Comment faire converger les luttes contre les licenciements Au printemps 2001, une tentative d’envergure à l’initiative des « P’tits LU »

Cela fait onze ans. Le samedi 9 juin 2001, 20 000 manifestants défilaient à Paris à l’appel de syndicats d’entreprises touchées par des plans de licenciements, à l’initiative de l’intersyndicale de l’usine Lu-Danone de Ris- Orangis, une de ces entreprises condamnées à la fermeture, pour cause de profits pas assez gargantuesques pour les actionnaires.

En tête de cortège, 4 000 ouvriers (dont de très nombreuses ouvrières !) d’une trentaine d’entreprises sous le coup d’un plan de licenciement. Ceux et celles des différents sites de chez Danone, bien sûr, mais, très remarqués, d’abord les ouvrières de chez Dim en Saône-et-Loire (venues à deux cars pleins et qui pour la plupart participaient pour la première fois de leur vie à une manifestation de cette envergure) puis ceux de l’entreprise de métallurgie de précision Howmett du Creusot, venus à trois cars, ainsi que toutes les autres délégations. Tous et toutes au coude à coude : les ouvriers, les stewards, pilotes et hôtesses de l’air de la compagnie AOM-Liberté en tenue exécutant sur plusieurs rangs leurs pas de danse, les ouvrières en blouse de travail ayant préparé leurs chansons…

Et la face cachée mais non moins importante de la manifestation, c’était la multitude de liens que sa préparation depuis quelques semaines avait exigés et permis. Des plus ténus aux plus solides. Entre militants syndicaux et politiques d’entreprises de différentes tendances. Un filet s’était mis en place, pour renouer les fils du tissu que les bureaucraties réformistes ont déchiré et qu’à ce jour, elles ne veulent pas renouer.

Derrière ces quelque 4 000 futurs licenciés, donc, suivaient près de 2 000 militants des syndicats SUD, aux alentours de 700 de la FSU, quelque 500 de la CNT, 4 000 à 5 000 du Parti communiste, autour de 4000 de la Ligue communiste révolutionnaire et de Lutte ouvrière, le reste étant amené par les diverses structures syndicales et associations appelantes (AC !, Comité des chômeurs CGT, Attac, sans oublier les 3 à 4 000 Basques avec leur syndicat LAB, qui ayant manifesté le matin pour la libération des prisonniers politiques avaient tous rejoint la manifestation).

Eh oui, une présence significative du PC… mais pas des confédérations, dont celle de la CGT, la grande absente ! Mais la présence remarquée par la presse de l’extrême gauche dans un contexte où elle hantait la gauche plurielle !

Le contexte

Politiquement, on est alors en pleine cohabitation, avec un gouvernement socialiste Jospin sous présidence Chirac, à un an des présidentielles de 2002. Socialement, le pays connaît différents mouvements sur les salaires. Dans le même temps, sévit une vague de licenciements et d« restructurations » spectaculaire (Le Monde et Libération publient des cartes du pays recensant une bonne centaine de sites industriels touchés, dans tous les secteurs économiques). Mais personne ne parle de crise économique. Au contraire. Les profits explosent. Le plan de licenciements annoncé par la multinationale Danone (dont le PDG, Frank Riboud, était connu pour être un patron « de gauche », cherchant à se donner une image « sociale ») avec la liquidation de sa branche biscuits et la fermeture de ses usines de Calais et de Ris-Orangis (à 40 km au sud de Paris, près d’Evry) soulève l’indignation : Danone fait des profits records, y compris sa branche biscuits. Le Parti communiste dénonce les « licenciements boursiers » (les restructurations qui font monter les cours en bourse au Cac 40).

Cette manifestation n’était pas la première réaction aux annonces de licenciements ou fermetures d’entreprises qui, depuis la fin mars 2001, dégringolaient en cascade. La plupart des entreprises touchées avaient quasiment toutes connu leurs coups de colère, leurs jours de grève ou leurs débrayages, leurs manifestations dans les villes et régions, ou devant les sièges sociaux, à Paris voire à Londres (pour Marks & Spencers). Chacune dans son coin, chacune à son rythme, chacune avec un retentissement fonction de sa taille. Les travailleurs des entreprises aux effectifs conséquents et aux sites nombreux pouvaient au moins faire parler d’eux, à défaut de l’emporter, plus facilement que ceux des petites entreprises qui fournissaient pourtant 85 % des licenciés.

Chez LU-Danone, 5 mois de mobilisations préalables

Début janvier 2001, Frank Riboud, le « patron social » du groupe Danone, annonce un plan de licenciements et la fermeture de dix sites dans la branche « biscuits ». Des intersyndicales se forment dans toutes les usines Lu-Danone, et certaines se donnent comme objectif de coordonner aussi bien les initiatives locales que celles prises au niveau de l’ensemble du groupe. Les ouvriers de Calais occupent leur usine. Au cours de janvier, février et mars, à chaque fois un bon millier d’ouvriers, d’employés, d’agents de maîtrise et des cadres, venus des sites de la région parisienne et de province, manifestent devant le siège de Danone à Paris et ailleurs. Toutes ces actions se doublent d’un ralentissement certain de l’activité. La proposition de la direction d’une prime d’incitation au travail de 400 francs n’obtient que rires et sarcasmes.

A Ris Orangis, les « P’tits LU » crèvent les écrans des télés

Depuis l’annonce du plan, les manifestations locales et au siège de Paris se sont succédé, avec une grève perlée d’une heure par équipe chaque jour (les militants préfèrent parler de « montées de colère », car la grève perlée est juridiquement illégale !) De fait, la production des biscuits tourne désormais au ralenti. C’est l’intersyndicale qui organise la mobilisation, à ce stade circonscrite au niveau local.

En fait, bien plus que la mobilisation réelle, relative, c’est l’impact médiatique qui va faire connaître les ouvriers de LU de tout le pays pendant plusieurs mois. La confrontation de quelques ouvriers de Ris-Orangis avec Jospin en visite à évry (la gouaille de l’un d’eux et son sens de la répartie seront efficaces !) va passer sur toutes les télés le soir même. La presse dira ultérieurement que c’est cette entrevue qui fera perdre à Jospin la présidentielle de 2002. Dès lors, les différents camarades syndicalistes de Ris-Orangis passeront souvent à la télé. Tout le monde a les yeux tournés vers la mobilisation des « P’tits LU » contre les licenciements. Ce qui prime à ce moment-là, c’est le « boycott » des produits Danone.

A la recherche de perspectives

En fait, il y a un décalage entre la popularité nationale des LU, l’indignation générale contre les licenciements de ces boîtes qui font des profits, et les seules initiatives circonscrites au niveau local ou au seul niveau du groupe que proposent les militants syndicalistes de Ris-Orangis ou Calais1. Mais la participation massive des LU de Ris-Orangis à la manifestation de Calais du 21 avril, à l’appel du Parti communiste, va donner de nouvelles idées.

La direction du Parti communiste choisit en effet de marquer une certaine différence avec la politique gouvernementale, pas pour se désolidariser du gouvernement, mais pour hausser le ton, et prend l’initiative de la manifestation à Calais (où le PCF est très implanté) pour soutenir les LU. Son succès – 10 000 manifestants, avec participation de la LCR, LO et les Verts – dépasse ses espérances. Problème : les directions syndicales n’ont pas répondu à l’appel, sous prétexte de ne pas être sous la coupe des « politiques » et d’autonomie du mouvement social, dont même la direction de la CGT se faisait désormais championne.

Appel à une rencontre le 3 mai à la Bourse du Travail de Paris

Après discussion et décision en assemblée générale dès le retour de Calais et encouragés par le succès de la manif, les LU de Ris-Orangis ont choisi de prendre l’initiative d’inviter tous les travailleurs menacés, syndicats, partis et associations à une rencontre le 3 mai. Une rencontre organisée conjointement avec les équipes militantes d’AOM-Liberté et des magasins Marks & Spencers, également sous le coup de plans de licenciement. Forte participation à cette première réunion à la Bourse du travail à Paris. Présence des organisations d’extrême gauche, de SUD, de sections syndicales et diverses associations, mais également d’une représentante de la confédération CGT et du Parti communiste.

L’objectif

En prenant l’initiative d’un appel pour une manifestation nationale unitaire contre les licenciements, les LU de Ris-Orangis ont pour projet de rassembler les entreprises sous le coup d’un « plan social », et s’appuyant sur celles-ci, de convaincre d’autres travailleurs ainsi que le maximum d’organisations syndicales, politiques et associatives se réclamant du mouvement ouvrier ou de la gauche. Le but délibéré est que la pelote grossisse.

La sensibilité d’extrême gauche d’une partie de l’équipe intersyndicale de LU Ris Orangis n’est pas pour rien dans les choix faits et approuvés par les travailleurs de l’entreprise. Tout d’abord, montrer clairement du doigt non seulement les patrons mais aussi le gouvernement. Les LU ont également tenu à mettre en avant une mesure radicale : l’interdiction des licenciements. Ils affirment leur volonté de rassembler tous les travailleurs et toutes les organisations syndicales et ouvrières, dont les organisations politiques.

La manifestation du 9 juin

La réussite de la manifestation du 9 juin dépendait des réponses de tous. De ce point de vue, même si cette manifestation a marqué un véritable pas en avant, elle n’a atteint que partiellement son but. Le vrai échec de la tentative a été l’incapacité à ébranler les principales confédérations syndicales, en particulier la CGT. On aurait pu et dû voir au moins 100 000 personnes dans la rue. La confédération, après quelques hésitations au sein de l’appareil, a refusé d’appeler. Les confédérations FO et CFDT ont été tout aussi absentes. Pour ce qui est de la CFDT, seuls des syndicats ou des structures oppositionnelles ont appelé à manifester.

Le Parti communiste a développé une stratégie double face : dans le mouvement social et dans le gouvernement. Parallèlement à sa participation aux manifestations, il a voté la loi Guigou dite de « modernisation sociale », laquelle n’empêcherait pas un seul licenciement. Au mieux, les amendements du PC allongeraient les délais de palabres laissés aux comités d’entreprise et à une nouvelle espèce en voie de développement, le « médiateur ». Mais le patron garde son droit souverain de licencier, Guigou le disait et le répétait.

Le bilan

Cette manifestation de 20 000 personnes a été néanmoins significative. Cette idée du « tous ensemble » pour l’objectif très concret et réaliste d’interdiction des licenciements sous peine de mesures coercitives contre le patronat, faisait le lien entre les manifestants. Lors de la réunion unitaire du 22 juin qui a suivi, voici le bilan qu’en tirait le représentant des salariés de Lu :

« Pour ce qui est de la manifestation elle-même, c’est clair, nous sommes contents. Par son succès relatif d’abord. De 20 000 à 40 000, selon les chiffres annoncés, c’était en fait une des plus grosses manifestations de salariés de ces dernières années […] C’est la première fois que sur une question comme les licenciements, où la lutte est difficile, défensive, on voit des salariés habituellement confinés dans une résistance locale, venir de tous les coins du pays manifester ensemble. C’est une première, et il ne faut surtout pas que ce soit une dernière… Mais il faut le constater, nous n’avons pas réussi à faire bouger les directions des principales confédérations […] Il nous semble que Bernard Thibault, Nicole Notat, Marc Blondel ou Alain Deleu par exemple, aillent plus volontiers aux rendez-vous que leur fixe le gouvernement, qu’aux rendez-vous que leur donnent les salariés en lutte. Bon. C’est un constat.

Les syndicats d’entreprises, locaux et régionaux, ayant pris sur eux de répondre à l’appel, n’ont pas été assez nombreux pour exercer une pression suffisante pour

convaincre leurs confédérations. Pour les prochaines échéances, il nous faudra donc trouver dans les entreprises de tous les secteurs, suffisamment de relais militants pour inciter les confédérations à soutenir les mobilisations nécessaires […] En tout cas, nous avons constaté que les salariés répondaient présents quand leurs organisations les appelaient à se mobiliser. Le frein ne vient pas d’en bas. C’est donc aux salariés, aux militants syndicaux, politiques et associatifs, conscients de l’urgence d’une riposte d’ensemble, de s’atteler à convaincre tout le monde de passer à l’acte. »

Epilogue

Lors de leur réunion de bilan de fin juin, les participants souhaitaient donner une suite à ce premier temps fort vers le Tous ensemble. Les salariés de LU de l’usine de Ris-Orangis continuaient à se mobiliser. Au sein de leur entreprise, ils multipliaient les arrêts de travail, quasi quotidiens certaines semaines (il faut dire que la direction accumulait l’exaspération des salariés en recourant abusivement au travail intérimaire ou à la sous-traitance, tout en essayant d’accélérer l’exécution de son plan social).

Ils prirent également l’initiative d’une nouvelle réunion unitaire à la Bourse du travail de Paris le 8 septembre, afin
d’envisager les suites à donner au 9 juin, vu l’accumulation des plans de licenciement au cours de l’été. 120 militants de diverses organisations participèrent, mais les possibilités de mobilisation étaient moins évidentes.

Côté confédération CGT, le flou le plus total. Rien au niveau national. Les appareils syndicaux nationaux s’en tenaient, dans le meilleur des cas, aux seules mobilisations locales dispersées.

Le Parti communiste (qui avait contribué aux côtés de l’extrême gauche, des associations, de certaines unions départementales et de nombreuses sections d’entreprise au succès de la manifestation du 9 juin) semblait se satisfaire de son vote de la loi Guigou avec amendements des députés communistes, et très peu pressé de renouveler des initiatives mobilisatrices unitaires.

Cela étant, les plans de licenciements s’accumulaient, plus que jamais. Du côté des grands appareils réformistes, c’était l’attentisme. Du côté des salariés, les résistances locales continuaient. Mais il existait bien des militants qui ressentaient, comme ceux de chez LU Danone, la nécessité de dépasser l’horizon local et de faire converger les mobilisations… Onze ans plus tard, cela reste l’urgence de l’heure.

Les slogans de la manifestation du 9 juin 2001

« Les salariés de Lu en colère / Toutes et tous ensemble / Interdisons les licenciements », disait la banderole de LU Ris-Orangis.

Les ouvrières de l’entreprise avaient par ailleurs préparé plus d’une dizaine de slogans et chansons dont, entre autres :

« Interdiction, Interdiction / des licenciements / Les réactions vont s’unifier / C’est tous ensemble qu’on va gagner ! » ;

« Jospin si tu savais, Jospin si tu savais, ta politique où on s’la met ! Aucu.., aucu.., aucune hésitation… » ;

« Guigou, Guigou / Ton plan vaut pas un clou / Ton médiateur, nous on s’en fout / In–terdiction, des licenciements / Sinon, sinon, c’est la révolution » ;

« De Calais à Marignac / De Ris à Alençon / La colère monte, monte, monte ! / De Belfort à Paris, de Lille à Saint-Gaudens / De Marseille à Clermont / Ça ne peut plus durer ! / Tous ensemble, tous ensemble, ouais ! »…

Ainsi qu’une chanson sur l’air de « Nini peau d’chien » avec pour refrain :

« In-terdi-sons / Tous les plans de licenciements / Tous ensembl’ on se mobilise / Y’a du pognon / Où ça ? Dans les actions / Où ça ? /Les bénéfi-i-ces ! »

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