Contre-réforme des retraites : Une leçon  de choses

La contre-réforme des retraites et les positions des uns et des autres vis-à-vis du projet du gouvernement Ayrault  expriment bien les tendances lourdes de la situation actuelle…

Ce projet s’inscrit dans la continuité des six contre-réformes des retraites mises en place depuis 1993, mais sa spécificité renvoie aux politiques mises en œuvre face à la crise actuelle. En effet, les classes dominantes profitent de la crise ouverte en 2008 pour redéfinir l’ensemble des rapports sociaux de l’Europe capitaliste. C’est une nouvelle phase de réorganisation capitaliste, aussi considérable que l’offensive néolibérale de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

Les objectifs sont clairs : réduire le pouvoir d’achat des classes populaires de 20 à 30 %, précariser la force de travail en explosant les droits du code du travail et ceux des conventions collectives, démanteler progressivement le système de sécurité sociale en donnant une part de plus en plus importantes aux assurances privées et aux systèmes de capitalisation, réduire considérablement la dépense publique.

Dans ce cadre, l’attaque contre le système des retraites occupe une place centrale. En faisant travailler les salariés plus longtemps, en augmentant leurs cotisations et celles des retraités, en dispensant les patrons de nouvelles cotisations, c’est le niveau de vie de millions de travailleurs qui est remis en cause à travers la part socialisée du salaire. Plus encore, une nouvelle répartition se met en place entre salaires et profits, bien plus favorable aux capitalistes. Ainsi, sur les 16 milliards qui doivent être financés d’ici à 2040, les salariés vont d’abord prendre à leur charge 5,6 milliards via l’allongement de la durée d’activité de 41,5 actuellement à 43 ans. Il faut ajouter les hausses de cotisations sociales qui se présentent apparemment comme équilibrées, 3,2 milliards pour les salariés et 3,2 milliards pour les entreprises, mais qui, en fait, seront neutralisées pour les entreprises avec la politique du « choc de compétitivité » et de crédit d’impôts engagée l’an passé, sans oublier les baisses de cotisations compensées par une hausse de la TVA.

Cette contre-réforme, étalée dans le temps pour essayer de mieux faire passer la pilule, est en fait un des dispositifs les plus favorables au capital mis en œuvre ces dernières années. Au-delà de la question des retraites, les gouvernements de gauche comme de droite poursuivent dans toute l’Union européenne un objectif dicté par les classes dominantes : dans la concurrence mondiale acharnée qui oppose les capitalismes européens aux capitalismes nord-américain et chinois, il faut éliminer l’obstacle de ce qui reste du « modèle social européen ».

 

Un parti « de moins en moins ouvrier et de plus en plus bourgeois »

« Le président des patrons », c’est la Une du quotidien Libération, pourtant adepte des thèses néolibérales. Effectivement, le gouvernement Hollande-Ayrault excelle dans le service au patronat.

Le niveau de développement de l’économie française – sixième puissance mondiale – évite aux classes populaires la brutalité des plans d’austérité que vivent la Grèce mais aussi le Portugal et l’Espagne. Il reste que les politiques d’austérité appliquées par le gouvernement Ayrault battent des records. Après l’ANI (accord national interprofessionnel) qui insécurise l’emploi et les salaires, il y a maintenant le projet de loi sur les retraites. Cruelle désillusion pour celles et ceux qui avaient cru les déclarations de Hollande sur « la finance, cet ennemi qui n’a pas de visage » !

Car la crise actuelle métamorphose une social-démocratie transmutée en social -libéralisme. Les marxistes révolutionnaires analysaient traditionnellement les partis socialistes comme des «partis ouvriers-bourgeois». Mais en prenant directement la responsabilité de l’ordre néolibéral dans la tourmente de la crise, ces derniers deviennent de « plus en plus bourgeois et de moins en moins ouvriers ». D’« ouvrier », il ne leur reste que leur origine et une certaine base et électorat populaire – ce qui fait leur spécificité dans l’alternance bourgeoise –, mais leur politique au pouvoir les conduit de plus en plus à s’aligner sur les autres partis bourgeois. Plus qu’un symbole, ce n’est plus seulement la droite qui remet en cause le droit à la retraite, c’est maintenant la gauche gouvernementale ! Ces politiques d’adaptation sans fin aux exigences des marchés financiers  sapent leur base sociale. Dès lors, on ne peut plus écarter l’hypothèse d’un effondrement politique ou électoral de cette social-démocratie.

 

Droite et extrême droite à l’offensive

Du coup, la droite et l’extrême droite en profitent. Les manifestations contre le mariage pour tous ont réveillé une nouvelle fois le courant réactionnaire-vieille France, anti-Révolution française, anti-dreyfusard, toujours prêt à tenter de faire tourner en arrière la « roue de l’histoire ». Mais si ce courant, qui plonge ses racines dans l’histoire du pays, a pu relever la tête de cette manière, c’est que la gauche au sens large n’a pu s’y opposer, et dans ce cadre la politique pro-patronale du gouvernement porte une terrible responsabilité.

Plus encore, cela conduit la droite à se radicaliser. Le Medef et les partis de droite exigent toujours plus : moins d’impôts pour les plus riches, moins de cotisations sociales, moins de droits pour les salariés, et des attaques redoublées contre les immigrés. Même Fillon, ex-chrétien et gaulliste « social », s’y met. Dans une situation qui peut ressembler à des « années 1930 au ralenti », ce type de politique fait surtout le jeu du Front national. S’inspirant des oripeaux du fascisme, Marine le Pen, reprend un série de thèmes sociaux, comme celui des retraites, de l’emploi ou de la sécurité sociale, en les subordonnant à la préférence nationale. Une nouvelle fois, le parti fasciste utilise le désespoir social pour le tourner contre les étrangers. Une nouvelle fois, il tente de mobiliser des secteurs de la petite bourgeoisie et des classes populaires en déshérence pour servir les intérêts des tout-puissants.

Certes, aucun secteur du grand capital globalisé ne soutient aujourd’hui l’option fasciste. Les tensions de classe ne sont pas telles qu’il faille administrer cette solution au pays. Mais le Front national exerce maintenant une pression directe sur la droite, et nous ne pouvons plus écarter l’hypothèse d’accords directs ou indirects entre une partie de la droite et l’extrême droite dans le cadre d’une solution autoritaire. Ce qui poserait aussi  la question d’une nouvelle réorganisation entre les secteurs de droite refusant le FN, le centre et le PS… Mais là encore, sous des formes que nous ne pouvons prévoir, nous sentons que les conséquences des politiques social-libérales vont aggraver la crise politique et provoquer des réorganisations d’ensemble.

 

Pour inverser la tendance, il faut une contre-offensive des travailleurs

Dans cette rentrée de septembre, la situation du monde du travail est difficile. Les effets ravageurs de la politique gouvernementale pèsent sur la combattivité et la conscience des classes populaires. La journée de mobilisation du 10 septembre est certes une première étape. Elle a réuni plus de participants que ce que les prévisions annonçaient, mais elle montre les limites actuelles des mobilisations sociales.

Nombre de facteurs  jouent sur les réactions des salariés : l’étalement dans le temps de la réforme, la division syndicale orchestrée par la CFDT, les limites de l’engagement des directions syndicales qui appellent à l’action mais n’exigent pas le retrait du projet, à la différence de leur attitude en 2010 – gouvernement de gauche oblige. Tout cela pèse négativement sur les conditions de la mobilisation, mais sans exonérer les uns et des autres de leurs responsabilités, les difficultés rencontrées dans la lutte vont bien au-delà. Sans qu’il y ait eu de défaites majeures, le rapport de forces est largement dégradé. Les processus de segmentation, d’individualisation, de précarisation de la force de travail entravent l’action collective. Le rejet des politiques gouvernementales est net, mais il est difficile de le traduire en action. Les résistances se manifestent ici ou là sous des formes multiples, mais les travailleurs ne voient pas comment bloquer les attaques patronales et gouvernementales. Ils ne voient pas d’alternative crédible et de projet d’ensemble.

Rappelons pourtant ce que dit à sa manière le philosophe Edgar Morin : « Il faut toujours être inquiet quand on voit un calme impressionnant comme ceux qui précèdent les orages. Je me souviens qu’en 1967-1968, il ya eu surgissement partout de révoltes étudiantes, de la Californie jusqu’aux pays de l’Est, et rien en France jusqu’en mars 1968. Et là, de façon tout à fait inattendue, à partir d’incidents minimes à la cité universitaire de Nanterre, est arrivée en France la plus gosse des insurrections, qui a dépassé le monde étudiant et a touché les travailleurs avec la plus grande grève ouvrière. Que va nous révéler la sortie cet état d’atonie, cette explosion, cet inattendu ? Il suffit souvent d’un tout petit rien. »

 

Des victoires partielles sont nécessaires pour relancer la machine. Pied à pied, il faut des résistances unitaires. Construire des plans d’action et de mobilisation contre le projet gouvernemental est la tâche centrale des deux mois qui viennent. En même temps, il faut créer les conditions d’une mobilisation  sociale d’ensemble et d’une confrontation politique contre ce gouvernement. Dans ce sens, la gauche anticapitaliste doit prendre des initiatives pour construire une opposition de gauche à la politique gouvernementale, pour ne pas laisser le terrain libre à la droite et à l’extrême droite. Faire reculer les politiques d’austérité constitue un premier pas mais aussi un enjeu essentiel aujourd’hui, en France comme en Europe. Il n’y a pas d’autre voie pour y parvenir que l’irruption sociale et politique du mouvement social.

 

François Sabado

 

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