Dix ans après le 11 septembre 2001. Échec et impasse impérialistes

Cette dixième commémoration des attentats du 11 Septembre 2001 prend un sens bien particulier que ni les discours officiels, ni l’exécution sommaire de Ben Laden par l’armée américaine le 1er mai dernier, ni la campagne de presse sur les risques terroristes ne peuvent masquer : celui d’un échec.

Obama s’emploie à construire une autre réalité en assumant la continuité de l’ère Bush (à côté duquel il était lors de la cérémonie à Ground zero), de la politique de l’État américain, lui qui avait été porté au pouvoir par le rejet de cette politique du choc des civilisations et de la guerre sans limite. Il se fait même l’exécuteur testamentaire de Bush. « Nous avons pris le dessus sur Al-Qaïda comme jamais auparavant. Au cours des deux dernières années, plus de chefs d’Al-Qaïda ont été éliminés que jamais depuis le 11 Septembre. Et grâce au courage et au talent de nos forces, justice a été faite avec la mort d’Oussama Ben Laden ».

Donnant une interview au Figaro la veille de la commémoration, il dit « alors même que nous nous attaquons à nos défis économiques internes, nous ne cesserons de jouer un rôle unique de chef de file dans le monde. » Mais la crise est bien là, l’économie américaine au bord de la récession, alors que le système financier est, lui, au bord de l’effondrement. Le rôle de l’Otan dans la chute de Kadhafi laisse se profiler, derrière l’apparence d’un succès politique pour les USA et leurs alliés, une situation difficile à contrôler. Un scénario à l’irakienne se met en place alors qu’en Irak même le retrait définitif de toutes les troupes américaines ne serait pas si définitif que cela et qu’en Afghanistan, l’Otan s’enlise dans un bourbier inextricable.

Cette dixième commémoration est bien l’aveu d’un échec, de la difficulté aussi pour le « chef de file dans le monde » à trouver une politique qui puisse donner à cette prétention un tant soit peu de crédibilité. Qui peut croire que les USA sont « les partenaires » des nations et des peuples « en quête d’un avenir de paix et de prospérité » ?
Les espoirs suscités par Obama s’effondrent devant la réalité de sa politique, cette continuité dans la défense de la domination des USA sur le monde.

Après la fin de l’URSS, au début des années 1990, les dirigeants des puissances impérialistes prétendaient que la victoire de l’économie de marché apporterait la démocratie et la paix dans le monde. C’était « la fin de l’histoire », en fait le début d’une période d’instabilité et de guerres, en Yougoslavie, en Irak, provoquées par les manœuvres impérialistes pour s’assurer le contrôle d’un monde déstabilisé par la fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’URSS. C’est alors que Ben Laden, fils d’une riche famille d’Arabie saoudite, utilisé par les USA dans leur guerre contre l’URSS en Afghanistan, se retourna contre ses protecteurs, dénonçant les satans « qui occupent le pays des deux lieux saints » après que les USA eurent stationné des troupes en Arabie saoudite lors de la première guerre en Irak en 1990. Leur propre créature se retournait contre eux comme pour offrir à ses anciens maîtres les justifications de leur offensive contre les peuples.

C’est bien ce qui fut la conséquence de ces sinistres et monstrueux attentats du 11 Septembre. Ils prétendaient frapper le symbole de la puissance américaine, ils n’étaient que l’abjecte manifestation du mépris pour les travailleurs et les peuples de religieux réactionnaires, secte fanatique. Il devint le prétexte pour Bush et le Pentagone pour engager une offensive militaire et politique tant à l’échelle internationale qu’à l’intérieur.
La fin de l’URSS avait ouvert une période d’instabilité que les USA ne pouvaient tolérer. Il leur fallait prendre l’offensive pour affirmer leur leadership sur le monde. Et pour cela ils avaient besoin d’une justification tant vis-à-vis de l’opinion mondiale, de leurs alliés, que vis-à-vis de l’opinion américaine. Il fallait en finir avec le « syndrome vietnamien ».

Le traumatisme provoqué par les attentats du 11 Septembre fut l’occasion toute trouvée sous couvert de guerre contre le terrorisme. Chasse à l’homme à l’échelle internationale, croisade contre « l’axe du mal », la loi du talion comme politique internationale, racisme contre les musulmans, Bush répondit avec une idéologie symétrique à celle d’Al-Qaïda.

La décennie guerrière commençait. Dix ans après, le délire réactionnaire de la première puissance mondiale, relayé par tous ses alliés, a semé la terreur, le chaos, englouti des milliards dans les destructions, causé la perte de centaines de milliers de vies humaines, répandu la haine, la colère, la révolte. La fin de Bush ne signifie pas la fin des mécanismes fondamentaux de cette politique, la défense de l’hégémonie américaine sur le monde. Elle revêt les habits neufs d’Obama mais conduit le monde dans une impasse, la crise économique et les guerres.

Yvan Lemaitre

Le bourbier afghan

Le 7 octobre 2001, ont lieu les premiers bombardements contre l’Afghanistan, début de l’opération Enduring freedom. Dix ans après, Ben Laden exécuté, Al-Qaïda démantelée, l’occupation et la sale guerre continuent sans que, malgré les déclarations officielles optimistes, la moindre issue crédible ne se profile. Lorsque, après la chute des talibans, se réunit la conférence de Bonn en décembre 2001, elle prétend instaurer la démocratie, le droit des femmes, lutter contre la pauvreté, développer l’éducation… Autant de faux-semblants, purs mensonges, qui masquent le choix stratégique de l’Otan : s’assurer une base dans une région du monde particulièrement riche du point de vue énergétique mais aussi en minéraux. La mise en place du gouvernement Karzaï prétend donner une légitimité politique au coup de force. Dix ans après, Karzaï est toujours là, isolé, président de la corruption et de la drogue. Les milliards destinés à la reconstruction alimentent la corruption et les caisses de sociétés occidentales pendant que, chaque semaine, les USA engloutissent 2 milliards de dollars dans la guerre. La France, elle, engouffre dans cette sale guerre 1,2 million d’euros par jour.

Élu dans l’illusoire espoir de voir la guerre finir, Obama a envoyé 30 000 soldats supplémentaires. Le retrait annoncé pour la fin 2012 reviendrait à la situation d’avant Obama ! Et ces chiffres ne tiennent pas compte des milliers de soldats, de policiers, d’hommes de main employés par des sociétés privées. L’addition s’alourdit chaque jour un peu plus pour les populations.

La seule issue que l’Otan voit à la guerre est d’ouvrir des négociations avec les talibans qui seraient invités à la nouvelle conférence de Bonn prévue en décembre pour le dixième anniversaire de la première conférence en 2001. L’essentiel pour les États-Unis est de mettre en place un pouvoir politique qui puisse assurer un minimum de stabilité et soit leur allié et complice, accepte la présence de leurs bases, de leurs « conseillers ». Il est cependant bien peu probable qu’ils trouvent des interlocuteurs qui se plient à leurs choix impérialistes et ne soient pas que des fantoches. Cela sera d’autant plus difficile que l’occupation déstabilise toute la région, en particulier le Pakistan. L’intervention directe en territoire pakistanais des forces spéciales américaines pour exécuter Ben Laden n’onta fait que dégrader les relations du Pentagone avec les militaires pakistanais.
Il n’y a pas d’issue hors du départ des troupes d’occupation.

Irak, du mensonge d’État aux ruines et au chaos

Le 20 mars 2003, les troupes de la coalition internationale mise sur pied par les USA envahissent l’Irak sans même que Bush et Blair aient obtenu la caution de l’ONU. L’opération Iraq Freedom prend prétexte de la prétendue détention par l’Irak d’armes de destruction massive, fait qui ne sera jamais prouvé. Cette sinistre mise en scène d’un mensonge d’État démontre à quel point cette guerre était voulue par le Pentagone pour conquérir l’Irak, mettre en place un pouvoir aux ordres des USA et en faire une source d’approvisionnement sûre en pétrole et une base militaire face à l’Iran. Dès les lendemains des attentats du 11 Septembre, Bush entend démontrer la complicité Saddam Hussein-Ben Laden. Le début de la guerre en Afghanistan n’était qu’une première étape, les dirigeants américains voulaient profiter au maximum de la situation qui leur était favorable pour forcer la main à leurs alliés, renverser les rapports de forces à leur avantage. Le 1er mai 2003, depuis le porte-avions Abraham Lincoln, Bush déclare « Mission accomplie » et la fin des combats. Nouveau mensonge, l’occupation et la sale guerre ne font que commencer. Capturé le 13 décembre, condamné à mort, Saddam Hussein est exécuté le 30 décembre 2006 par pendaison.

La « guerre contre-insurrectionnelle » du général Petraeus demande des renforts de troupes croissants et coûte de plus en plus cher tant sur le plan financier qu’en vies humaines. Les rivalités régionales et religieuses attisées par l’occupation plongent le pays dans le chaos.

Devant l’opposition de l’opinion américaine, Obama fait adopter en 2009 un plan de retrait des troupes d’ici à la fin 2011. Alors que la date limite approche, les déclarations se multiplient pour que les USA gardent un contingent d’au moins 3 000 hommes. La population, elle, continue de payer le prix exorbitant de drames, de souffrances, de sacrifices, tributs payés aux ambitions impérialistes.

Cette sanglante mascarade aura vu cependant l’émergence, dans le monde, d’un puissant mouvement antiguerre comme aux moments les plus forts de la lutte contre la guerre du Vietnam. En particulier, la journée internationale de manifestations du 15 février 2003, en rassemblant plus de 15 millions de personnes à travers le monde, est une vivante démonstration qu’il y a bien une autre voie, celle de la solidarité internationale.

Le militarisme contre la démocratie

La loi dite Patriot Act promulguée le 26 octobre 2001, confère au FBI, à la CIA, à la NSA et à l’armée américaine des pouvoirs sans limite. Elle crée la notion de « terrorisme intérieur » ainsi que le statut de « combattant illégal », qui permet aux États-Unis de détenir sans limite et sans inculpation, à Guantanamo, toute personne soupçonnée de projet terroriste. Elle permet l’espionnage et le placement sous surveillance des « Américains ordinaires » en conférant au FBI des pouvoirs auparavant réservés aux services de renseignement dans le cadre d’affaires de terrorisme ou d’espionnage. Le FBI peut obtenir d’organismes publics ou privés, à commencer par les fournisseurs d’accès à Internet ou les bibliothèques, toute donnée personnelle, et ce sans aucun contrôle judiciaire. Le Patriot Act autorise les perquisitions « coup d’œil » en l’absence des personnes perquisitionnées. Loi d’exception, véritable atteinte aux libertés individuelles, elle fut reconduite une première fois en 2005 par le Congrès à une large majorité, puis à nouveau le 26 mai 2011 jusqu’en juin 2015. Dans plus d’une centaine de pays dont la France, de telles lois ont été promulguées. L’exception est devenue la norme alors que l’armée américaine pratiquait la torture à grande échelle dans les sinistres camps de Guantanamo et d’Abu Ghraib.

Offensive libérale et impérialisme

«Justice est faite », s’était exclamé Obama en annonçant l’exécution sommaire de Ben Laden, provoquant de multiples manifestations de nationalisme au cri de « U-S-A ! U-S-A ! » parmi la population américaine. « Les USA ont montré qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient où ils voulaient », avait-il ajouté pour affirmer : « Assurer la sécurité de notre pays est une cause qui n’est pas terminée ». Obama assume pleinement la continuité de la politique de l’empire américain. Il est cependant contraint de tenir compte de l’échec de Bush comme de l’évolution des rapports de forces internationaux, en particulier sur le plan économique, de composer avec ses alliés, de négocier avec les nouvelles grandes puissances comme la Chine pour « renouveler la coopération mondiale dont nous avons besoin », dit-il.

C’est dans ce sens qu’il prétend que l’exécution de Ben Laden tourne une page tout en vantant les révolutions arabes, la transition démocratique. Qu’il affirme aussi dans l’esprit du discours du Caire ne pas faire « la guerre à l’islam » ou qu’il rappelle son « engagement à appliquer nos valeurs dans notre pays. Nation d’immigrés, les États-Unis accueillent des gens de tous les pays et de toutes les cultures ».

La démarche diplomatique a changé mais les objectifs pratiques visent à consolider les positions conquises par l’offensive déclenchée par Bush. Ils sont les mêmes en Irak, en Afghanistan ou demain en Libye : assurer la mise en place de pouvoirs politiques dépendants et soumis aux USA, contrôler les sources d’approvisionnement en pétrole ou matières premières, ouvrir le pays aux sociétés américaines ou à celles de leurs alliés, s’assurer des bases militaires. La vieille politique coloniale appliquée à grande échelle.

La coopération que souhaite Obama vise à neutraliser ses adversaires potentiels, à les associer et à faire porter à ses alliés leur part du « fardeau » en leur promettant une part du butin. C’est ce qui s’est passé et se passe avec la Lybie.

L’Otan est devenue, après l’effondrement de l’URSS, le cadre politico-militaire tout désigné de cette coopération appelée par ses généraux « Concept stratégique pour le xxie siècle ». La guerre coûte cher, engloutit des milliards, creuse la dette des États. Ce qui a déjà contraint Obama à annoncer une réduction de 400 milliards de dollars sur dix ans du budget américain de la Défense, qui n’avait cessé de croître à nouveau depuis la fin des années 1990 pour représenter aujourd’hui 43 % des dépenses militaires mondiales. Parallèlement à ce déploiement militaire, les USA et leurs alliés utilisent les armes économiques et financières pour faire pression sur les États, les contrôler. C’est le but des prêts accordés par le G20 en avril à la Tunisie et l’Égypte, suivis par le FMI et l’Union européenne, ou des nouveaux prêts décidés à Marseille par le G8 la semaine dernière.

La politique des USA vise à occuper le maximum de terrain tant militaire que financier et économique pour contrer en particulier la Chine ou l’Inde. Ces nouvelles puissances ne sont pas aujourd’hui en mesure de rivaliser avec la puissance militaire américaine même si leurs budgets militaires progressent de 10 % par an. Leurs intérêts économiques et financiers sont aussi trop interdépendants avec ceux des vieux pays impérialistes pour qu’aujourd’hui ils ne fassent pas le choix de s’intégrer d’une façon ou d’une autre à la politique de coopération développée par Obama.

Mais il serait illusoire d’en conclure que les rapports en resteront nécessairement à ceux d’une paix armée dans le cadre d’un libéralisme économique et financier mondial. Une brusque accélération de la crise, un effondrement financier des vieilles puissances occidentales modifieraient radicalement les rapports de forces et les politiques des uns et des autres. Le pire n’est pas sûr mais rien ne permet d’écarter des enchaînements qui pourraient conduire à des conflits mondiaux.

Aujourd’hui, le bouleversement des rapports de forces, les transformations économiques ouvrent de nouvelles possibilités à l’intervention des peuples pour décider de leur sort en se libérant du terrorisme impérialiste, des dictateurs ou des agences privées comme Al-Qaïda. Là est bien le seul espoir d’une paix qui ne peut reposer que sur le respect des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et leur coopération.

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