Climat, la faute mortelle du capitalisme (par Damien Millet, cadtm.org)

Depuis un quart de siècle, nombre de scientifiques et de militants écologistes ont tiré la sonnette d’alarme. Un réchauffement climatique de grande ampleur est en cours, d’autant plus inquiétant qu’il se produit à une vitesse que l’humanité n’a jamais connue.

Afin de jeter les bases d’un consensus scientifique à ce sujet, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été créé en 1988 par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Sa mission est « d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d’origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d’éventuelles stratégies d’adaptation et d’atténuation |1| ».

Co-lauréat du prix Nobel de la Paix 2007, le GIEC publie des rapports qui font autorité. Le dernier d’entre eux, Changements climatiques 2007 |2|, a été rédigé avec la participation de plus de 2 500 scientifiques issus de 130 pays et ses conclusions ont été approuvées par plus de 40 sociétés scientifiques et académies des sciences, y compris l’ensemble des académies nationales des sciences des grands pays industrialisés |3|.

Pour le GIEC : « Le réchauffement du système climatique est sans équivoque. On note déjà, à l’échelle du globe, une hausse des températures moyennes de l’atmosphère et de l’océan, une fonte massive de la neige et de la glace et une élévation du niveau moyen de la mer. Onze des douze dernières années (1995–2006) figurent parmi les douze années les plus chaudes depuis 1850, date à laquelle ont débuté les relevés instrumentaux de la température à la surface du globe. »

Les raisons sont identifiées : « L’essentiel de l’élévation de la température moyenne du globe observée depuis le milieu du XXe siècle est très probablement attribuable à la hausse des concentrations de GES » (gaz à effet de serre). Si cette élévation est aussi rapide, c’est à cause des changements radicaux survenus dans les activités humaines en moins de deux siècles. En effet, « les activités humaines ont :
- très probablement contribué à l’élévation du niveau de la mer au cours de la deuxième moitié du XXe siècle ;
- probablement concouru au changement de la configuration des vents, qui a modifié la trajectoire des tempêtes extratropicales et le régime des températures ;
- probablement entraîné une élévation de la température des nuits extrêmement chaudes et froides et des journées extrêmement froides ;
- sans doute accru les risques de vagues de chaleur, la progression de la sécheresse depuis les années 1970 et la fréquence des épisodes de fortes précipitations.
 »

Face à de tels dérèglements climatiques, des mesures drastiques s’imposent, à commencer par la remise en cause du modèle économique qui a conduit le monde dans cette impasse. Des demi-mesures ne peuvent suffire : « Même si les concentrations de gaz à effet de serre étaient stabilisées, le réchauffement anthropique et l’élévation du niveau de la mer se poursuivraient pendant des siècles en raison des échelles de temps propres aux processus et aux rétroactions climatiques. » L’ingénieur agronome Daniel Tanuro ne dit pas autre chose : « Ce réchauffement est irréversible à l’échelle humaine. Même si les concentrations atmosphériques en gaz à effet de serre étaient stabilisées immédiatement, le réchauffement ferait sentir ses effets pendant près de mille ans, parce que la température des énormes masses d’eau océaniques met très longtemps à s’homogénéiser. En l’absence de toute stabilisation, le mécanisme s’emballerait inévitablement et déclencherait des phénomènes fort dangereux, tels que la désintégration des calottes glaciaires, ou la libération des énormes quantités de méthane contenues dans les sols gelés (pergélisols), voire dans les fonds océaniques |4|. »

Dire que c’est le principe même de l’activité humaine qui a provoqué un tel changement climatique est un propos erroné. C’est plutôt cette activité humaine-là qui en est la cause, celle qui a vu le jour après la Révolution industrielle initiée avec l’exploitation effrénée du charbon, dont le pétrole a pris ensuite le relais, le tout fermement inséré dans une logique capitaliste d’accumulation. Tanuro ajoute : « Plus près de nous, la mondialisation capitaliste néolibérale, l’exportation massive des capitaux vers les pays émergents, la production à flux tendu pour le marché mondial, le démantèlement des transports publics (notamment du rail), et l’accroissement spectaculaire des transports par avion et par bateau sont venus donner une nouvelle impulsion au phénomène. » Mais les élites capitalistes n’entendaient pas remettre en cause ce modèle productiviste qui a construit leur richesse et leur pouvoir dans le même temps qu’il rejetait polluants et CO2 et qu’il détraquait la mécanique naturelle. Il leur fallait donc trouver une parade permettant de faire semblant d’apporter une solution sans scier la branche sur laquelle elles étaient assises.

La première grande étape dans ce sens fut le protocole de Kyoto, lancé en 1997 sous l’égide de l’ONU. Les Etats-Unis avaient signé ce protocole sous la présidence de Bill Clinton, mais sitôt entré en fonctions en janvier 2001, le président George W. Bush est revenu sur cette signature. Ce n’est qu’en février 2005 que ce protocole est entré en vigueur, après la signature de la Russie.

L’accord signé impose une réduction de 5,2% des rejets de gaz à effet de serre dans l’atmosphère en 2012 par rapport aux chiffres de 1990, avec des quotas différents suivant les pays : -8% pour l’Union Européenne, -15% pour la Russie, ou -6% pour le Japon. Pour y parvenir, l’Europe a mis en place une « solution » taillée sur mesure pour l’économie capitaliste de marché : l’idée était de créer un marché des droits à polluer, qui pourraient donc s’acheter ou se vendre. La pollution est devenue une marchandise comme une autre : celui qui paie peut polluer.

Le bilan est triste : chaque gouvernement a négocié âprement pour que ses entreprises bénéficient de généreux droits à polluer. Comme les droits distribués ont dépassé les besoins, l’offre sur le marché européen des droits à polluer a dépassé la demande et le cours s’est effondré, d’autant que les permis d’émissions pour la période 2005-2007 n’étaient pas transférables à la période suivante 2008-2012. Le cours est alors passé d’un maximum de 29,75 euros la tonne de dioxyde de carbone en avril 2006 à moins d’un euro en février 2007 |5|. Il était alors plus rentable de continuer à polluer et de payer que d’investir dans les technologies propres. Même si le tir a été rectifié pour la période 2008-2012 (en mai 2009, le cours s’était stabilisé entre 14 et 15 euros la tonne), le principe même de confier l’enjeu vital de l’environnement au marché n’est pas acceptable.

On voit bien la contradiction fondamentale entre recherche effrénée de la croissance et préservation de l’environnement. Les dirigeants européens confrontés à la question du nombre de permis de polluer à allouer aux entreprises ont été tiraillés entre deux attitudes antinomiques : en donner beaucoup pour ne pas remettre en cause la compétitivité industrielle, ne pas remettre en cause la sacro-sainte croissance, ne pas inciter aux délocalisations ; en donner peu pour obliger les entreprises à apporter une réponse à leurs émissions polluantes. Dans le cadre de la mondialisation néolibérale, la question climatique ne peut pas trouver de solution à la hauteur de l’enjeu.

Les étapes suivantes n’ont pas permis de changer la donne. Le sommet de Potsdam, en mars 2007, puis celui de Bali, en décembre 2007, destinés à jeter les bases de l’après-Kyoto, ont constitué une impasse de plus puisque les Etats-Unis refusaient toujours de s’engager sur le moindre accord chiffré et contraignant.

Même si, pendant toute cette période de la présidence Bush, ce sont les Etats-Unis qui – à juste raison - ont été montrés du doigt, c’est toute la logique néolibérale qui est en cause. Une preuve en a été donnée à la fin octobre 2006 quand Nicholas Stern, conseiller économique du gouvernement britannique, a remis au Premier ministre Tony Blair un rapport de 500 pages sur les effets du changement climatique en cours et les moyens de les combattre. Dans son rapport, Nicholas Stern affirme : « Le changement climatique va détériorer des conditions élémentaires de la vie des populations sur l’ensemble de la planète – accès à l’eau, production de nourriture, santé et environnement |6| ». De manière implicite, le diagnostic contenu dans ce rapport constitue une condamnation des politiques menées notamment par le FMI et la Banque mondiale dont Nicholas Stern a été l’un des plus hauts responsables |7|.

Les institutions financières internationales agissent presque toujours de la même manière : sur un sujet donné, leurs recommandations, dictées par les grands créanciers, sont contraires à l’intérêt des peuples et aggravent la situation. Cela ne les empêche pas de proclamer leur expertise en la matière, de se placer en acteur central et d’affirmer que la seule solution consiste à appliquer à la lettre le fruit de leurs réflexions. Jusqu’au jour où la situation est tellement dégradée que leur position est intenable. Elles portent le débat sur un autre thème, pendant que les ravages des mesures qu’elles ont imposées se poursuivent… Dans le meilleur des cas, elles se fendent d’un timide mea culpa qui n’engage à rien… Examinons deux exemples emblématiques.

Rappelons à nouveau ce que Lawrence Summers, économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale de 1991 à 1996 avant de devenir secrétaire d’Etat au Trésor des Etats-Unis sous Clinton, déclarait en 1991 : « Il n’y a pas de (...) limites à la capacité d’absorption de la planète susceptibles de nous bloquer dans un avenir prévisible. Le risque d’une apocalypse due au réchauffement du climat ou à toute autre cause est inexistant. L’idée que le monde court à sa perte est profondément fausse. L’idée que nous devrions imposer des limites à la croissance à cause de limites naturelles est une erreur profonde ; c’est en outre une idée dont le coût social serait stupéfiant si jamais elle était appliquée |8| ». Peu de temps après, il ajoutait : « Brandir le spectre de nos petits-enfants appauvris si nous n’affrontons pas les problèmes globaux d’environnement est pure démagogie |9| ».

C’est ainsi que Lawrence Summers prédisait que le réchauffement du climat ne réduirait la croissance que de moins de 0,1% par an au cours des deux prochains siècles. Nicholas Stern, lui, affirme : « Si nous n’agissons pas, les coûts et les risques du changement climatique dans leur ensemble représenteront l’équivalent d’une perte d’au moins 5% du PNB mondial chaque année, maintenant et pour toujours. Si on prend en compte un éventail plus large des risques et des impacts, les estimations des pertes pourraient atteindre jusqu’à 20% du PNB ou plus ».

Anne Krueger, économiste en chef de la Banque mondiale pendant le mandat présidentiel de Ronald Reagan avant de devenir numéro 2 du FMI de 2000 à 2006, fournit aussi un joli spécimen de déclarations stupides. En juin 2003 à l’occasion du 7e Forum économique international de Saint-Pétersbourg, elle affirmait : « Nous n’avons pas non plus causé de dégâts irréparables à l’environnement. Il est clair qu’après une phase initiale de dégradation, la croissance économique entraîne ensuite une phase d’amélioration. Le point critique, auquel les gens se mettent à choisir d’investir dans la prévention de la pollution et le nettoyage de zones polluées, se situe à environ 5 000 dollars de PIB par habitant ». Les pays du Nord sont la preuve du contraire : le PIB par habitant y est supérieur à 5 000 dollars mais l’environnement continue de s’y dégrader.

En fait, les politiques d’ajustement structurel ont affaibli la capacité des pays en développement à faire face à des catastrophes naturelles |10|. La Banque mondiale et le FMI ont imposé des politiques favorisant la déforestation et le développement de mégaprojets énergétiques destructeurs de l’environnement. La Banque mondiale a soutenu des projets destructeurs des protections naturelles des côtes telles que les mangroves qui amortissent les effets d’un raz-de-marée. Elle a refusé de stopper ses prêts dans le secteur des industries extractives, comme un rapport indépendant d’évaluation, qu’elle avait elle-même commandé, le demandait en 2003. La responsabilité du FMI et de la Banque mondiale en termes de dégradation de l’environnement est écrasante.


Déforestation, signal d’alarme
La déforestation suit une tendance mondiale alarmante : environ 130 000 km² sont déboisés chaque année |11|, ce qui représente plus de quatre fois la superficie de la Belgique ou encore un quart de la France métropolitaine. En tenant compte du reboisement, 80 000 km² de forêt sont détruits chaque année |12|. Les trois principaux bassins forestiers du Sud (l’Amazonie, l’Afrique centrale et la zone Malaisie/Indonésie) sont particulièrement concernés. On estime que le Brésil a perdu depuis 1990 quelque 50 millions d’hectares de forêt, plus de 10% de son couvert total. Sur la même période, l’Indonésie a perdu environ 32 millions d’hectares de surfaces boisées (plus d’un tiers de son couvert actuel) et l’Afrique centrale 14 millions d’hectares (quelque 6% de ses forêts) |13|.
La Conférence de Bali (2007) ouvrant sur l’après-Kyoto a mis en lumière le lien entre déforestation et réchauffement climatique. Selon le Met Office Hadley Centre : « La forêt amazonienne contient à peu près 1/10 du carbone retenu dans les écosystèmes terrestres et recycle une très large partie des pluies tropicales. Par conséquent tout changement majeur pour sa végétation, générée par des évènements comme la déforestation ou les sècheresses, a un impact sur l’écosystème mondial. »
Le gouvernement social libéral de Lula au Brésil sacrifie à grande vitesse l’Amazonie dans l’optique d’augmenter sa production bovine (la valeur totale du commerce de produits issus du bétail s’élevait à 6,9 milliards de dollars pour le Brésil en 2008). Le Brésil est le quatrième émetteur mondial de gaz à effet de serre, notamment à cause de la déforestation de l’Amazonie.
L’élevage en Amazonie brésilienne est le premier moteur de la déforestation ; il est à l’origine de la destruction d’un hectare sur huit à l’échelle mondiale |14|. Entre 1998 et 2008, le volume des exportations de bœufs et de veaux du Brésil a été multiplié par six. En 2008, près d’une tonne sur trois de viande de bœuf commercialisée sur le marché international provenait de ce pays.
La déforestation est également très liée aux choix concernant les politiques agricoles : « Là où les conditions économiques le permettent, il est plus profitable de faire des plantations de palmier à huile, de cacao ou de soja que d’exploiter durablement la forêt, et a fortiori de la conserver. Il est également souvent plus rentable de convertir la forêt naturelle en plantations d’arbres à croissance rapide pour la fabrication de pâte à papier |15|. »
L’expansion agricole serait ainsi responsable de plus de la moitié des destructions de forêts |16|. La déforestation sert principalement à augmenter la capacité d’exportation d’une ou deux matières premières du pays. L’ajustement structurel imposé par le FMI et la Banque mondiale pousse à la spécialisation sur la production d’un petit nombre de biens primaire agricoles. Non seulement cela représente un danger en termes de souveraineté alimentaire et de dépendance économique quant à l’évolution des cours mondiaux, mais ce phénomène accélère aussi la déforestation.

La déforestation en Indonésie est liée à différents facteurs |17|. Par exemple, l’IIED estime que les terres déboisées sont utilisées à 32% pour l’huile de palme, 30% pour le caoutchouc, 19% pour le riz et 19% pour le manioc. Wetlands International, une organisation pour la protection des zones tropicales et humides, estime que les concessions accordées pour la production d’huile de palme et de bois (surtout de bois à pâte) ont été les principaux moteurs de la déforestation en Indonésie, notamment dans les tourbières : 42% (7,48 millions d’hectares) pour l’huile de palme et 58% (10,34 millions d’hectares) pour le bois.
Malgré une prise de conscience grandissante sur les conséquences de la déforestation, les politiques du « tout à l’exportation » au détriment des cultures vivrières et des marchés locaux, imposées par la Banque mondiale, continuent de préconiser la surexploitation commerciale des zones forestières, pour le plus grand profit d’entreprises privées occidentales et au détriment des populations dont le mode de vie dépend fortement de leur environnement.

Un évènement aurait pu, a priori, changer la donne : l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis en novembre 2008. Contrairement à son prédécesseur, accusé d’avoir renforcé la dépendance des Etats-Unis par rapport au pétrole et réduit l’influence du pays avec son retrait du protocole de Kyoto, l’environnement a une vraie place dans le discours d’Obama et les idées lancées pouvaient paraître séduisantes : plan de réduction obligatoire des émissions de gaz à effet de serre, investissements massifs dans les énergies renouvelables, rôle actif dans la négociation d’un nouveau traité international pour prendre le relais de Kyoto en 2013…

Pourtant, très vite, il a fallu déchanter. D’abord parce que Lawrence Summers a intégré, en tant que responsable principal, l’équipe de proches conseillers économiques du président, ce qui est un très mauvais signe ! Ensuite, parce que le but d’Obama n’est pas la lutte contre le réchauffement climatique, mais le renforcement du leadership mondial des Etats-Unis, mis à mal par la politique de Bush. Pour preuve, le chapitre concernant l’énergie et le climat dans le programme d’Obama pour l’élection présidentielle avait pour titre : « Le plan de Barack Obama pour faire de l’Amérique un leader énergétique mondial |18| ».

Loin de faire amende honorable et de signer avec retard le protocole de Kyoto, comme l’a fait l’Australie à la fin 2007, Obama veut « prendre les rênes de la négociation d’un nouvel accord climatique post-Kyoto, afin que cet accord corresponde aux intérêts du capitalisme américain |19| ». Pour cela, il doit frapper un grand coup afin d’obliger les autres nations à le suivre. C’est pourquoi il a voulu lancer très vite un plan présenté comme ambitieux : 80% de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, avec comme étape intermédiaire le retour en 2020 aux valeurs de 1990 |20|. Mais cette ambition se heurte à quelques écueils de taille.

Primo, en 2020, Obama aura quitté le pouvoir à coup sûr, il ne prend donc pas trop de risques avec cet objectif pourtant très modeste. En effet, si les Etats-Unis avaient ratifié le protocole de Kyoto, leur niveau d’émission aurait déjà dû baisser d’au moins 5% en 2012 par rapport à 1990. Fixer un retour en 2020 au niveau de 1990, comme le fait le plan Obama, est donc déjà en retrait par rapport au timide standard mondial actuel.

Deuzio, il se base sur la fourchette basse des recommandations du GIEC, pour qui les pays développés, pris globalement, doivent réduire leurs émissions de 80 à 95% d’ici 2050 par rapport au niveau de 1990. Ceci dans le seul but de limiter la casse : seulement 2°C de hausse des températures moyennes par rapport à la période pré-industrielle. Mais les Etats-Unis ont une consommation de combustibles fossiles par habitant très élevée, près du double de celle d’un Européen. Il est donc essentiel que ce soit les Etats-Unis qui choisissent la fourchette haute (95%), sous peine de conduire à l’échec. Dans le cas contraire, les autres pays devront faire un effort bien plus important en termes relatifs pour que l’objectif soit atteint.

Tertio, la méthode choisie pour parvenir à l’objectif fixé par Obama a été celle d’un système d’échange de droits d’émission, comme dans l’Union européenne. Le marché, toujours le marché… même si cela ne marche pas ! Et les options choisies par Obama sont les pseudo-solutions déjà inscrites dans le protocole de Kyoto : possibilité de compenser certaines émissions en finançant des projets énergétiques à bas carbone au Sud (cependant, des chercheurs de Stanford ont montré que plus de 50% des crédits de carbone échangés dans ce cadre ne correspondent à aucune réduction réelle des émissions) ou en plantant des arbres comme « puits à carbone » (mais une fois les arbres coupés et le bois brûlé, le carbone est de nouveau libéré dans l’atmosphère…).

Le « capitalisme vert » que les tenants du système veulent mettre en place est incompatible avec les besoins de l’humanité. Les technologies « propres » que veut développer Obama ne font pas illusion : outre les agro-carburants, le nucléaire et la « voiture propre », figure en tête de proue le « charbon propre ». Or, tout comme le système d’échange des permis de polluer, le « charbon propre » est parfaitement inséré dans la démarche capitaliste. Selon Daniel Tanuro, « l’expression réfère à la technique dite de capture et de séquestration du carbone (CSC). Elle consiste à extraire le CO2 des fumées à la sortie d’installations industrielles grosses émettrices (centrales électriques, cimenteries, usines sidérurgiques) et à le mettre dans un état intermédiaire entre l’état solide et l’état gazeux (« état supercritique ») avant de l’injecter à grande profondeur dans des couches géologiques imperméables. » Comme pour l’enfouissement des déchets nucléaires, les problèmes posés sont insurmontables : par principe, la capacité de stockage géologique n’est pas infinie et le risque de fuite du CO2 ne sera jamais nul. Pourtant, si on la compare à d’autres réponses capitalistes au changement climatique (nucléaire, OGM, agro-carburants), la voie de la séquestration du carbone apparaît comme la moins inacceptable, comme le confirme Daniel Tanuro : « Vu l’urgence et pour des raisons sociales, la capture et séquestration du carbone pourrait être acceptable à titre transitoire, dans le cadre d’une stratégie de sortie rapide des combustibles fossiles : elle permettrait notamment de planifier la reconversion des mineurs. Mais ce n’est pas dans cette optique qu’elle est envisagée actuellement |21|. » En effet, pour réduire la dépendance pétrolière, Obama annonce pour le monde entier de nouvelles mines et de nouvelles centrales électriques au charbon, dont les Etats-Unis détiennent les plus grandes réserves de la planète…

Très vite, les grandes multinationales se sont positionnées sur ce créneau qui s’annonce porteur d’ici quelques années. Dès 2009, des projets ont été lancés par les constructeurs de centrales électriques (Alsthom, GE, Siemens, Mitsubishi Heavy Industries), les multinationales de l’énergie (Enel, EON…) et de la chimie (Rhodia, Dow Chemical, Air Liquide). Attirés par les fonds publics mis en place par l’Union européenne et l’Amérique du Nord (au moins 10 milliards d’euros promis d’ici 2020 à ce secteur), ces grandes sociétés se sont lancées le plus vite possible dans la mise au point de nouvelles techniques moins coûteuses et moins gourmandes en énergie qu’aujourd’hui, mais elles restent inquiètes quant aux profits à venir : selon Philippe Joubert, président d’Alsthom Power, « il faudra donner à ce marché de la visibilité à long terme |22| ».

Pour l’instant, les négociations internationales achoppent entre pays industrialisés et pays émergents, les premiers voulant imposer également des contraintes aux seconds qui ne l’entendent pas ainsi puisqu’ils s’estiment en droit de combler leur retard industriel en procédant comme les pays riches l’ont fait avant eux. Alors qu’ils foncent tête baissée dans une voie environnementale sans issue, ces pays démontrent que le capitalisme est écologiquement destructeur. Les pays industrialisés refusent d’assumer leurs responsabilités, pointées clairement par le climatologue belge Jean-Pascal van Ypersele : « Les populations des pays pauvres qui ont jusqu’à présent très peu contribué à l’accumulation de pollution dans l’atmosphère (moins de 20%), n’ont pas les moyens de se prémunir des effets des changements climatiques et sont les premières touchées. La responsabilité des pays développés dans les changements climatiques restera donc plus élevée pendant longtemps même si – et on s’en rapproche – les pays en développement finiront par émettre plus de gaz à effet de serre que les pays riches |23|. »

Déjà aujourd’hui les catastrophes climatiques touchent bien plus durement les populations des pays en développement que celles des pays les plus industrialisés : selon le PNUD, pour les années 2000-2004, dans les PED, un habitant sur 19 a été affecté par une catastrophe climatique. Le chiffre correspondant pour les pays membres de l’OCDE est de 1 sur 1500, soit 79 fois moins |24| ! A l’avenir, les populations des pays pauvres seront encore plus durement touchées, révélant que le changement climatique aggrave les inégalités |25|. Même Nicholas Stern le reconnaît : « Tous les pays seront touchés. Les plus vulnérables - les pays et populations les plus pauvres - souffriront plus tôt et davantage, même s’ils ont beaucoup moins contribué au changement climatique. » Il ajoute, en contradiction avec la philosophie de la mondialisation néolibérale, que : « Le changement climatique est le plus grand échec du marché que le monde ait jamais connu et il interagit avec d’autres imperfections du marché ». Pour autant, loin de lui l’idée de proposer une alternative au modèle productiviste et au marché capitaliste ! Soucieux de la continuité d’une logique économique à la fois « verte » et « pro-croissance » (« green and growth »), il explique que comme les pays en développement polluent moins que les pays industrialisés tout en souffrant davantage des effets du réchauffement, ils pourront vendre aux pays riches des droits de continuer à polluer. Avec les recettes engrangées par la vente de ces droits, ils pourront financer la réparation des dégâts causés à leur population.

En fait, les plans d’ajustement structurel exigés par les créanciers ont impliqué, et impliquent toujours, des politiques qui structurellement aboutissent à une dégradation de l’environnement car elles ôtent à l’État la responsabilité de gérer dans l’intérêt commun le territoire, les ressources naturelles, les équilibres écologiques… L’ajustement structurel transfère cette responsabilité à des groupes privés, souvent à des multinationales, qui n’ont aucun intérêt immédiat à veiller à l’intérêt commun.

Les pistes alternatives proposées par Daniel Tanuro peuvent être reprises sans hésitation :
- mobilisation de masse contre le changement climatique et construction de rapports de force sociaux ;
- transformation du thème de la défense du climat en préoccupation majeure des mouvements sociaux et traduction concrète dans leurs plates-formes de revendications, sur tous les terrains (paix, pauvreté, femmes, emploi, accès aux ressources naturelles, altermondialisation, droit d’asile, droits des communautés indigènes, défense des services publics…) ;
- au-delà de la lutte pour la redistribution des richesses, mise sous statut public de la recherche et des activités décisives du double point de vue du sauvetage du climat et de la satisfaction des besoins humains fondamentaux, réorientation des financements vers la mise au point prioritaire d’alternatives technologiques (énergies renouvelables, efficience énergétique), plan de transition à tous les niveaux (global, régional, national, local) vers une société sans combustibles fossiles ;
- transfert massif de technologies propres vers le secteur public des pays en développement débarrassés de leur dette, et ce sans conditions financières ;
- création d’un fonds mondial pour l’adaptation des PED aux effets inévitables du changement climatique alimenté par une ponction sur les profits des secteurs économiques responsables du changement climatique (pétrole, charbon, automobile, production d’électricité…) ;
- suppression du régime des brevets dans la santé et dans les technologies permettant de produire des biens de consommation et des services essentiels ;
- système de compensation financière pour les pays du Sud qui renoncent à exploiter leurs ressources en combustibles fossiles ;
- dénonciation du nucléaire et des OGM comme symbolisant la folie de la croissance capitaliste sans limites ;
- dans la mesure du possible social, exigence éthique élémentaire et sobriété énergétique de la part de ceux dont les besoins fondamentaux sont satisfaits
- nécessité d’une alternative anticapitaliste.

A propos des gaz à effet de serre, le ralentissement économique lié à la crise déclenchée en 2008 va sans doute apporter une bonne nouvelle puisque les émissions vont sans doute se réduire à court terme. Mais si une reprise a lieu après 2010 (même de courte durée) alors que ce modèle économique est toujours en place, nul doute que l’environnement passera une nouvelle fois au dernier plan : les entreprises se précipiteront pour relancer leur activité, les dirigeants des pays industrialisés ou émergents les inciteront à relancer leur production et les dégâts environnementaux potentiels seront balayés d’un revers de main. La croissance passera bien avant la préservation de l’environnement et avant les questions sociales. Mais qu’on ne s’y trompe pas. En sacrifiant l’environnement, le capitalisme a commis une erreur fatale.

Le 16 septembre 2009.


Notes

|1| Voir le site internet du GIEC, http://www.ipcc.ch/languages/french.htm

|2| Voir http://www.ipcc.ch/ipccreports/ar4-...

|3| Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Récha...

|4| Voir Daniel Tanuro, « Rapport sur le changement climatique », Inprecor, n° 551-552, 8 juillet 2009, http://orta.dynalias.org/inprecor/a....

|5| Voir www.bluenext.eu

|6| Nicholas Stern, Stern Review : The Economics of Climate Change, octobre 2006. Toutes les citations du Rapport Stern dans le présent chapitre sont tirées des conclusions du rapport, accessible sur le site internet du gouvernement britannique : www.hm-treasury.gov.uk/indep...

|7| Nicholas Stern a été économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale de 2000 à 2003, ce qui n’en fait pas un parangon de vertu, loin de là…

|8| Lawrence Summers, à l’occasion de l’assemblée annuelle de la Banque mondiale et du FMI à Bangkok en 1991, interview avec Kirsten Garrett, « Background Briefing », Australian Broadcasting Company, second programme.

|9| « Summers on Sustainable Growth », lettre de Lawrence Summers, The Economist, 30 mai 1992.

|10| Voir Damien Millet et Eric Toussaint, Les Tsunamis de la dette, CADTM-Syllepse, 2005.

|11| FAO, Rapport sur la situation des forêts 2007, www.fao.org.

|12| Voir www.cetri.be/spip.php ?rubrique115

|13| Voir www.cetri.be/spip.php ?articl...

|14| Voir Greenpeace, « Le massacre de l’Amazonie », 21 juillet 2009, www.greenpeace.org/raw/conte...

|15| Voir Alain Karsenty, www.pacte-ecologique.org/vei...

|16| Voir Philippe Delacote, « La pauvreté, terreau de la déforestation », Alternatives économiques, n°265, janvier 2008, www.alternatives-economiques... ; FAO, Ibid.

|17| Cité par Greenpeace, ibid.

|18| Voir http://my.barackobama.com/page/comm...

|19| Voir Daniel Tanuro, « Un vrai tournant, de nouveaux dangers : le plan énergie climat de Barack Obama », http://www.europe-solidaire.org/spi.... Ce qui suit a été inspiré de cet article.

|20| Il y a eu une augmentation de 16% aux Etats-Unis entre 1990 et 2004.

|21| Voir Daniel Tanuro, « Rapport sur le changement climatique », ibid.

|22| Dépêche AFP, « Climat : la bataille des industriels pour s’imposer dans le captage de CO2 », 26 mai 2009.

|23| Voir l’entretien qu’il a accordé au magazine d’Oxfam Solidarité, Globo, « Les changements climatiques, une injustice globale », n°17, mars 2007. Voir aussi Cetri, Changements climatiques : Impasses et perspectives, Alternatives Sud, vol. XIII 2006/2, Syllepse/Cetri, juin 2006.

|24| PNUD, Rapport sur le développement humain 2007/2008, mentionné par Daniel Tanuro « Rapport sur le changement climatique et les tâches des anticapitalistes », Inprecor n°551/552, juillet/août 2009, p. 25.

|25| Voir Damien Millet, Olivier Ragueneau, « Dette écologique et dette financière », L’Humanité, 19 janvier 2008, www.humanite.fr/2008-01-19_T... et www.cadtm.org/spip.php ?artic...

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