Congrès du NPA : intervention de Alhem Belladj – Ligue de la gauche ouvrière en Tunisie

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Bonsoir, 

Ce soir un dictateur est tombé et ce n’est pas rien [juste avant son intervention, le soir du vendredi 14 sept, la radio vient d’annoncer le départ de Moubarak!].  Donc, pour la région c’est très, très important. En un mois Moubarak et Ben Ali sont partis, et ce n’est pas rien. C’est loin d’être rien. Pendant je ne sais combien d’années, on n’a jamais pensé que ce serait possible comme ça, en un mois. Que la révolte balaie deux grands dictateurs comme ça, c’était impensable il y a quelques mois. Et donc, le 14 janvier Ben Ali part, aujourd’hui Moubarak part. A qui le tour? Je pense qu’il y a un processus en cours. 

La révolution en Tunisie ça a été appelée celle du Jasmin en occident. Moi, je tiens à le dire, on a parlé du Jasmin en occident, mais en Tunisie, c’est la révolte de la dignité. Contre l’humiliation. L’étincelle est venue d’un jeune chômeur à l’origine. C’était pour la dignité qu’il s’est suicidé. Et c’est pour la dignité que le peuple tunisien a suivi. Et c’est vraiment une révolution pour la dignité. Ce qu’on a vécu est exceptionnel, je ne vous le cache pas. Le 14 janvier, on nous disait «on a vécu un jour comme ça, après, tout peut arriver, c’est pas grave!». On a vécu un jour comme ça! C’était, vraiment, plus qu’un jour comme ça, un jour magnifique.

Dégage, dégage!, tout le monde était en train de dire ça, dégage!, avec toutes nos voix, les gestes, un engagement, des jeunes, des moins jeunes, des femmes, des chômeurs, plein de gens très divers, et c’était un jour magnifique. On n’avait pas idée ce que ça allait être ça. Mais on a vu Ben Ali partir, et Moubarak partir.

Un processus révolutionnaire en cours

Mais je tiens à dire trois points: premièrement, il y a un processus en cours. On a longtemps posé la question, est-ce une révolution, est-ce une insurrection, de quoi s’agit-il? Moi je dis, Ben Ali est parti, Moubarak est parti, c’est déjà énorme. Mais ce n’est pas suffisant. Tout a commencé après. Il y a un processus révolutionnaire en cours. Un processus continu, dans nos pays. Du moins, je peux parler de la Tunisie beaucoup plus. Mais aujourd’hui je suis pleine de joie de voir Moubarak partir. C’est vraiment magnifique de le voir partir et je pense que dans toute la région il y aura plein de choses.

C’était spontané, mais ça faisait suite à des luttes

Donc, à l’origine, ce mouvement était spontané, peut-être, oui, il était spontané. Mais il fait suite à plein de luttes, c’est ça que j’essaie de dire. On a eu une dictature parmi les plus féroces. Pendant des années, c’était très dur d’être tunisien, très, très dur d’être militant en Tunisie, très, très dur d’être opposant en Tunisie. Et après on a vu, Ben Ali est parti. La vie des dictatures, finalement, elle est courte peut-être, mais elle a été assez longue, 23 ans en Tunisie, et peut-être même plus si on compte les années de Bourguiba. Aussi. Donc, cela a été spontané, peut-être, oui, en quelque sorte, mais ça a fait suite à des luttes: le bassin minier, les luttes syndicales. Quelques mois avant il y avait plein de grèves. Plein de grèves des ouvriers et des salariés. Le 26, 27 janvier, étaient programmées des grèves, tout le mois de janvier il y avait des grèves. Donc il y avait la lutte des chômeurs. Il y avait plein de luttes qui ont précédé le mouvement démocratique qui pendant des années s’est battu contre la dictature. Donc les gens, c’est un peuple, qui a eu besoin d’inventer, disons d’inventer des modalités de lutte qui vont avec la situation. Les grèves de la faim, vous en avez entendu parler? Il y avait plein de grèves de la faim. Il n’y avait pas moyen de faire autrement! On a fini par l’immolation. Peut-être, c’est pour vous dire la charge de cette détermination à aller contre ces dictateurs. Donc c’était spontané, mais ça faisait suite à des luttes. Et puis, il y avait, on a une spécificité tunisienne, le mouvement ouvrier tunisien, le syndicat, l’UGTT, L’Union générale des travailleurs tunisiens. C’est un syndicat qui est marqué par une bureaucratie syndicale, on ne le nie pas. Mais la base de ce syndicat a joué un rôle fondamental.

Un mouvement très radical par les jeunes et la base, pas par les partis ni les syndicats

C’était spontané au départ, mais très rapidement, les syndicalistes dans les régions ont accompagné le mouvement, emporté le mouvement et amené la centrale syndicale à suivre. C’est vrai que c’était spontané, qu’il n’y avait pas de parti politique pour porter les revendications populaires. Le peuple tunisien était en train de dire «dégage», et les partis politiques dans un premier temps appelaient à la négociation, au débat public, et la société civile aussi. Donc vraiment, le mouvement était très radical par ses jeunes, par la base, pas par les partis politiques, pas par la société civile, pas par les syndicats. Tout le monde a été amené derrière les jeunes, derrière le mouvement des régions.

Facebook

Avant de passer à mon deuxième point je voudrais dire quand même dire que ce mouvement a permis une grande participation des femmes, de jeunes, de chômeurs, mais ce qu’on a vu surtout, c’est une nouvelle manière de faire la révolution. Les nouvelles techniques de l’informatique, tout cela, Facebook, a joué un rôle fondamental. Pendant des années on n’avait pas la possibilité de communiquer, on n’avait pas la capacité d’avoir cet espace, même un petit coin. On était incapable de sortir vers les places publiques. Tout était interdit. Il y avait le virtuel, et avec Facebook c’était difficile de nous contourner. C’était un espace d’échange, qui a joué un rôle majeur d’échange et de discussion, au cours de cette révolution.

La dynamique: tout ne vient pas à la fois. Chaque jour il y a un plus

Maintenant, qu’est-ce qu’il se passe en Tunisie? J’ai dit tout à l’heure que c’est un processus en cours. Un processus en cours est-ce qu’il a rompu[les bases du régime]? Non. Mais il y a une dynamique, un processus en cours. Cette dynamique, c’est une dynamique permanente. Il y a quelque chose qui se passe. Rien qui se donne à la fois. Ben Ali est parti, on a eu un gouvernement après deux jours, avec pratiquement les mêmes têtes. Il y avait deux partis d’opposition qui étaient dans le gouvernement, mais c’était le RCD l’ossature, c’était vraiment le parti au pouvoir. Les gens étaient dans la rue, étaient à la Khasba, étaient dans les régions, il y avait plein de formes d’embryons d’auto-organisation dans les régions. Et qui ont continué à dire, non, on n’accepte pas. On veut une vraie rupture. Et le gouvernement a reculé. Il a reculé, on a chassé une partie des ministres RCD. Le premier ministre reste RCD. Un autre ministre reste RCD. Le mouvement a continué. Ils ont nommé des gouverneurs RCD. Le mouvement a continué. Ils ont cédé. Ils ont… On a demandé la dissolution du RCD. Ils ne l’ont pas fait. Mais ils ont gelé le RCD. Mais tout ne vient pas à la fois, c’est-à-dire depuis un mois, la résistance s’organise pour avoir un plus. Et chaque jour il y a un plus. Ce qui est bien dans la situation, c’est qu’on voit cette dynamique. Et on voit une grande, grande résistance. J’ai dit tout à l’heure que les partis politiques n’étaient pas préparés pour dire «dégage». C’est un jeune acteur, d’ailleurs, qui a inventé ce mot-là. Il a fait un petit film sur Facebook, une semaine avant, où il a dit: «Ben Ali dégage», et le lendemain, dans toutes les rues de la Tunisie, on a vu les gens dire «Dégage». Donc vraiment, c’est quelque chose qui émane de plein de gens, et puis après c’est relayé essentiellement par Facebook. Twitter un peu, mais essentiellement Facebook. Vraiment, d’ailleurs la Tunisie est parmi les pays où il y a le plus d’affiliés à Facebook, en proportion de la population.

Ce qui est rassurant, c’est la dynamique, pas le gouvernement

Donc, je vous disais qu’actuellement il y a un processus en cours, mais le gouvernement qui est en place, évidemment c’est un gouvernement qui pour le moment n’est pas en rupture, même après ce qu’on a eu, ça reste toujours dans la continuité. Ce qui est rassurant, ce n’est pas ce qu’on a comme gouvernement. Ce qui est rassurant, c’est ce qu’on a comme dynamique. Et la dynamique actuelle fait émerger plusieurs partis, de gauche, plusieurs partis qui parlent au nom de la classe ouvrière, fait émerger une alliance: le Front 14 octobre, qui est pour une Constituante, un vrai gouvernement populaire, qui est pour une vraie rupture avec tout ce qu’il y a eu, qui se prononce pour un autre mode de… anticapitaliste, mais qui n’élabore pas encore suffisamment un projet économique.

Les comités locaux, les conseils révolutionnaires

Le processus en cours fait émerger également, et ça se met actuellement en place, les conseils révolutionnaires dans plein de villes et sur le plan national, l’UGTT maintenant, des syndicalistes, des partis politiques, des individus, des comités locaux, s’organisent dans chaque région afin de constituer ce qu’on appelle les conseils révolutionnaires, les garants de la révolution, afin que la contre-révolution ne s’attaque pas aux quelques acquis qu’on a obtenus jusqu’à maintenant.

Ce qu’on a obtenu pour le moment est très peu

Parce que ce qu’on a obtenu pour le moment est très peu. Très peu. Ben Ali est parti, on a l’amnistie, on va avoir peut-être un Etat démocratique, mais on a amené les ministres qui étaient au FMI, on a amené les ministres qui étaient à la Banque mondiale, on a amené un conseiller de Sarkozy, et l’Amérique nous guette de très très près maintenant. L’Amérique est très présente dans le processus actuel. Et tout cela ne rassure pas. Et tout ce qu’on annonce n’est pas en faveur des gens qui ont fait cette révolution. Le gouverneur de la banque centrale a annoncé le remboursement de la dette. On commence le remboursement de la dette au mois d’avril. La dette qui s’élève à 19 milliards de dollars et la richesse des familles Trabelsi et Ben Ali, 9 milliards de dollars. Donc ce sont des instances internationales qui ont prêté de l’argent sachant qu’il sera détourné et utilisé par ces familles corrompues. Et maintenant, la première tâche de ce gouvernement, c’est de payer la dette! C’est pour vous dire à quel point les choses ne sont pas encore gagnées.

Ils ont vu que la révolution est possible, c’est la grande leçon

Mais il y a un contre-pouvoir réel. Et c’est en cela qu’on a confiance. C’est ce contre-pouvoir et l’organisation en cours, qui peut-être va permettre quelque chose. Et puis, ce qu’on a aussi, c’est cette étincelle. Il y a eu Bouzid en Tunisie, puis après il y a eu toute la Tunisie. Maintenant, il y a l’Egypte. J’ai dit tout à l’heure, à qui le tour maintenant? Les dirigeants arabes se sont précipités à prendre des mesures: ceux qui ont augmenté les salaires, ceux qui ont diminué les prix, ceux qui ont enlevé l’état de siège qui date de je ne sais combien d’années, afin d’éviter ce qui s’est passé pour la Tunisie et pour l’Egypte. Mais les peuples ont vu que la révolution est possible. C’est ça, la grande leçon de ce qui s’est passé. La révolution est possible. On commençait à désespérer. Mais on voit que c’est possible. Et qu’on peut avoir des acquis. Mais qu’est-ce qu’on a eu jusque-là? C’est vrai que les dictateurs sont partis. Sur le plan économique, sur le plan social, il y a des promesses de justice sociale, mais cette justice sociale, ces gouvernements n’ont pas les moyens de la réaliser.

Tout commence: quelle révolution, quels moyens, quels cadres de lutte?

Et puis au sein de la gauche, au sein de la classe ouvrière d’une manière générale, les choses ne sont pas nettes. Est-ce qu’on est en phase de révolution démocratique, est-ce qu’on peut dissocier la révolution démocratique d’une révolution sociale, est-ce une révolution, je reprends les termes, permanente, une révolution démocratique… tout ça c’est un débat qui est remis sur la (table)…. Ce n’est pas qu’un débat théorique. Aujourd’hui, le programme de transition, on veut avoir des réponses concrètes. Qu’est-ce que ça veut dire Constituante, et comment on s’amène vers la Constituante? Comment on peut mettre en place des comités d’auto-organisation, comment on peut amener la population à s’auto-organiser afin de créer des cadres de lutte pour imposer une nouvelle constituante et d’imposer et d’avoir le moyen de réaliser tout cela. Comment avoir des réponses sur le plan social et économiques. La fiscalité, la réforme agraire, la dette, … Tout cela, on a du pain sur la planche. Tout commence en fait. Tout commence, mais… on est optimiste. Deux dictateurs sont partis, et ce n’est pas rien. Et l’étincelle, je pense, fait son chemin. Je vous remercie.

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