5 tonnes en 1940, il passera à plus de 60 tonnes en 1944. Durant ce conflit, la mafia américano-sicilienne et corse travaillera avec la CIA tant pour aider aux débarquements en Sicile que pour vaincre le péril communiste.
C’est ainsi que, quand en 1950 la CGT déclenche une grande grève des dockers bloquant tous les ports de France, la CIA, le clan Guérini et Lucky ­Luciano voit cette grève d’un mauvais œil pour leurs affaires. Les autorités feront donc libérer des criminels de prison pour aider à briser la grève. 
La French connection prospérera ainsi jusqu’à la fin des années 1970 où elle sera démantelée, aidé aussi par les guerres entre clans mafieux.
T.B.

Entretien
« Dépénaliser l’usage de toutes les drogues, quel que soit leur niveau de dangerosité »
Renaud Delacroix est animateur en réduction des risques liés à l’usage de drogues. Il travaille sur un bus d’échange de seringues qui accueille des usagers de drogues à Paris.
Que penses-tu des déclarations du ministre de l’éducation demandant l’ouverture d’un débat sur la dépénalisation de l’usage du cannabis ?
Plusieurs choses sont frappantes. Tout d’abord, le caractère brouillon et incomplet des propos du ministre. On n’aide pas à créer les conditions à un changement de politique 
en matière des drogues en se contentant de demander l’autorisation « d’ouvrir un débat » sur le seul aspect de la dépénalisation de l’usage du cannabis. Ce type de déclaration mal construite ne fait qu’aider les partisans du maintien de la prohibition, qui est aussi inefficace que profondément installée dans notre pays. D’ailleurs, la pitoyable reculade de Peillon face aux injonctions de Coppé, Valls et Hollande est particulièrement pathétique. Pour remettre sérieusement en question cette prohibition, il est nécessaire de formuler des propositions précises qui doivent s’inscrire dans une autre politique des drogues, cohérente et assumée. La France est un des pays d’Europe où la consommation de cannabis est la plus importante (loin devant les Pays-Bas) et qui connaît un développement important du commerce et de l’usage de drogues illicites comme la cocaïne, les drogues de synthèse, mais aussi l’héroïne qui est 
de retour depuis plusieurs années déjà, après un recul dans les années 1990-2000. 
Mais alors, que faire pour sortir de cette hypocrisie ? 
Déjà, dépénaliser l’usage de toutes les drogues, quel que soit leur niveau de dangerosité. Dépénaliser l’usage ne signifie pas encourager l’usage, c’est simplement reconnaître 42 ans après la loi de 70 que la pénalisation n’a jamais fait baisser la consommation de quelque drogue que ce soit, mais encombre les tribunaux et remplit les prisons de personnes dont le seul délit est la consommation de substances psychoactives. Ensuite, concernant le cannabis en particulier, il s’agit là d’une drogue mais dont la dangerosité sanitaire est bien moindre que d’autres, comme l’héroïne, l’alcool ou le tabac. Mais comme son commerce est pris en main par des organisations criminelles, la dangerosité économique et sociale du commerce de cannabis en France est vraiment préoccupante. C’est pourquoi une légalisation maîtrisée de 
ce produit est nécessaire et possible, avec la mise en place d’un système de production et de distribution contrôlé et sans but lucratif.
Et que penses-tu des projets d’ouverture de salles de consommation pour les injecteurs de drogues « dures » à Paris et à Marseille ?
De tels projets sont utiles pour améliorer la prise en charge et le soutien aux usagers de drogues les plus marginalisés. Les nombreux exemples de telles « salles de shoot » qui existent à l’étranger depuis des années ont fait leur preuve, tant pour la santé des consommateurs que pour la tranquillité des quartiers qui sont confrontés à ces problèmes. Depuis le milieu des années 1980, ce sont ce type d’actions de réductions des risques liées aux usages de drogues, issues de la lutte contre le sida et les hépatites qui ont permis de faire reculer les contaminations et les décès par overdoses. C’est grâce à de tels projets, s’appuyant sur l’expertise issue du terrain et sur la parole des usagers et de leurs proches que l’on peut construire une politique sociale des drogues humaine et efficace. Mais de toute façon, il faudra bien remettre en question la loi de 70, et le plus tôt sera le mieux.
Propos recueillis par Erwan Bikou

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