Crise écologique, impact des solutions capitalistes (par Nicolas Sersiron, www.cadtm.org))

Parler de crise écologique globale, revient à faire le constat de l’évolution défavorable du milieu de vie pour l’espèce humaine et de la perte de la biodiversité dont il est un chaînon.

Plus de la moitié des humains vivent dans des conditions qui nous seraient insupportables, plus d’1 milliard ne peut manger, ou boire de l’eau potable. ¼ des mammifères, nos proches cousins, sont condamnés à disparaître. Les sols agricoles surexploités s’essoufflent, les mers sont vidées, les forêts brulées, la guerre de l’eau a commencé. Notre climat se détériore rapidement, réchauffé par notre surconsom-mation alimentaire, matérialiste et énergivore.

Faisant la queue un beau matin de juin au guichet de la poste, une jeune femme, légèrement obèse, au teint rougeoyant se tourne vers moi : « y pourraient quand même climatiser ! ». Je lui réponds qu’il ne fait guère plus de 22-24°, une température qui me semble agréable, puis j’ajoute que climatiser aboutit à réchauffer un peu plus le climat, donc globalement à l’inverse de l’effet rechercher. « Vous croyez ! » J’insiste : climatiser utilise de l’énergie, donc produit de la pollution et du réchauffement. « Non, je ne vous crois pas ! » Une voiture produit du CO2 quand elle roule, si elle est climatisée un jour de grande chaleur, elle en produira 10 à 20% de plus et, à l’arrêt dans les encombrements, réchauffera les piétons passant juste à côté avec les calories extraites de son habitacle.

L’ignorance des choses importantes du monde

Le gouvernement français, comme ceux des autres pays riches maintiennent la majorité de la population, au nom de la sacro sainte croissance – soit disant source d’emploi - dans l’ignorance des choses importantes du monde et de la portée de leurs actes consuméristes. Climatiser n’est pas anodin, cela va produire du profit pour le fabricant, le vendeur, le service après-vente, et surtout le fournisseur d’énergie, etc., donc faire augmenter le PIB. Totalement à l’envers de ce que chacun d’entre nous doit comprendre, s’il a le désir de laisser à ses proches descendants une planète vivable. Le PIB aime le positif comme toutes les dépenses qui le font monter. Ne lui parler pas d’économie d’énergie ou de décroissance matérielle, vous le rendriez malade. Le PIB est un instrument comptable des profits capitalistes, il ne s’intéresse pas au bien-être des humains ou de la nature : il n’est pas fait pour ça. L’indice de développement humain, IDH, vous connaissez ? Les médias, la publicité, les transnationales l’ignorent. Cette femme, comme des centaines de millions d’autres humains, est une victime du marketing. Il y a plus de 30 ans, Ivan Illich avait dit combien le malaise psychique accompagnait les progrès du « bien-avoir » matériel. A la recherche d’un mieux être qui semble toujours s’enfuir, elle surconsomme des produits raffinés, emballés, pesticidés, - pauvres en nutriments, riches en sucres et graisses – tous issus de l’agrobusiness et des supermarchés dont elle fait la fortune. L’obésité apportera son lot de maladies : son thermomètre interne est déjà déréglé. De plus en plus de services et de produits du santé-business lui seront nécessaires. Le poids de son corps lui créera de nouveaux besoins que de nombreux robots électromécaniques lui fourniront. Sa maladie est un vecteur redoutable de la surconsommation de toutes les matières premières et des énergies fossiles de la planète, transformées par l’industrie. Terminal de la longue chaîne du pillage organisé au nom du libre-échange, elle est une source de profits formidable. Utilisée par les statistiques des économistes, elle servira de prétexte, pour nous démontrer la nécessité d’augmenter chaque année la quantité de nourriture, de médicaments, de services, de biens matériels dans une course sans fin jusqu’à l’épuisement planétaire.

Le système du libre marché ne nous présente que la face délicieuse de la consommation

Il s’adresse à notre part infantile et pulsionnelle. Il transgresse la structuration de nos désirs pour créer en nous le besoin d’une satisfaction immédiate. Pour cela, il en masque les véritables coûts ou les externalise. Dans son besoin d’une croissance incessante, indispensable à la fabrication de ses profits, il nous aveugle sur le but de son projet. La croissance serait le moyen de créer des emplois et l’effet de ruissellement (trickle down effect) permettrait aux pauvres de s’enrichir grâce aux investissements des profits des plus riches. Mensonges. Les emplois diminuent inexorablement sous l’effet des gains de productivité, et les accumulations capitalistes de quelques-uns appauvrissent le plus grand nombre. Pomper sans limites dans les ressources naturelles, nos biens communs, devient dans ce schéma, aussi indispensable que normal. Pour écouler les surproductions issues de la course aux profits, le libre marché pousse les humains au surendettement. Et ainsi pour satisfaire aux besoins artificiels créés par le système médiatico-publicitaire, nous brûlons notre planète. En dépassant la capacité de renouvellement de notre maison - le système-planète-habitable - nous créons une dette écologique envers les 4 milliards d’humains exclus, nos enfants et les générations futures.

Le système « consommationiste » externalise les coûts de deux manières. Soit il reporte sur d’autres une partie du prix : le citoyen mangeur, mais surtout le végétarien, doit payer la dépollution de l’eau qu’il boit alors que l’essentiel de la pollution chimique est produite par l’agriculture qui, à 80%, sert à la production animale. Il mangerait beaucoup moins de viande si le prix reflétait les véritables coûts, les pollutions de l’eau, de l’air et celui du réchauffement dû à l’élevage (15-20% des gaz à effet de serre GES). Sur le plan de la santé il se porterait mieux. Payons-nous avec l’achat de notre steak le prix de la disparition de la forêt amazonienne ? Le prix de la mort lente des indiens au profit du soja OGM destiné au bétail européen ? Non bien sûr. Les bœufs à transformer en steak Mac Do et en cuir pour les sacs Vuitton sont plus profitables que la sauvegarde de quelques tribus sauvages. Faire disparaître le plus grand poumon de la planète importe peu aux profits immédiats du grand capital. L’essentiel est que le client final achète, le service environnemental n’est pas compris !

L’autre façon consiste à reporter les coûts volontairement cachés sur les générations futures. Dans quelques dizaines d’années le pétrole à bas coût aura disparu, la planète sera réchauffée, les déchets des centrales atomiques en fin de vie seront encore à gérer pour longtemps, les terres agricoles surexploitées seront totalement infertiles sans une pétrochimie intense, et les mers vides. La dette écologique pour nos suivants sera beaucoup plus lourde que la dette financière actuelle. Dans son principe elle est semblable : elle met en pleine lumière les limites du : « consommons le maximum tout de suite, nous ou nos descendants paierons plus tard ». À en croire le discours de la majorité de nos politiques sur la croissance, c’est le moyen de nous sortir de la crise. Vive la grande confusion du Grenelle de l’environnement. Ha oui, mais pardon, maintenant on va faire de la croissance verte !

La potion magique

La crise de l’économie globale liée à la crise écologique pousse les responsables du système capitaliste à chercher le moyen pour endormir le « consommationiste » inquiet pour son avenir et, ainsi, faire repartir la machine à produire toujours plus de profits. Aujourd’hui ils nous proposent la croissance durable sur une planète déjà très endommagée et limitée. Mais n’est-ce pas un autre habillage du système. Celui qui est responsable de l’injustice sociale grandissante et de la catastrophe écologique actuelle, celui qui est à la source de plus en plus de profits pour de moins en moins de personnes. Le vert serait-il devenu le sésame des mille et une nuits.

A la fois capable de stopper la crise et d’éviter l’écueil de la redistribution équitable des richesses ?

Le capitalisme vert cherche à nous engager dans une nouvelle économie qui serait écologiquement responsable. Nous devons croire dans la capacité de la techno-science pour résoudre les problèmes dont elle est pourtant la première responsable. Il n’est plus question de faire appel au bon sens populaire ou à l’esprit critique de chacun. Les pouvoirs imposent le dogme du croissantisme vert comme une évidence : si vous voulez des emplois, c’est la seule solution. Mais le réveil n’en sera que plus dur. Les décideurs veulent nous faire croire que la démocratie politique, la réflexion éco-citoyenne ne pourraient plus s’exercer devant la complexité des problèmes et l’urgence climatique. Seuls les experts de l’écologie, en réalité les nouveaux conseillers éco-verts du vieux système des profits, seraient capables de guider les décisions des gouvernants, les vraies bonnes décisions pour la population !!! Pourtant, la prospérité d’aujourd’hui n’a aucun sens si elle ne tient pas compte de la prospérité de demain. A quoi sert de faire de la croissance verte en laissant au marché le soin de gérer la crise. Il préfère investir « …dans la production d’énergies « sans C02 » plutôt que dans les économies, alors qu’1 euro affecté à l’isolation des bâtiments évite bien plus de GES qu’un euro injecté dans le renouvelable. » Aurélien Bernier. 1 litre d’agrocarburant - de sa fabrication à son usage ultime - produit en moyenne 3 fois plus de GES qu’1 litre de pétrole. Sous le prétexte de l’autonomie énergétique, ce sont les profits de l’agro-industrie subventionnée par le contribuable que l’on découvre : au diable les GES.

La question écologique est fondamentalement politique

La justice sociale planétaire et notre avenir dépendent de la société civile. Si elle ne réussit pas à faire entendre sa voix, des choix écologiquement et socialement catastrophiques continueront à être faits - au nom du libre échange - pour les profits immédiats de l’oligarchie. Ils sont peu nombreux, immensément riches et plutôt âgés. Sans avenir, pathologiquement égocentrés, ils ne dirigent le monde que pour améliorer encore la magnificence de leurs derniers banquets.

Le 29 septembre 2009.

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