Crise : reprise, quelle reprise ?

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Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, voit dans la situation actuelle «des signes encourageants de reprise », mais s’attend à ce que l’économie suive une «route chaotique» dans les temps qui viennent. Il ne fait ainsi que traduire un sentiment prévalant dans la classe dominante.

La rentabilité retrouvée des entreprises obtenue en taillant dans leurs coûts et leurs effectifs réduit les débouchés des fournisseurs et les revenus des travailleurs mis sur la touche. D’où les «plans de relance» destinés à éviter que ce processus se propage. Ces plans ont plus ou moins réussi à arrêter la chute de la production, sans pour autant résoudre les problèmes à l’origine de la crise. Il demeure ainsi, au sein de l’économie mondiale, une série de bombes qui peuvent exploser à tout moment, en provoquant de nouveaux dégâts.

La première bombe est celle de l’immobilier américain. Car une bonne partie des titres «toxiques» détenus par les banques du monde entier est constituée de prêts hypothécaires «made in USA». La valeur de ces titres demeure au plus bas. Les grandes banques – trop grosses pour qu’on les laisse couler – ont été rescapées par la Banque fédérale (Fed), qui a garanti leurs dépôts et pris à son compte une partie de leurs titres toxiques. À cela s’ajoute la situation précaire de bien des banques locales, spécialisées dans l’immobilier commercial dont une centaine a déjà fait faillite, et des dizaines d'autres sont menacées. Or, ces banques financent aussi, en grande partie, les PME, censées créer les emplois nouveaux.

Lors des récessions précédentes, l’immobilier a joué un rôle important dans la reprise. Or, actuellement, bien que l’économie US soit «officiellement» sortie de la récession, la construction continue d'être un boulet, plutôt qu’un moteur. Pourtant l’État continue de subventionner les primo-accédants à un logement et de se porter garant de leurs emprunts.

La politique des banques centrales qui consiste à donner au système bancaire un accès au crédit quasiment illimité à un taux presque nul est à l’origine d’une autre bombe à retardement. La Bourse est rapidement remontée grâce à un afflux de capitaux à la recherche de gains rapides et faciles et la bulle ainsi engendrée risque de se dégonfler d’un moment à l’autre. Les intermédiaires financiers de tous poils, soudain réveillés, poussent évidemment à la roue, leurs commissions – sonnantes et trébuchantes, quoi qu’il arrive – augmentant avec le nombre et le volume des transactions.

Les facilités de crédit des banques centrales sont à l’origine d’un autre type de bombe, le carry trade, qui consiste à s’endetter en dollars, à un taux pratiquement nul, et à prêter dans une autre devise, à un taux (un peu) plus élevé. Le succès de cette pratique suppose que le dollar va continuer de se dévaluer, ce qui semble raisonnable, étant donné le déficit extérieur persistant des États-Unis.

Mais toutes les spéculations ont pour point de départ des arguments «raisonnables». Il se peut que le dollar s’effondre, et c’est alors une bombe d’un tout autre genre qui explosera, provoquant des dégâts que personne n’ose même imaginer. Mais il se peut aussi qu’il connaisse un regain de santé, probablement passager, suffisant pour ruiner ceux qui ont misé sur le carry trade, et donc pour mettre en difficulté, une fois de plus, les banques qui leur ont prêté, contre rémunération, des capitaux pour spéculer.

Si on tient compte en outre de la dette des administrations publiques et de la «relance» à tout va en Chine, qui risquent de mener à une crise de surproduction généralisée, on peut dire que le capitalisme est loin d’être sorti du bourbier dans lequel il nous a entraînés.

Bernard Guerrien

Bernard Guerrien est chercheur en économie au laboratoire SAMOS à Paris 1 (voir www.bernardguerrien.com). Il participe au groupe d'étudiants et d'enseignants critiques http://www.autisme-economie.org