Défense des retraites, le sens d’un combat

La lutte contre la réforme des retraites a un enjeu immédiat évident : le refus d’un nouveau recul social. Mais, au-delà de ses modalités concrètes, cette réforme doit être replacée dans un triple contexte : le mode de construction capitaliste de l’Europe, la crise économique et la volonté des classes dominantes de casser un instrument, certes imparfait, d’unification des salariés.

L’Europe, d’abord. En principe, les questions relatives à la protection sociale, aux salaires et à diverses questions sociales ne relèvent pas de la compétence directe des institutions européennes : l’Union européenne peut fixer des objectifs généraux mais les Etats restent libres des moyens. Ce que l’on appelle le « modèle social » européen est en fait surtout l’addition de situations nationales résultant des luttes du passé où plusieurs des classes ouvrières européennes ont réussi à conquérir des droits significatifs, dont celui à une retraite décente. Si l’Union européenne a commencé à s’occuper directement des retraites (et non de l’institution d’un salaire minimum dans les pays membres qui n’en ont pas), c’est que les Etats nationaux le lui ont permis et lui ont fixé des orientations. Et, de ce point de vue, en France, l’unité de vue entre droite et socialistes a toujours été étroite.

 

Une Europe de plus en plus libérale et antidémocratique

Ainsi, Jacques Chirac et Lionel Jospin ont conjointement accepté en 2002  la déclaration finale du sommet de Barcelone où figure l’objectif de reporter de cinq ans l’âge de la retraite. Le texte stipule : « Il faudrait chercher d’ici à 2010 à augmenter progressivement d’environ cinq ans l’âge moyen effectif auquel cesse, dans l’Union européenne, l’activité professionnelle. Les progrès à cet  égard seront examinés chaque année avant le Conseil européen de printemps. ». Jospin était alors premier ministre, il aurait pu s’y opposer mais a choisi de ne pas le faire, dans la continuité de sa décision de ne pas remettre en cause la réforme Balladur de 1993 qui s’était attaquée au mode de calcul des retraites des salariés du privé.

Ayant reçu le feu vert des Etats, la Commission a continué à s’occuper des retraites. Elle a publié en juillet 2010 un « Livre vert » intitulé « Vers des systèmes de retraite adéquats, viables et sûrs en Europe » (on appréciera l’hypocrisie du langage). Le texte éprouve le besoin de  préciser que « les États membres sont responsables des retraites » mais il ajoute : « l’UE coordonne des politiques et réglemente des questions qui concernent les retraites. » L’argument essentiel pour justifier cette évolution, qui va clairement au-delà des traités européens, est l’équilibre des finances publiques. Car les régimes de protection sociale (y compris les retraites publiques) sont amalgamés avec les budgets des Etats et des collectivités locales, dans les objectifs de déficit public du traité de Maastricht et du pacte de stabilité budgétaire.

En février 2012, la Commission européenne a publié un « Livre blanc » de même inspiration que le précédent : « Une stratégie pour des retraites adéquates, sûres et viables ». A cette occasion, elle écrit que « la question des retraites s’impose de plus en plus comme une préoccupation commune à tous les pays de l’UE, même si ce domaine relève essentiellement de la responsabilité individuelle des États membres. La Commission continuera à encourager et à surveiller de près les réformes des retraites, dans le cadre de la stratégie de l’UE pour la croissance et l’emploi. »

Enfin, le 30 mai 2013, la Commission a publié des recommandations à l’usage de la France ; elles portent notamment sur les retraites et demandent une réforme dès cette année. La Commission demande « d’adapter les règles d’indexation, les âges minimum et de taux plein, la période de contribution et les régimes spéciaux, mais en évitant d’augmenter les contributions des employeurs aux régimes des retraites. » Là, François Hollande s’est un peu énervé car ce texte faisait tâche au moment où le pouvoir faisait semblant de jouer le jeu de la concertation. Au sommet européen suivant, en juin dernier, il s’est satisfait d’une modification cosmétique : la Commission européenne ne mentionne plus le relèvement de l’âge légal (le document se contente désormais de mentionner « l’âge effectif » de la retraite) mais le passage sur les cotisations patronales demeure.

 

Le cas des retraites est donc une illustration caricaturale de l’évolution de plus en plus antidémocratique (même par rapport aux normes restreintes de la démocratie bourgeoise) du mode de traitement d’un certain nombre de questions décisives. Nous ne sommes pas de ceux qui pleurent sur la souveraineté nationale, mais ce jeu de cache-cache où le gouvernement fait semblant de négocier à Paris alors qu’il s’est engagé à Bruxelles réduit les débats et concertations sociales à un trompe-l’œil qui rend plus nécessaire que jamais l’action directe des salariés.

 

Baisser le « coût du travail »

Cette évolution européenne est bien entendu à rapprocher de la crise économique. Celle-ci perdure malgré les discours périodiquement optimistes des dirigeants et économistes officiels. Ces derniers ont été revigorés par des chiffres de croissance positifs (+0,5 % en France, +0,3 % pour la zone euro) pour le deuxième trimestre 2013.  Mais, sur l’ensemble de l’année 2013, même si la récession touche vraiment à sa fin, la croissance sera quasi nulle et le chômage va continuer à monter. En fait, France et zone euro vont sans doute passer de la récession à la stagnation.

Mais un mieux en termes de croissance ne signifierait pas la fin de la crise : après la récession de 2009, il y eut un redémarrage limité en 2010-2011, puis cela a replongé. Aucune des causes profondes de la crise n’est en fait résolue. D’un point de vue capitaliste, tant sous l’angle du taux de profit que des débouchés, les conditions d’une reprise durable de l’accumulation ne sont pas réunies. De nouveaux soubresauts des économies européennes  peuvent résulter soit de la défaillance d’une banque, soit de la chute d’un gouvernement confronté au mécontentement populaire. Dans ce contexte, la hausse des taux de profit  est le programme commun des dirigeants français et européens. Il s’agit en fait de perpétuer pour l’essentiel le modèle de croissance néolibéral antérieur à 2007. 

L’attaque contre les retraites est donc une composante de l’offensive générale en Europe contre le « coût du travail » : salaires directs et protection sociale. Les modes d’organisation de la protection sociale varient selon les pays, mais toutes les réformes vont dans le même sens. Il s’agit d’en réduire les coûts pour les employeurs et d’amener les personnes qui en ont les moyens à se tourner vers des formules privées et individualisées de garantie. Il est à remarquer que l’attaque concerne en Europe tous les systèmes de retraite, qu’ils soient fondés sur la répartition ou sur la capitalisation. Dans ce dernier cas (ainsi en Grande-Bretagne) les employeurs (avec l’appui des gouvernements) font pression pour que les régimes à prestations définies, qui donnent des garanties aux salariés (le montant des retraites est défini et les ressources évoluent selon les besoins), évoluent vers des régimes à cotisations définies (les prestations doivent s’adapter aux ressources dont le niveau est bloqué).

 

Casser le collectif social

A travers la réforme des retraites, c’est un acquis majeur qu’il s’agit de réduire : le droit à un salaire continué après la vie professionnelle, financé par les cotisations sociales. Cette offensive aussi s’inscrit dans l’action tenace et opiniâtre de fragmentation du salariat que les dominants ont entrepris de mener depuis la dernière vague de conquêtes sociales majeures en Europe, à la fin des années 1960 et au début des années 1970. L’objectif est de ramener les travailleurs à l’état de facteurs de production et de détruire ce qui leur permet de se constituer en force sociale indépendante. Pour cela, il faut éroder tout ce qui constitue des « intérêts communs »  entre les travailleurs, quels que soient leur origine, leur âge, leur atelier, leur service, leur entreprise, etc.

En effet, comme Marx le note dans « Misère de la philosophie », au départ du processus de constitution du prolétariat en classe, il y a une situation objective et des intérêts communs clairement ressentis : « La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance–coalition. ». Avoir la même grille de salaire, le même contrat de travail, le même droit à la retraite favorise la conscience d’appartenir au même groupe social. C’est pour cela que le patronat et l’Etat remettent aujourd’hui en cause les droits collectifs, les augmentations générales de salaire, multiplient les statuts dans les entreprises et la fonction publique, imposent des objectifs individualisés, généralisent les entretiens individuels d’évaluation, etc.

La remise en cause des systèmes de retraite collectifs, la promotion des systèmes par capitalisation (qui individualisent les retraites et les lient à des placements financiers) participent de la même logique1. Même s’ils sont fragmentés (régime général, fonctions publiques, régimes spéciaux), les régimes sociaux, dont ceux de retraite, participent des « intérêts communs » à tous les salariés, donc sont susceptible de déboucher sur des « coalitions » pour les défendre et, au-delà, se battre sur d’autres revendications, voire pour une autre société. Comme le dit le slogan : « La Sécu, elle est à nous, on s’est battu pour la gagner,  on se battra pour la garder ». Ce « nous » qui permet les « tous ensemble » est un des enjeux de la lutte contre la réforme. 

 

Par Henri Wilno

 

1. Selon Nicolas Boukharine dans La théorie du matérialisme historique (1921) : « il ne faut pas oublier le travail de nivellement psychologique et idéologique que pratique constamment la classe au pouvoir, ayant en mains l’organisme d’État, afin, d’une part, d’anéantir les surgeons de conscience de classe, dans les classes opprimées, et d’autre part, de leur inculquer par tous les moyens possibles l’idéologie de la classe régnante, ou bien de leur faire subir dans une mesure plus ou moins grande, l’influence de cette idéologie, bref, de l’implanter de force. »

 

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