Daniel (par François Sabado)

 

La mort de Daniel est une immense perte pour nous tous. Avec lui disparaît l’une des plus grandes figures du marxisme révolutionnaire de ces quarante dernières années. Militant, théoricien, philosophe, il a beaucoup fait pour nous apprendre à penser le monde pour le transformer.

N é en 1946, il est, à 20 ans, après son exclusion de l’Union des étudiants communistes (UEC), l’un des fondateurs de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR). C’est de là que date son engagement politique aux côtés d’Alain Krivine et une amitié qui ne se sont jamais démentis. Animateur du Mouvement du 22 Mars à l’université de Nanterre, il sent que la situation, devenant explosive, exige de nouvelles formes de lutte. Doté d’un sens très sûr de l’initiative politique, lorsque le mouvement de Mai 68 prend son essor, il est en première ligne, dans les assemblées générales du mouvement, à la direction de la JCR, recherchant à chaque fois l’idée, la proposition, l’action qui peut faire basculer la situation. Mais Daniel n’est pas seulement celui qui, dans le feu de l’action, guette ce qui peut accélérer l’histoire. Il la met en perspective. Saisissant la dynamique des mouvements sociaux, en particulier le lien entre le mouvement étudiant et la grève générale ouvrière, il comprend aussi la nécessité d’une organisation politique, d’accumuler des forces pour la construction d’un parti révolutionnaire.

Cette compréhension d’ensemble donne à sa pensée toute sa force politique.

Certes, comme souvent chez les marxistes, il surestime les potentialités de la situation. Mai68 devient la répétition générale d’une nouvelle révolution socialiste en France… comme 1905 avait été, en Russie au début du siècle, la répétition générale de la révolution d’Octobre 1917.

Après la dissolution de la JCR en juin 1968, il participe à la création de la Ligue communiste qui, elle-même dissoute en juin 1973, donne naissance à la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dont il sera l’un des principaux dirigeants.

Pour Daniel, dans ce début des années 1970, « l’histoire nous mord la nuque ». La Ligue se trompe sur les rythmes, mais Daniel nous exhorte à mettre les bouchées doubles et à multiplier les efforts pour construire une nouvelle force révolutionnaire.

L’intelligence de Daniel allie théorie et pratique, intuition et politique, idées et organisation. Il peut, dans le même temps, diriger un service d’ordre et écrire une œuvre théorique.

Il inspire un combat qui conjugue principes, délimitations politiques et ouverture, rejet du sectarisme. Ses convictions politiques chevillées au corps, Daniel est toujours le premier à rechercher la discussion, à essayer de convaincre, à échanger les positions et à renouveler sa propre pensée.

Participant de la fin des années 1960 au début des années 1990 à la direction quotidienne de la Ligue, il joue un rôle décisif dans la construction d’un projet qui lie activité quotidienne et tension révolutionnaire. Une grande partie de son travail théorique et politique se concentre sur les questions stratégiques et sur les leçons historiques des principales expériences révolutionnaires.

Avec Ernest Mandel et Charles-André Udry, Daniel participe pleinement à cette entreprise de reconstruction et d’actualisation historique au sein de la IVe Internationale, dont il est un des principaux dirigeants, en particulier dans les stages de formation. En étudiant les révolutions allemande, italienne, espagnole, les enseignements des « Fronts populaires » des années 1930 ou de l’expérience chilienne des années 1970-1973, Daniel articule l’histoire et le présent. Ses contributions à l’élaboration des Programmes d’action ou des Manifestes de la Ligue témoignent de cette capacité de mise à jour stratégique. Aussi, est-ce très logiquement qu’il insiste, au début des années 2000, pour relancer ce débat stratégique.

Nouvelle époque, nouveau programme, nouveau parti

Ce triptyque qui, à sa manière, résume l’analyse et les tâches des révolutionnaires dans un nouveau cycle historique, ne peut se décliner sans une nouvelle élaboration stratégique. Certes, nombre de questions restent ouvertes. Les voies et les chemins de la révolution se réinventeront. Mais Daniel est convaincu que les révolutionnaires abordent cette situation nouvelle armés des références et d’acquis puisés dans les luttes de classes d’hier et d’aujourd’hui, que l’on ne repart pas de zéro, qu’il faut recommencer « par le milieu », pour reprendre une formule du philosophe Deleuze. Ce n’est pas par hasard que l’hommage rendu à Daniel par le grand journal espagnol Publico s’intitule La révolution a perdu son stratège !

Mais cette dimension stratégique ne relève pas seulement de la formation des militants et des cadres. Daniel la fait vivre dans l’intervention « entreprises », comme dans la propagande et l’agitation, les questions d’organisation ou les actions de service d’ordre.

À cette époque, Sophie, sa compagne, dirigeait les Cahiers de la Taupe, revue politique d’intervention ouvrière qui, durant toute la décennie des années 1970, constitue une référence pour des milliers de militants.

Il conjugue audace, imagination et talent pour lancer et réaliser le quotidien Rouge qui, de 1975 à 1979, constitue un formidable instrument pour diffuser nos idées.Daniel sut nous convaincre de tout cela. Profondément internationaliste, Daniel joue un rôle clé dans la construction de la LCR espagnole, à l’époque du franquisme. Avec Robert March, ils tissent, dans la clandestinité, les premiers contacts avec les militants de la future section espagnole de la IVe Internationale. Il joue ensuite un rôle essentiel dans la fusion de la LCR et d’ETA-VI. Dès qu’on évoque la « révolution espagnole », les yeux de Daniel s’illuminent. Durant ces années, la LCR espagnole est aussi son organisation. Ses dirigeants comme Miguel Romero, Jaime Pastor ou Lucia Gonzalez, ses frères et sœurs. Au cours de ces années, Daniel tient un rôle majeur au sein de l’Internationale, suivant la situation en Amérique latine et s’impliquant au Brésil. Il contribue à construire une tendance révolutionnaire dans le Parti des travailleurs du Brésil, là aussi, en agrégeant militants et groupes d’origines diverses pour en faire une tendance unifiée. Il met toute son énergie pour aider les camarades brésiliens à construire ce parti sur des bases lutte de classes. Mais lorsque la majorité de nos camarades brésiliens participent au gouvernement social-libéral de Lula, il essaie d’abord de les convaincre de leur erreur puis, n’y parvenant pas, prend l’initiative de la rupture. C’est pour lui un déchirement politique, moral, personnel mais, dans cette crise, les principes politiques l’emportent : on ne peut défendre les intérêts des opprimés tout en participant à des gouvernements sociaux-libéraux.

Des années 1990 à nos jours, tout en poursuivant son combat politique, il contribue particulièrement à actualiser notre vision du monde. Il se concentre sur la réflexion et l’élaboration théorique : l’histoire des idées politiques, Le Capital de Karl Marx, le bilan du siècle et de ses révolutions, et en premier lieu, de la Révolution russe. Mais aussi, l’écologie, le féminisme, les identités et la question juive, l’élaboration d’une nouvelle politique pour la gauche révolutionnaire face à la globalisation capitaliste. Il participe régulièrement aux Forums sociaux mondiaux du mouvement altermondialiste.

Au pluriel

Daniel parle souvent de « marxismes » ou de « trotskysmes » au pluriel. Le sien, nourri de l’histoire des idées politiques, s’est dégagé de tout déterminisme. Il donne un rôle central à l’intervention dans la lutte de classes, à la volonté politique. Il remet au goût du jour cette fameuse formule de Marx : « Dans des conditions données, ce sont les hommes qui font leur propre histoire ».

Daniel assure ainsi à la fois la continuité historique d’un marxisme révolutionnaire, critique, non dogmatique, et l’adaptation aux changements de la nouvelle époque avec toujours pour horizon la transformation révolutionnaire de la société.

Il revient sur ses filiations dans la conclusion de son ouvrage sur Les Trotskysmes en nous rappelant qu’« un certain trotskysme ou un certain état d’esprit des trotskysmes n’est pas dépassé. Son héritage sans mode d’emploi est sans doute insuffisant mais non moins nécessaire pour défaire l’amalgame entre stalinisme et communisme, pour libérer les vivants du poids des morts, et tourner la page des désillusions ».

Frappé par la maladie, il la surmonte durant des années en pensant, écrivant et travaillant ses idées, sans refuser ni voyage, ni meeting, ni simple réunion. Daniel s’est donné comme tâche de vérifier la solidité de nos positions fondamentales et de les transmettre à la jeune génération. Il le fait de tout son cœur, de toutes ses forces. Ses interventions à l’Institut international d’Amsterdam, dans les camps de jeunes de la IVe Internationale, dans les universités d’été de la LCR puis du NPA ont marqué des milliers de camarades. Passeur de l’expérience de la LCR pour le NPA, Daniel décide d’accompagner le lancement de notre nouvelle organisation, en relançant la revue Contretemps et en constituant la Société Louise-Michel, cadre de débats et de réflexions de la pensée radicale.

Daniel, c’était tout cela, mais pas seulement… Il était sympathique, chaleureux, convivial. Il aimait la vie. Alors que nombre d’ex de 1968 ont tourné casaque, abandonné les idéaux de leur jeunesse, Daniel n’aura rien lâché, rien abandonné. Il est là, présent !

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