Copenhague : l’échec à l’intérieur, l’espoir à l’extérieur (par Vincent Gay)

 

Samedi 12 décembre, 13 heures, place du Parlement à Copenhague, l’immense manifestation a du mal à démarrer. Les manifestant-e-s se pressent les uns contre les autres et l’on peut déjà percevoir à la fois l’immense diversité réunie ici et la radicalité qui s’exprime de toutes parts. Les représentants des peuples du Sud sont bien là, côte à côte avec les syndicalistes, les mouvements écologistes, les petits paysans, les yesmen, les organisations altermondialistes, celles de solidarité Nord-Sud, de soutien aux migrants, les partis de la gauche radicale… Face à cette multitude en mouvement, joyeuse et bigarrée, l’incapacité des négociateurs, et en premier ceux des grandes puissances économiques, à faire émerger un accord international contraignant laisse planer les plus vives inquiétudes.

Chronique d’un échec annoncé

Les quelques naïfs qui croyaient qu’il pouvait sortir quelque chose de bon de la conférence de Copenhague en ont été pour leurs frais. La révolution Obama n’a pas eu lieu, et l’Union européenne a largement emboîté le pas aux États-Unis. En effet, pendant une semaine, l’affrontement s’est focalisé sur deux grandes questions : le degré de contrainte auquel devraient être soumis les États, et les montants de l’aide à l’adaptation pour les pays les plus pauvres, premiers menacés par les changements climatiques. Cela laisse dans l’ombre un certain nombre d’autres questions, également en discussion, mais qui n’ont pas fait la Une des médias, à savoir les moyens de parvenir à une réduction massive des émissions de gaz à effet de serre (GES) : plus de marché, plus de finance carbone, plus de droits à polluer ? Ou une planification en vue d’assurer une transition énergétique misant sur la baisse globale de la consommation énergétique dans les pays du Nord et le développement des renouvelables ?

Le conflit s’est focalisé entre les grandes puissances et le G77 (les pays en voie de développement), conduit par la Chine. La stratégie de l’Union européenne et des États-Unis a consisté à considérer la Chine comme faisant partie du bloc des pays les plus pollueurs, de façon à la détacher du pôle des pays pauvres et à lui imposer des objectifs contraignants de réductions de GES, condition préalable à ce que les États-Unis s’engagent. Or si la Chine est effectivement désormais le premier pays émetteur de gaz à effet de serre d’un point de vue global, c’est loin d’être le cas rapporté à son nombre d’habitants, un États-unien émettant environ quatre fois plus de GES qu’un Chinois, en moyenne. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucun problème avec la Chine et qu’elle doive suivre un développement semblable aux vieilles puissances industrielles, basé sur le charbon et le pétrole, mais l’épouvantail du péril jaune, souvent brandi à demi-mots est bien pratique pour les négociateurs états-uniens. Au demeurant, rien de surprenant, l’administration Obama n’ayant jamais annoncé d’objectifs supérieurs à une baisse de 4 % des émissions états-uniennes en 2020 par rapport à 1990 ; l’un de ses négociateurs précise : «Je ne m’attends pas à quelque changement que ce soit dans notre engagement de réduction d’émissions de gaz a effet de serre à Copenhague.» Mais la supercherie la plus flagrante est peut-être venue de l’Union européenne, malgré son image médiatique de locomotive des négociations. Après avoir fait adopter par le Parlement européen, juste avant le sommet de Copenhague, une résolution plaçant le nucléaire au rang des énergies à même de répondre à la crise climatique, l’UE s’est docilement rangée derrière les États-Unis au prétexte qu’elle ne peut être seule à s’engager. Donc pas d’accord contraignant, des objectifs inférieurs aux minima exigés par le GIEC (23 % de réductions en 2020) et des financements en faveur du Sud ridiculement bas : un prétendu plan d’urgence de 2,4milliards d’euros annuels pendant trois ans, mais surtout aucune perspective de financement à long terme ; bref, une petite goutte de charité au milieu d’un océan de marché carbone. Tout cela n’est en fait guère étonnant et correspond grosso modo aux objectifs fixés pour le paquet climat-énergie de l’UE adopté en décembre 2008. Quand on compare aux propositions du G77, on mesure à quel point les écarts sont immenses entre les deux groupes de pays, même si on peut soupçonner les dirigeants chinois de faire monter les enchères : 52 % de réduction de GES en 2017, 80 % en 2030 et 100 % en 2050 pour les pays riches, afin de contenir la hausse de température à 1,5°C maximum. La Chine considère de son côté qu’elle peut établir un plan national de diminution de ses pollutions, mais que rien ne doit lui être imposé pour le moment; elle s’engage essentiellement sur une réduction de son intensité carbonique (quantité de carbone nécessaire pour produire 1 point de PIB) de 40 à 45 % d’ici à 2020, par rapport à 2005, ce qui ne peut que constituer une faible déviation de la courbe en hausse de ses émissions de GES au vu de la croissance économique du pays.

Au moment où cet article est écrit (17dé–cembre), les chefs d’État se préparent à intervenir publiquement, peut-être pour mimer la possibilité d’un accord et assurer le monde entier de leur capacité d’initiative. Nicolas Sarkozy, en grand bateleur, n’hésitera pas à afficher sa solidarité climatique avec le Sud. C’est pourtant le même Sarkozy qui en plein sommet de Copenhague propose aux patrons routiers d’être exonérés de taxe carbone et lance un grand emprunt qui consacre un milliard d’euros au réacteur nucléaire de 4egénération.

À travers ces quelques éléments lacunaires d’analyse des négociations en cours, il ne faudrait cependant pas croire que le monde se divise entre méchants pays du Nord et gentils pays du Sud, ou du G77. Chacun de ces groupes n’est pas homogène et ne défend pas les mêmes intérêts. La concurrence inter-impérialiste États-Unis – Union européenne se joue également dans le domaine énergétique et sur la façon d’être en position de leadership dans les négociations internationales. De l’autre côté, la Chine cherche davantage à protéger ses propres intérêts industriels qu’à défendre les intérêts des peuples du Sud ; sans parler de l’Arabie saoudite, également membre du G77 qui a beaucoup à perdre dans un accord qui limiterait, à terme, la consommation mondiale de pétrole.

Par contre, les déclarations des dirigeants cubain, vénézuélien et bolivien font entendre un autre son de cloche. S’appuyant sur les revendications des mouvements sociaux, Evo Morales propose par exemple un référendum mondial pour, entre autres, «changer le modèle de surconsommation et de gaspillage qu’est le système capitaliste», que «les pays développés réduisent et réabsorbent leurs émissions de Co2 à effet de serre pour que la température ne monte pas de plus de 1°C», pour « transférer tout ce qui a été dépensé dans les guerres et pour consacrer un budget supérieur à la défense de la Terre face au changement climatique » et mettre en place « un tribunal de justice climatique pour juger ceux qui détruisent la Terre Mère »

Du côté des mouvements sociaux, un moment historique

Face à ce constat, la réussite des mobilisations à Copenhague est d’autant plus importante qu’elle marque un véritable tournant, à la fois d’un point de vue politique, radicale et bien souvent anticapitaliste, et par la diversité des acteurs et actrices engagé-e-s. En 1999, Le contre-sommet de l’OMC à Seattle avait enclenché une dynamique semblable, du point de vue de cette diversité (des défenseurs des tortues aux chauffeurs routiers disait-on à l’époque), mais le nombre et la radicalité étaient moins au rendez-vous. En dix ans, malgré des reflux importants, les mouvements altermondialistes se sont repositionnés, et c’est désormais la question climatique, de par sa globalité et sa dimension systémique, qui est le lieu de convergence des luttes sociales et environnementales. Il ne s’agit pas, bien sûr, de s’emballer, mais de voir là la naissance d’un mouvement mondial pour la justice climatique qui a des possibilités de s’étendre et de s’ancrer dans la durée, à condition qu’il tienne de front plusieurs objectifs, notamment :

1. le travail d’analyse et de dénonciation des politiques climatiques menées internationalement pas les puissances capitalistes doit se poursuivre et être de plus en plus popularisé, afin de sortir le climat des mains des experts, climatologues ou économistes, pour démocratiser et politiser les questions qui tournent autour de la crise climatique.

2. mais un tel mouvement ne peut simplement être quelque chose qu’on réactive chaque année au moment des négociations internationales puis qui semble dormir pendant un an. Bien au contraire, il doit permettre de dépasser l’isolement des luttes locales (antinucléaires, contre les aéroports et les nouvelles autoroutes, pour des aménagements des territoires alternatifs, contre le tout-bagnole, pour les transports gratuits…), de leur donner une cohérence. Ainsi le mouvement pour la justice climatique ne peut se contenter d’analyser les négociations internationales mais doit s’ancrer au plus près du vécu de tout un chacun.

3. un tel mouvement doit également tenir ensemble « urgence climatique » et « justice sociale », c’est-à-dire se faire la voix des plus pauvres, des plus précaires, des salariés, dont les conditions de vie se dégradent ; cela nécessite donc de saisir la dimension antisociale des politiques actuellement menées et d’être par exemple en capacité de prendre des initiatives unitaires contre la taxe carbone dans le cas français.

Il doit également renforcer sa capacité à fédérer différents secteurs militants, pas seulement sur le papier, mais par des actes concrets, tant en collaboration avec le mouvement syndical (encore trop faiblement représenté à Copenhague) qu’avec des mouvements de solidarité Nord-Sud, des collectifs de sans-papiers, des associations de défense de l’environnement…, afin que la question climatique traverse les débats publics, à grande ou petite échelle.

Enfin, à plus ou moins court terme, ce mouvement doit être l’occasion de débattre et d’élaborer une « stratégie de transition »1, économique et énergétique, qui se pose en alternative au capitalisme mondialisé. La plateforme adoptée par le KlimaForum2 (forum alternatif à Copenhague) peut être un début pour lancer largement de tels débats.

1. Cédric Durand, «Ce que veut le mouvement pour la justice climatique», http://www.contretemps.eu/interventions/...

2. «Changeons le système! Pas le climat!» Déclaration des peuples au Klimaforum09, consultable sur <http://www.france.attac.org/spip.php?art...

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.