Décembre 1991 : chute de l’URSS

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Le 8 décembre 1991, les dirigeants de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie publiaient une déclaration selon laquelle l’Union soviétique était dissoute. Ils mettaient ainsi fin à une construction issue de la révolution d’octobre 1917, puis dénaturée par le stalinisme. Sans nostalgie, mais en prenant en compte toutes les dimensions de l’événement, il importe vingt ans après de revenir sur le processus ayant conduit à la chute de l’URSS.

La chute de l’URSS, si soudaine et peu violente, a pris le monde par surprise. Même des spécialistes de la « soviétologie » universitaire ont dû reconnaître qu’ils n’avaient pu développer une compréhension théorique adéquate de ce système. Ainsi, si cet article adopte un cadre d’analyse marxiste, largement ignoré par la soviétologie, c’est parce que, à notre avis, il permet seul une explication cohérente avec les faits connus.

L’URSS, système d’économie planifiée gérée par une bureaucratie usurpatrice qui se cachait derrière une idéologie socialiste, est tombée victime de ses propres contradictions. Si le moment et la forme de la chute n’étaient pas prédéterminés, ce système, issu de la Révolution d’octobre mais bloqué dans son développement entre le capitalisme et le socialisme, était trop profondément contradictoire pour perdurer. En fait, la durée relativement prolongée de son existence s’explique largement par la richesse en ressources humaines et naturelles de cet immense pays et par la victoire dans la Seconde Guerre mondiale (remportée au prix de pertes indicibles, dont les politiques criminelles du régime précédant la guerre étaient largement responsables), qui a eu pour effet de rapprocher le peuple du régime.

Réformes nécessaires

En mars 1985, Mikhail Gorbatchev, à 54 ans, le plus jeune et énergique des membres d’un bureau politique très avancé en âge, a été nommé au poste suprême de secrétaire général. Cette désignation reflétait un consensus au sommet sur la nécessité urgente de réformes. La tâche de Gorbatchev n’était pas de résoudre les contradictions du système – elles n’étaient en effet ni comprises ni même reconnues   – mais de sauver la bureaucratie d’elle-même, une tâche évidemment contradictoire mais qui découlait de la nature même du système. Et pour cette raison, les réformes entreprises ont fini par accélérer la chute.

Les deux problèmes principaux auxquels Gorbatchev devait s’attaquer étaient la tendance à la stagnation économique et les dysfonctionnements de la bureaucratie. La tendance à la stagnation, évidente depuis la fin des années 1960, menaçait le statut géopolitique de l’URSS et éventuellement la stabilité interne du régime. La corruption et le laxisme au sein de la bureaucratie s’étaient répandus dans toute la société, engendrant une crise morale qui minait l’efficacité et la légitimité du régime. La source profonde de ces problèmes était le monopole du pouvoir de la bureaucratie, pouvoir usurpé au Parti communiste et au peuple au cours de la décennie qui a suivi la révolution.

La dictature personnelle de Staline, qui exerçait également sa terreur sur les grands et petits bureaucrates, avait empêché le régime bureaucratique d’atteindre son expression pure. Mais après sa mort en 1953, et notamment sous la direction de Léonid Brejnev (1964-1982), dont la devise était « le respect des cadres », le régime bureaucratique a connu un véritable âge d’or. Le « respect des cadres » s’est traduit par l’impunité des fonctionnaires, par l’épanouissement des abus de fonction et par un conservatisme qui bloquaient toute réforme sérieuse. Et pourtant, le système de gestion de l’économie et de la société était pour l’essentiel demeuré inchangé depuis la fin des années 1920, malgré les profondes transformations sociales et économiques qui avaient eu lieu dans l’intervalle.

De l’accélération à la refonte

Les réformes entreprises par Gorbatchev sont passées par trois étapes qualitativement distinctes. La première, de 1985 à mi-1987, était celle de l’« accélération » : rotation importante des cadres administratifs (fin de la sécurité d’emploi de la « nomenklatura ») ; fusions de ministères; investissements accrus dans le secteur-clef des machines-outils; introduction d’un contrôle de qualité indépendant des entreprises ; lutte contre la consommation excessive d’alcool. En politique extérieure Gorbatchev a pris des initiatives unilatérales pour dégager l’URSS de la course aux armements, une politique chaleureusement accueillie par les peuples en Occident, sinon par leurs gouvernements, et il a retiré les troupes soviétiques d’Afghanistan. Mais ces politiques, sans doute progressistes, étaient accompagnées du désengagement progressif de l’URSS des luttes anti-impérialistes et socialistes dans le tiers-monde, luttes que le régime avait jusque-là soutenues dans la limite de ses intérêts propres. Ce virage s’est fait au nom des « valeurs humaines communes », idée essentiellement social-démocrate qui venait remplacer la contradiction entre capitalisme et socialisme de la théorie marxiste.

Mais la mesure peut-être la plus audacieuse et lourde de conséquences de ce cette période était la « glasnost » (transparence), un relâchement contrôlé de la censure. Son but était de mettre la bureaucratie, force conservatrice, sur la défensive face à une opinion publique hostile à ses privilèges et à ses abus de pouvoir. Gorbatchev avait aussi compris que l’absence de débat public pesait lourdement sur la performance de l’économie. Mais au total, malgré la « glasnost », Gorbatchev n’a pas sérieusement touché aux privilèges ni au pouvoir de la bureaucratie.

Malgré un retour à la croissance et un certain assainissement du climat moral, Gorbatchev a jugé insuffisants les résultats de ces réformes. Vers la mi-1987, il a donc initié une nouvelle étape de réforme d’une tout autre envergure et audace: la « Pérestroika » (refonte). Le volet économique visait la décentralisation de la gestion économique, « libérant » les entreprises, toujours propriété d’État, pour établir des rapports marchands entre elles. L’État central, dégagé de la gestion quotidienne des entreprises, conserverait des moyens d’action plutôt indirects, mais certains aussi directs, qui devraient lui permettre de mieux assurer la planification à moyen et long terme. Malgré cette intention, la réforme a eu l’effet pratique de libérer des forces centrifuges déjà à l’œuvre depuis longtemps dans l’économie, privant le gouvernement central de contrôle efficace sur les processus économiques. Pour le peuple, la désorganisation de l’appareil productif s’est manifestée surtout par l’aggravation des pénuries qui compliquaient sérieusement la vie.

Un peu plus tard, une nouvelle loi a légalisé la création de petites entreprises privées, désignées comme « coopératives » pour ne pas choquer l’opinion. Leur activité entrepreneuriale et flexible devait contribuer à soulager les pénuries. Mais dans les faits, ce secteur dit coopératif a parasité le secteur public, aggravant les pénuries, surtout de biens moins chers, renforçant la colère populaire. Des fonctionnaires de la Jeunesse communiste, d’où ont émergé bon nombre de futurs capitalistes, ont surtout brillé dans ce champ d’activité, et non sans le soutien financier de l’État.

La nouvelle réforme économique n’était en fait pas vraiment pas originale. La Yougoslavie, puis la Hongrie et la Pologne, l’avaient déjà adoptée, chacune à leur façon. L’originalité de la Pérestroika était son volet politique – la « démocratisation ». C’était un relâchement encore plus auda-cieux de la censure ; la tolérance d’associations indépendantes, sous condition de loyauté envers le régime et envers la Pérestroïka, et des élections, notamment en mars 1989 au Soviet suprême, partiellement ouvertes à des candidats indépendants. De plus, la nouvelle loi sur les entreprises prévoyait l’élection de « conseils du collectif des travailleurs » comme autorité suprême dans les entreprises. Cette mesure devait soulager les craintes des travailleurs face à la nouvelle indépendance des directeurs vis-à-vis des autorités centrales. Mais dans la pratique, en l’absence de syndicats indépendants et de tradition d’actions collectives, dans la plupart des cas, la dépendance des travailleurs envers leurs directeurs n’a pas été brisée.

La « démocratisation » n’était évidemment pas la démocratie. Le but était toujours de sauver la bureaucratie, couche sociale dominante, d’elle-même. Mais pour cela, il fallait neutraliser l’opposition à la réforme encore forte dans ses rangs et y gagner l’adhésion des classes populaires qui craignaient l’affaiblissement de la protection sociale et la montée des inégalités.

Le caractère limité de l’ouverture politique et les problèmes associés à la réforme économique ont inévitablement suscité la grogne populaire, qui s’est manifestée dans une montée de grèves, culminant en juillet 1989 par une grève générale des 400 000 mineurs des charbonnages. En parallèle s’est formé un mouvement citoyen démocratique, qui attirait parfois des dizaines de milliers de manifestants dans les grandes villes contre les autorités bureaucratiques. Dans les pays baltes, en Géorgie et en Arménie, républiques où la conscience nationale était historiquement plus développée, le mouvement démocratique a tout naturellement mis en avant la revendication d’une plus large autonomie, puis (notamment après la chute des régimes communistes en Europe de l’Est sans opposition musclée de la part de l’URSS) de la souveraineté, et finalement, en 1991, de l’indépendance.

La libéralisation de l’économie

C’est aussi en 1989 que l’option capitaliste, sous couvert d’une « réforme de marché conséquente », a fait son apparition dans le débat public, attirant de plus en plus le mouvement démocratique, dans lequel la base, sans comprendre son importance réelle, voyait principalement la libération de l’économie de l’emprise de la bureaucratie. L’année suivante, face à l’échec évident de la Pérestroika, Gorbatchev s’est lui-même rallié à cette option. C’était donc la dernière étape des réformes, qui ne sera achevée qu’après la chute de l’URSS. Ainsi, en juin 1990, il a fait adopter une nouvelle Loi de l’entreprise, donnant les pleins pouvoirs aux propriétaires et passant sous silence les travailleurs. (C’est en réaction à cette loi qu’un véritable mouvement en défense de l’autogestion s’est finalement mis sur pied.)

Mais Gorbatchev devait agir prudemment parce que sa faible légitimité était basée sur la prétention socialiste du régime. (La seule augmentation des prix des denrées de base en 1991 a provoqué une importante vague de grèves.) Et n’ayant jamais soumis son poste à un vote populaire, Gorbatchev n’avait pas de légitimité démocratique. Par contre, lors des premières élections vraiment démocratiques au printemps de 1990 (sous pression populaire, en mars 1990, l’article de la constitution consacrant le « rôle dirigeant » du Parti communiste avait été enlevé), les forces pro-capitalistes rangées autour de Boris Eltsine, ancien membre du bureau politique expulsé pour sa critique de la lenteur des réformes, ont pu élire plusieurs de leurs représentants à la mairie des plus grandes villes russes ainsi qu’au Parlement de la République russe.

Mais ces libéraux, connus sous l’étiquette de « démocrates », redoutaient également la réaction populaire à une restauration capitaliste. Selon eux, le peuple, attaché aux valeurs de justice sociale et d’égalité, avait été « lumpenisé » par l’expérience soviétique (au sens d’être attaché aux valeurs d’égalité et de justice sociale). L’un des « démocrates » intellectuels a confié à l’auteur de ces lignes en 1990 que la transition nécessiterait malheureusement un Cavaignac2. Le nom du dictateur Pinochet, qui aurait restauré l’économie chilienne à une santé capitaliste après la désastreuse expérience socialiste, était souvent cité avec approbation dans ces mêmes cercles.

Certains idéologues « démocrates » prônaient ouvertement une alliance entre les « démocrates du marché » et l’aile réformatrice de la bureaucratie, à l’exclusion des « démocrates populistes ». Une telle alliance établirait « un régime exécutif indépendant », libre de contrôle parlementaire et donc des caprices de l’électorat. Ce projet s’est avéré tout à fait réaliste, étant donné le naufrage de plus en plus évident du système bureaucratique et le virage prudent de Gorbatchev lui-même vers le capitalisme. Après tout, qui était mieux placé que les bureaucrates pour profiter d’une privatisation sauvage ? Et Boris Eltsine, ancien membre de la nomenklatura devenu porte-étendard du mouvement démocratique, était le pont parfait pour joindre les deux groupes.

Le démantèlement de l’URSS

Des variantes de cette alliance se sont formées également dans la plupart des républiques de l’URSS3, où les mouvements démocratiques se ralliaient derrière la revendication de souveraineté. L’Ukraine en constitue un cas particulièrement frappant. Leonid Kravtchouk, le président nouvellement élu du Soviet suprême républicain (Parlement ukrainien) a conclu une alliance avec Roukh, le mouvement nationaliste, alors qu’il avait été jusqu’à récemment le secrétaire du Parti communiste responsable du combat contre le nationalisme. Ainsi, Roukh a-t-il conféré à Kravtchouk la légitimation d’un libérateur national, tandis que la nombreuse population russophone de l’Ukraine, méfiante des nationalistes, voyait en Kravtchouk le symbole rassurant de la continuité.

Mais la force principale du démantèlement de l’URSS n’était pas les mouvements nationalistes des républiques périphériques, mais le président de la République russe elle-même – Boris Eltsine (élu président de la Russie le 12 juin 1991 dans une élection démocratique). Le référendum de mars 1991 avait indiqué que l’écrasante majorité de la population de la Russie était favorable au maintien de l’Union sous forme renouvelée d’une confédération. Mais pour Eltsine, qui a pourtant signé l’entente d’union en avril 1991, le maintien d’un gouvernement fédéral central limitait son pouvoir en Russie. Pourquoi partager le pouvoir avec un gouvernement central et avec d’autres républiques quand la Russie était de loin la partie de l’URSS la plus riche en ressources naturelles et en industrie ?

Le moment d’Eltsine est arrivé le 19 août 1991, à la veille même de la signature du nouveau traité de l’Union. Les membres du cabinet de Gorbatchev, sans Gorbatchev lui-même qui était en vacances, ont déclaré l’état d’urgence, suspendant toute activité politique. Mais les putschistes, mus principalement par la crainte du démantèlement de l’URSS, n’ont pu, ou n’ont pas voulu, recourir à la répression violente, ce qui a permis à Eltsine, qui s’était barricadé entre les murs du Soviet suprême (Parlement) russe, d’émerger le 21 avec l’aura d’un héros de la résistance démocratique contre le revanchisme bureaucratique. À partir de là, Eltsine s’est mis systématiquement à s’approprier les pouvoirs de Gorbatchev, transformant le gouvernement central en coquille vide.

En réaction au coup et à l’usurpation des pouvoirs du gouvernement de l’URSS par la Russie, dix des quinze républiques ont déclaré leur indépendance. L’agonie de l’URSS s’est achevée le 8 décembre par la décision commune des dirigeants des trois républiques slaves, la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie, de dissoudre l’URSS – un coup inconstitutionnel selon Gorbatchev – et de créer la Communauté des États indé-pendants (CEI). Par la suite, en réponse à leurs protestations, les autres républiques non slaves, à l’exception des pays baltes et de la Géorgie qui n’en voulaient pas, ont pu adhérer à la CEI. Mais cette formation n’est jamais devenue plus qu’un lieu de discussion sans pouvoirs réels.

La rupture des liens économiques établis depuis des décennies a eu un impact sévère sur la situation de la population de l’ex-URSS. Aussi tard que 2006, un sondage indiquait que 66 % des Russes et 50 % des Ukrainiens regrettaient encore la désintégration de l’URSS. En même temps, il faut aussi reconnaître que, avec certaines exceptions notables (Tchétchénie, Transnistrie, Nagorno-Karabakh, Ossétie-du-Sud, Abkhazie), les pays de l’ex-URSS ont pu éviter le genre de guerres prolongées et généralisées qui ont ensanglanté l’ex-Yougoslavie.

Ainsi, la chute du système soviétique a pris la forme d’une révolution par en haut, dirigée par une coalition de bureaucrates et d’un groupe socialement hétérogène d’affairistes et d’intellectuels pro-capitalistes, reléguant au rôle de bélier les mouvements populaires, ouvrier et citoyens (démocratiques), qui pourtant prenaient de l’ampleur avant la chute. Par la suite, la « thérapie de choc », agressivement promue par les États occidentaux et le FMI, a sévèrement miné la capacité d’auto-organisation et de lutte des classes populaires.

L’issue aurait pu être différente – une démocratisation conséquente qui aurait ouvert la voie à un développement socialiste. (Même aujourd’hui les sondages indiquent qu’une majorité de la population de la Russie est opposée à la privatisation des grandes entreprises.) Mais le rapport de forces interne en URSS, et surtout au niveau international, favorisait la restauration du capitalisme. Le mouvement ouvrier soviétique, rené après trois générations de totalitarisme, manquait d’expérience. Ailleurs dans le monde, les autres pays tout récemment « communistes » étaient en train de restaurer le capitalisme. Partout, sauf au Brésil et en Afrique du Sud, la classe ouvrière et ses alliés reculaient face à une bourgeoisie triomphante.

La suite a été tragiquepour les classes populaires de l’ex-URSS : chute désastreuse du niveau de vie, perte de la protection sociale, montée vertigineuse des inégalités, « démocratie » de plus en plus vidée de substance réelle. O

David Mandel1

1. David Mandel est professeur à l’Université du Québec à Montréal, il est l’auteur de plusieurs sur le mouvement ouvrier en Russie, URSS et ex-URSS, dont Labour After Communism, Black Rose, Montréal 2005. Il est membre de Gauche socialiste, section québécois de la IVe Internationale.

2. Du nom du général Cavaignac qui, en juin 1848, vainquit avec ses troupes la révolte des ouvriers et du peuple de Paris. Le nombre d’insurgés tués pendant les combats fut estimé entre 3 000 et 5 000 personnes auxquelles s’ajoutent environ 1 500 fusillés sans jugement. Il y a eu environ 25 000 arrestations et 11 000 condamnations à la prison ou à la déportation en Algérie Cette référence dénote le cynisme des « démocrates » qui avaient lu Marx dans leur jeunesse mais en retournaient désormais les enseignements (NdR).

  1. L’URSS constituait une fédération composée de quinze républiques.

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