Chroniques de la révolution égyptienne... Des militants du NPA en direct du Caire...

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Denis et Cédric, militants du NPA, sont allés en Egypte...Ils nous livrent leurs impressions...

Le Caire, vendredi 11 mars

Arrivée au Caire...

Nous sommes bien arrivés. Nous avons pris un hôtel et nous sommes allés boire un verre avec Mélanie hier soir. Il y avait un monde fou dans les rues, des boutiques ouvertes très tard, peut-être parce parce que c'est la veille du jour férié ? Nous sommes rentrés à deux heures, couvre-feu depuis minuit mais personne ne nous a rien dit.

Il faut qu'on trouve une puce égyptienne pour contacter les camarades sur place. On reprend un hôtel pour ce soir et on verra ensuite si les camarades peuvent nous héberger.

Nous n'allons pas tarder à rejoindre la place Tahrir pour la manifestation, centrée sur l'unité entre musulmans et chrétiens suite aux récents évènements.

Plus d'infos plus tard.

Le Caire, samedi 12 mars

Il semble que nous sommes dans une nouvelle phase du processus, celui de la reprise réelle en main par l'armée. En deux jours seulement nous avons vu le durcissement du couvre-feu. Alors que la nuit précédente le couvre-feu était (relativement) cool, la nuit dernière nous avons eu plus de problèmes pour passer les barrages.

Dans toutes les discussions avec des camarades égyptiens ils/elles expliquent comment ce qui domine en ce moment restent des illusions dans l'armée (malgré la répression à Tahrir mercredi avec au moins 150 blessés et des cas de torture). Celle-ci s'appuie notamment sur une volonté de retour à l'ordre d'une partie de la population.

Bien sûr cela entraîne de fortes différenciations dans les forces politiques qui fait que l'évolution n'est pas très claire. Comme le dit Tamer du Renouveau Socialiste cela fait que la question du rôle de la classe ouvrière n'est pas posée de manière idéologique mais très pratique comme seul agent pour pousser le processus en avant.

Vendredi la manifestation à Tahrir était petite comparativement au grandes manifs. Mais c'était quand même impressionnant. Par contre il semble que le public ait changé : le noyau principal des activistes a migré vers la construction de comités dans les quartiers (comme nous l'a dit un camarade des Socialistes Révolutionaires : il s'agit maintenant d'amener Tahrir dans les quartiers). Du coup on a assisté à cette scène hallucinante d'un responsable de l'armée acclamé à la tribune. Cela a provoqué uniquement quelques réactions derrière la tribune, où je suis allé du coup parce que c'était le plus intéressant, mais c'était un peu chaud.

Le soir quand nous sommes retournés à la place Tahrir (qui est bloquée par l'armée maintenant la nuit) il y avait juste des groupes d'irréductibles mais semble-t-il mélangés avec des gens sans doute opposés et des jeunes qui viennent là simplement parce que c'est le bordel, plus des policiers ou des militaires en civil. Nous avons rapidement été ciblés et on a dû être évacué sans bien comprendre ce qui se passait. Nous sommes ensuite allés à un très gros rassemblement des coptes. Là encore plein de choses contradictoires : festival des opprimés avec toutes ses contradictions. Mais on sent l'esprit de la révolution. Ça soulève concrètement tellement de choses qu'on était habitués à lire seulement dans les livres !

La phase d'approche avance. Nous avons rencontré un camarade des Socialistes Révolutionnaires vendredi. On rencontre d'autres camarades dirigeants demain soir.

Le contact a été chaleureux avec les camarades du Renouveau Socialiste. Nous avons rencontré une camarade hier après-midi puis nous avons été invité à leur local. Là nous avons assisté à leur réunion avec une trentaine de camarades (qui a duré 4 heures mais passionnante malgré la barrière de langue) puis ensuite nous sommes allés discuter avec Tamer qui est sans doute leur principal dirigeant. Mélanie et Cédric ont été littéralement séduit par lui et c'est vrai qu'il raisonne comme on l'aime : définir une stratégie et ensuite beaucoup d'humilité et de souplesse pour l'appliquer. Mais quand on écoute ces camarades on a l'impression que les divergences entre les deux groupes sont un peu dérisoires. Mais ce n'est qu'une impression superficielle pour l'instant et la fracture est profonde.

En termes de résultat concret il y a une première chose très bien : Tamer est très favorable à envoyer quelqu'un à la conférence anticapitaliste de Marseille. Il veut aussi réfléchir pour proposer aussi la possibilité d'inviter des personnes qui représenteraient quelque chose d'important ici d'un point de vue anticapitaliste.

Dans ce qui est déjà prévu, nous devons rencontrer des camarades qui sont directement impliqués dans la question des comités populaires, question passionnante et une camarade impliquée dans la solidarité avec la Palestine. Il semble par contre que en ce qui concerne Mahalla ça passera plutôt par les camarades des Socialistes Révolutionnaires.

Bon il y a aussi toute une discussion de même passionnante autour de la question des luttes ouvrières et de leurs formes d'organisation. Dernière chose, le rôle des étudiants, dont je me suis étonné qu'on n'en parle pas. En fait les universités étaient fermées depuis le début, elles sont juste en train de réouvrir et cela pourrait aussi déclencher de nouvelles choses. Au Caire la fac redémarre aujourd'hui et des choses commencent à être prévues.

Le Caire, dimanche 13 mars

Trois jours...

Situation à nos yeux de plus en plus paradoxale mais qui reflète ce stade du processus : dans le centre du Caire la reprise en main de l'armée est de plus en plus évidente. Cela se traduit par un couvre-feu toujours plus agressif. Hier soir alors que nous parlions avec un vendeur de journaux, deux membres de la police militaire sont venus nous interrompre et nous menacer à mots couverts.

Mais de l'autre côté le processus a développé la confiance. Quelques heures auparavant, nous nous sommes retrouvés devant le parlement avec quelques centaines de gens qui manifestaient pour la libération des prisonniers. C'étaient principalement des femmes. Même manière de lancer des slogans, confiance pour occuper la rue... Dans le bar dans lequel on allait tous les soirs, des militaires ont débarqué hier en gueulant sur les gens parce qu'on ne respectait pas le couvre-feu. C'était beau de voir la spontanéité avec laquelle un vieux monsieur s'est levé pour les insulter. Selon Sameh des Socialistes Révolutionnaires, il y a une explosion de grèves jamais vue dans l'histoire de l'Egypte. Même les travailleurs du zoo et les clowns se sont mis en grève ! On va aussi essayer d'aller voir ce qui se passe sur la fac.

Après le Renouveau Socialiste hier, on a donc rencontré des camarades des Socialistes révolutionnaires. Sur le fond, leurs analyses sont vraiment très proches. Le processus révolutionnaire est très profond, et avait d'emblée une forte dimension sociale. La première phase du mouvement a créée une différenciation avec les réformistes qui veulent le limiter aux changements dans la structure politique. Pour les camarades, il s'agit maintenant de préparer la prochaine phase, celle de la révolution sociale, et de créer dès maintenant les outils qui permettront de pousser en avant la prochaine explosion : 1) les syndicats et les formes d'organisation de travailleurs indépendants 2) les comités populaires (plusieurs centaines dans tout le pays), surtout ceux des quartiers populaires et 3) construire de nouvelles structures politiques : le RS focalise sur l'Alliance populaire, un regroupement avec des forces de gauche. Les SR essayent de créer un parti de travailleurs, centré sur le regroupement de syndicalistes. Ils ont déjà 300 signatures et pensent possible d'en avoir 1000 d'ici un mois pour le lancer. Même s'ils ne croient pas vraiment dans la possibilité de faire émerger quelque chose à partir de l'Alliance populaire (en substance, parce que les gens de la vieille gauche qui sont dedans ont des rythmes très lents, alors que la révolution n'attend pas), les SR disent rester ouverts sur la possibilité de réintégrer le processus de nouveau parti de travailleurs dans l'Alliance si les choses en venaient à évoluer dans le bon sens.

Nous ferons des compte-rendus plus complets en revenant mais, en ce qui concerne les Socialistes Révolutionnaires :

- il semble qu'ils accepteront de participer à la conférence anticapitaliste méditerranéenne (ils concertent leurs camarades dans les jours qui viennent)

- ils semblent implantés dans les lieux de travail et donc au fait de la situation dans la classe ouvrière. Ils vont nous organiser une réunion au Caire, sans doute jeudi, avec des syndicalistes de Mahalla et de l'industrie du cuir. Ces derniers font partie de plusieurs secteurs où des centaines de travailleurs les ont contacté pour lancer leurs propres syndicats. Ils nous ont dissuadé d'aller à Mahalla. Il y a une double campagne : contre les grèves qui entravent la "révolution" (c'est sur ce point que se fait la plus grande différenciation car l'essentiel des forces impliquées défend ce point de vue à part les deux groupes révolutionnaires et les travailleurs en lutte) et contre les "influences étrangères" (qui rendrait problématique notre présence pour les activistes avec qui nous entrerions en contact).

- paradoxalement Sameh semblait beaucoup plus confiant sur les possibilités de rapprochement avec les camarades du Renouveau Socialiste que ce qu'en disait Tamer la veille et du coup que ce dernier lui-même. Il dit que le passé est le passé et que la révolution est passée par là et est en train de rapprocher les deux groupes.

La suite au prochain épisode...

Juste quelques précisions sur le parti des travailleurs qu'ils veulent lancer :

1- il ne s'agit pas d'un parti qui remplacerait l'organisation des révolutionnaires (Sameh pense, de manière assez proche de Tamer du RS, que sur beaucoup de choses ils sont en train d'apprendre... qu'on ne peut pas savoir à l'avance tellement les choses sont ouvertes mais un autre camarade des Socialistes Révolutionnaires a précisé que pour l'instant, tous leurs camarades ne seraient pas impliqués dans ce parti)

- il s'agit de regrouper les travailleurs les plus "avancés" sur la base d'un programme minimum

- il s'agit d'une sorte de programme de transition, programme minimum comme ils disent avec des revendications d'ordre économique (salaire minimum et salaire maximum, éducation, santé...) et d'ordre politique (droits d'organisation et d'expression, droit des femmes et des coptes, rupture de tous liens avec Israël...)

- ce programme minimum est discuté avec les travailleurs qui rejoignent le projet : Sameh donnait comme exemple de la radicalisation des travailleurs le fait que des travailleurs qui rejoignent en ce moment le processus de fondation ont commencé à discuter le fait de faire une différence entre la revendication d'un salaire minimum et d'un salaire maximum (max de 10 fois le minimum) en disant que tout le monde devait être payé au même salaire.

Le Caire, lundi 14 mars

Quatre jours...

Lundi nous sommes allés sur la fac réouverte depuis deux jours au Caire. Pour y entrer on a dû utiliser des astuces parce que les entrées sont contrôlées et ils ne veulent pas d'étrangers à l'intérieur. Pareil pour introduire les discussions avec les étudiants et étudiantes.

On est vraiment dans des choses assez paradoxales qui permettent de réaliser à quel point une révolution réelle est un processus hétérogène et non mécanique. D'un côté des étudiantes qui revendiquent les aspirations de la révolution, qui ont participé à sa première phase mais qui disent que maintenant il faut relever le pays et qu'elles aiment l'armée. Les mêmes, qui disent aussi que désormais le changement passe par un changement des comportements individuels, disent également que la priorité de la révolution est d'améliorer les revenus des plus pauvres. (Par ailleurs la première étudiante qui nous disait cela, sachant que nous sommes français, a fait une critique assez féroce du racisme en France de sorte qu'il devenait assez difficile pour nous d'entrer dans une polémique critique par exemple du rôle de l'armée égyptienne). Et puis un peu plus loin sur le campus des étudiants occupent une partie de la fac pour demander la démission du directeur du département. Là le discours est beaucoup plus radical. En même temps dans ces cas de mobilisation la situation se tend toujours assez rapidement autour de nous même si on nous dit "welcome". Alors que des étudiantes nous expliquent pourquoi elles se battent, une autre commence une polémique sur le fait de nous parler parce que les problèmes doivent se régler entre Egyptien-ne-s. La tension monte alors autour de nous : même des étudiants qui animent la lutte nous demandent nos cartes. Avant que ça ne devienne plus problématique on s'en va : on n'est pas là pour créer un problème dans leur lutte.

Ici les questions qui tournent autour du foulard sont totalement déconnectées de la réalité. Une majorité de femmes portent le voile (sous des formes par ailleurs complètement diverses) mais sont totalement mélangées à celles qui ne le portent pas. Et il n'y a pas de lien entre radicalité du discours et le fait de porter ou ne pas porter le foulard. Idem dans les manifestations.

On a rencontré plus tard un Palestinien qui vit ici depuis longtemps dont on pourrait dire qu'il fait partie de tous ces indépendants de la gauche radicale. Autre perception. Témoignage assez hallucinant sur le premier jour de la révolution. Pour lui les six prochains mois sont déterminants et pendant cette période "tout est possible". C'est dans le sens de pousser toutes ces possibilités qu'il faut aller. Selon lui le Caire est devenu le centre de la révolution internationale.

En général les activistes radicaux, quelle que soit leur sensibilité, sont très positifs sur les possibilités de la situation. Il nous semble parfois, avec notre point de vue, qu'ils et elles sous-estiment la question de l'armée mais ça demande un développement plus long. Dans tous les cas la question de l'articulation entre intervention politique et une énorme confiance dans l'initiative "par en bas" est systématiquement posée.

Nous ne manquons désormais pas de contacts... mais craignons désormais de manquer de temps. Nous essayons aussi de rencontrer des gens sans médiation "partisane". Nous comptons ainsi nous rendre dans le quartier des travailleurs du cuir. Ils sont 15 000 au Caire disséminés dans des petites entreprises apparemment mais des centaines d'entre eux ont contacté les camarades pour s'organiser dans un syndicat indépendant.

Dans les jours qui viennent, des rencontres sont prévues avec des militants des comités populaires ainsi qu'avec des syndicalistes de Mahalla et justement de ces travailleurs du cuir.

Si les premiers jours nous avons été marqués par la présence de l'armée, notre voyage un peu plus en profondeur, sans évacuer ce premier aspect, nous a plus remis dans la richesse et la force du processus révolutionnaire.

Cédric est un peu frustré parce que dans les conditions actuelles sortir la caméra est difficile et il a l'impression de rater des images fantastiques. Mais je prend des tonnes de notes et on essaie de planifier des entretiens non "publics" où il pourra filmer.

Le Caire,mardi 15 mars

Cinq jours...

Mardi fut une journée riche.

Nous avions décidé d'aller, sans contact préalable, au quartier des tanneurs de cuir du Caire. En fait ce fut un véritable voyage. D'abord une assez longue marche qui nous a fait sortir du centre du Caire pour aller vers des quartiers beaucoup plus populaires. On s'est arrêtés dans un café magnifique. Là, le patron du café nous a demandé cash ce qu'on pensait de la révolution en Egypte. On lui a dit qu'on voulait surtout savoir ce que lui en pensait. Lui disait qu'il aimait la révolution et l'Egypte mais que plus que la révolution, il aimait l'Egypte. Des femmes nous ont dit la même chose qu'on avait entendu d'étudiantes à la fac sur le référendum de samedi : qu'il faudrait changer toute la constitution mais qu'en attendant il fallait déjà faire des amendements. En partant le patron a essayé de faire dire à Mélanie "Vive l'Egypte" et Mélanie répondait "Vive la révolution". Lui répondait "Vive l'Egypte" alors Mélanie a dit "Vive l'Egypte révolutionnaire". OK.

Sur le chemin on nous a indiqué que le début de la rue que l'on cherchait se trouvait entre une mosquée et un commissariat de police. En fait de commissariat de police il ne reste qu'une carcasse de bâtiment calciné ! Image illustrant bien la situation actuelle en Egypte : devant le bâtiment qui a brûlé se tiennent des flics qui font la garde !

Nous avons ensuite traversé un quartier que Cédric a décrit comme celui du développement inégal et combiné : au milieu des voitures et des motos, circulent des carrioles tirées par des chevaux. Des troupeaux de moutons, attendant sans doute l'abattage, sont dans la rue.

Anecdote encore surprenante. Alors que Mélanie demande le chemin à une femme, deux jeunes filles voilées lui demandent le prénom de Cédric et rigolent.

Et là c'est le choc. Derrière un très vieux mur d'enceinte le quartier des tanneurs est en fait un autre monde (ce n'est pas un quartier dans le sens où ils n'habitent pas là) avec ses dédales de rue en terre, une odeur prégnante de mouton. Pas de voitures mais des chevaux qui tirent des charrettes. Des milliers de travailleurs, uniquement des hommes, dans une multitude d'ateliers et d'entreprises de taille différentes. Dans un tout petit endroit très sombre où certains nous invitent à prendre le café, l'un d'entre eux nous propose d'organiser une visite. Il s'agit en fait du patron d'un atelier de 12 travailleurs, pour certains très très jeunes. Conditions hallucinantes que vous verrez sur une vidéo de Cédric. Un jeune qui lance des peaux dans d'énormes sortes de lessiveuses nous dit à la volée (alors que son patron est à côté de nous) "A quoi ça sert de faire ça pour 1 guinée". Quand Mélanie lui parle de grève, il sourit. Mais il refuse de se laisser filmer par Cédric.

En fait, hélas, on doit partir trop vite parce qu'on a un rendez-vous. On se dit qu'on reviendra avant notre départ. Mais voir ces conditions qu'on n'aurait jamais imaginé sera utile aussi si on rencontre comme prévu demain un représentant de ces travailleurs qui cherche à lancer un syndicat indépendant.

Notre rendez-vous est avec Hossam, sans doute le blogueur le plus connu de la révolution égyptienne qui est aussi membre des Socialistes Révolutionnaires. Cédric nage en plein bonheur. Il a pu faire des images tout l'après-midi et maintenant il va pouvoir filmer un entretien.

Hossam est un véritable pro des interview. Du coup on a une description très précise et vivante du processus et de la situation actuelle. Il est sans doute celui qui exprime le plus clairement depuis notre arrivée la centralité de la classe ouvrière organisée. Débat sur ce qui semble, de sa part, une sous-estimation du rôle des comités populaires. Mais pour lui la question est assez claire. La révolution n'a qu'un mois et il nous cite les révolutions du passé qui ont duré plusieurs années. Nous sommes dans la phase 2 de la révolution, celle de la polarisation. Dans ces conditions et vu les forces réduites des révolutionnaires, il faut organiser les dirigeants de la multitude de grèves dans le pays en une force qui permette, dans une troisième phase, de passer à l'offensive. Sa détestation de la police et de l'armée est un régal. Il nous parle aussi des Frères Musulmans, de sa certitude que cette forme hétérogène subira des différenciations et des scissions dans le processus.

Désormais notre agenda devient extrêmement chargé. Mercredi nous rencontrons un militant de la galaxie de la gauche radicale des années 70. Au téléphone il nous a dit qu'il nous ferait aussi rencontrer la figure centrale de la fédération des syndicats indépendants. Nous avons ensuite rendez-vous avec un des camarades du courant du Renouveau Socialiste en charge de leur intervention dans les comités populaires. Puis avec une autre camarade, apparemment proche de ce courant, impliquée dans les campagnes de solidarité avec la Palestine. Et enfin avec quelqu'un qui fait partie de cette génération de jeunes intellectuels égyptiens, radicalisés par le mouvement et qui cherchent actuellement la suite.

Bref, là on commence à être vraiment dedans...

Le Caire, mercredi 16 mars

Six jours...

En général, il semble que la pression monte sur la question du référendum de samedi. La coopération entre les forces les plus organisées, celles issues de l’ancien système et celles des Frères musulmans, devrait assurer le succès du oui. D’autant plus qu’ils arrivent à faire passer l’argument qu’il s’agit juste d’une première étape nécessaire. Mais l’ampleur de l’opposition sera un indicateur pour la suite.

Mercredi, c’était plutôt la journée émotions.

Nous avons d’abord rencontré Alaa, un militant issu de la génération des luttes des années 70. Emotion quand il décrit son sentiment en arrivant sur la place Tahrir le 25 janvier, pensant que c’est ce pourquoi lui et ses amis se sont battus pendant des années et, du coup, évoquant ceux et celles qui ne sont plus là pour voir ça.

Il fait une analyse fascinante de la structure du capitalisme égyptien et de son évolution depuis Nasser pour aboutir à ce système oligarchique d’imbrication entre l’appareil d’Etat et le big business. Il explique ainsi comment corruption et répression sont au coeur du système. Il faudra qu’on en fasse un compte-rendu plus développé parce qu’il explique aussi les conditions sociales qui ont mené à la révolution.

Il nous a décrit le rôle qu’a joué Facebook après l’assassinat de Khaled Saïd par la police. Il a suivi l’évolution des dialogues à cette période entre les jeunes et la radicalisation qui s’est opérée jusqu’à la remise en cause des lois d’urgence et du chômage. Huit mois avant la révolution un mouvement dit “des t-shirts noirs” a été lancé : chaque vendredi les jeunes faisaient une sorte de chaîne le long du Nil dans les villes contre les lois d’urgence, sans se parler, avec une distance d’un mètre entre chaque, de sorte que les lois répressives ne pouvaient s’appliquer.

Bon je n'ai pas le temps de tout développer…

Nous avons rencontré ensuite Nivine, des mouvements de solidarité avec la Palestine. Pour tout dire, sur cette question la discussion était un peu décevante par rapport à nos attentes.

Puis à la fin de l’entretien elle se met à parler de ce qu’elle pense de Mubarak, l’expérience de la répression pendant le mouvement, des trois jeunes des Frères Musulmans tués sous ses yeux à Tahrir… Séquence forte où la révolution n’est pas uniquement quelque chose qu’on analyse froidement. Cela me fait penser à Raymond qui aspirait à ce qu’au moins l’humanité fasse quelques pas de plus vers son humanité et qui est parti quelques jours avant qu’à travers l’Egypte l’humanité fasse soudain un grand pas en avant vers son humanité.

Enfin nous avons rencontré Ola qui s’occupe du développement des comités populaires pour le Renouveau socialiste. Alors là c’est tout un champ de discussions qui s’ouvre et, on n’a pas toutes les réponses, en grande partie parce que ce ne sont que les balbutiements. Ces comités commencent à s’organiser autour de revendications générales mais bien sûr aussi locales. On n’a pas forcément bien compris quelles étaient leurs activités excepté d’organiser des réunions dans les quartiers. Mais c'est peut-être tout simplement parce qu’en ce moment, ce que les gens désirent le plus, c’est justement débattre et l’organisation passe à travers cela.

Je sens quand même une tension quand on demande comment est pensée la connexion entre ces comités et les secteurs organisés de la classe ouvrière, comme s'il rencontrait trop souvent cette question comme prétexte pour ne pas construire les comités ou les construire de manière moins ouverte. Mais du coup sa réponse reste dans le flou.*

Bon on continue de creuser. Ce qui me manque un peu c’est d’aller dans des manifs, des meetings, etc… Mais c’est vrai que nous ne sommes là que pour une semaine, que nous ne parlons pas la langue… Bon il y a la manifestation de vendredi (plus que deux jours maintenant !).

Jeudi nous allons rencontrer les dirigeants de la fédération des syndicats indépendants…

(* Pour Mélanie : la tension venait de la formulation de la question, posée sur le lien entre les syndicats indépendants et les comités populaires. Un désaccord est formulé entre les deux groupes au sujet de quelles formations pour la classe ouvrière, une fédération de syndicats indépendants ou les formes d'organisation qui viendront. Le désaccord n'est donc pas sur le lien avec la classe ouvrière mais comment le construire. Elle réagissait sur une polémique à ce niveau.)

Le Caire, jeudi 17 mars

Sept jours...

Jeudi notre rendez-vous avec Kamel Abbas, souvent présenté comme le principal architecte de la construction de la fédération des syndicats indépendants, a été plusieurs fois repoussé. Du coup on s’est retrouvé autour des bâtiments du gouvernement. Devant ces bâtiments les manifestations n’arrêtent jamais. D’un côté du bâtiment on rencontre deux rassemblements, l’un pour la libération des prisonniers politiques. On nous explique que le gouvernement prétend qu’ils ont été tous libérés mais que ce n’est pas vrai. Un autre groupe manifeste pour son quartier, logements, électricité, etc… Alors qu’on fait le tour on découvre qu’une autre manifestation a lieu de l’autre côté du bâtiment, cette fois il s'agit d’un comité de quartier mobilisé contre la pauvreté.

La fédération des syndicats indépendants vient juste de s’installer dans des nouveaux locaux près de la place Tahrir. Kamel Abbas n’a pas énormément de temps parce qu’il enchaîne les réunions. La fédération des syndicats indépendants a été lancée le 30 janvier par les premiers syndicats indépendants qui s’étaient créés et des dirigeants de lutte de plusieurs endroits. Le constat était que les travailleurs participaient au mouvement comme individus mais non comme classe. Le 8 février elle a lancé un appel à des grèves en lien avec la journée internationale de solidarité. Le 9 février 40 000 travailleurs étaient en grève dans 15 villes. Le 10 février plus de 200 000 travailleurs étaient en grève dans la plupart des villes du pays et le mouvement s’étendait. Alors Kamel Abbas a annoncé à la télévision que si Mubarak ne démissionnait pas le lendemain (le vendredi qui est férié), il appelait à la grève générale pour le samedi. Alors l’armée a lâché Mubarak.

Il nous explique lui aussi qu’actuellement il y a des grèves dans tout le pays. Après la révolution les gens sont très actifs. Ils veulent leur propre syndicat. Il y a entre 20 et 25 millions de travailleurs en Egypte. Alors que des syndicats se lancent, l’objectif de la fédération est d’organiser au moins 3 millions de travailleurs dans les mois qui viennent. Il nous explique que le point de départ est que des groupes de travailleurs commencent à construire leurs propres organisations et ensuite ils peuvent s’affilier à la fédération.

La fédération, en tant que tel, n’a pas de lien avec les comités populaires. Mais selon Kamel beaucoup sont membres de comités en tant qu’individus. Kamel lui-même est souvent invité à des réunions organisées par les comités populaires.

Plus tard on rencontre Omar, un jeune qui bosse dans une petite boîte de production de cinéma. Je n’ai assisté qu’au début de la discussion parce que, grosse fatigue, fait de ne pas avoir mangé de la journée, j’ai dû rentrer précipitamment à l’hôtel. Mais là c’est un autre point de vue. Il raconte comment avant le 25 janvier il était sur les réseaux web constitués suite à la mort de Khaled Saïd et avait des amis très actifs mais pas lui. Il nous fait ressentir les sentiments de ceux et celles qui ont été au cœur de cette première phase de la révolution. Comment la veille du 28 janvier ils se disaient à Tahrir square qu’ils allaient sans doute mourir, que de toute manière, désormais, ils étaient repérés par la police, et qu’ils n’avaient plus le choix qu’entre mourir de toute manière ou au moins se battre pour leur liberté ; Il nous explique que le ressort principal était que la seule chose qu’ils ne voulaient pas c’était mourir humiliés. Il raconte cela avec beaucoup d’humilité, presque poétiquement. Il nous raconte notamment comment il s’est retrouvé avec des gamins qui utilisaient une station d’essence pour faire des cocktails molotov qu’ils envoyaient contre les flics. Quand il a voulu les imiter le sien a fait flop. Alors il s’est dit qu’ils le faisaient bien mieux que lui. Il nous décrit aussi la détermination de ceux et celles de ses amis qui étaient au centre de l’organisation du 25 janvier. Il dit que c’était, avant le 25 janvier, comme une boîte que ces groupes remplissaient avec toutes les colères et humiliations de tous les autres. Et quand la boîte a débordé ils et elles se sont mis à rediffuser cela à tout le monde. Il nous dit la détermination de ce noyau de jeunes. Il décrit ainsi une de ses amies lors de l’attaque du bâtiment de la police qui continuait de courrir contre les flics qui s’enfuyaient en tirant sur les manifestants, comme si elle ne se rendait pas compte que les balles pouvaient la tuer.

Vendredi, pour notre dernier jour ici, c’est la manifestation à Tahrir square contre le référendum.

Tahia saoura ! (vive la révolution)

Le Caire, vendredi 18 mars

Dernier jour au Caire pour Cédric et moi. Mélanie reste ici, elle va continuer de nous envoyer des informations sur l’évolution de la situation, la compréhension du processus et des forces qui y participent et suivre le contact avec les groupes de la gauche anticapitaliste notamment pour la conférence de mai.

Ce dernier jour est un vendredi avec la manif à Tahrir pour le Non aux amendements à la constitution.

Comme le vendredi de la semaine précédente l’ampleur de la manif n’a rien à voir avec les manifestations de masse de la première phase de la révolution mais ça reste néanmoins imposant. Deux choses ont changé en une semaine.

D’une part l’ambiance est beaucoup plus militante, ça discute partout des arguments, les discours sont plus longs et il y a moins de slogans. Cette fois il y a quatre estrades autour de la place avec des sonos. Dans toutes les rues adjacentes des jeunes, parfois des très jeunes distribuent des tracts. Ça durera jusque très tard le soir et on s’apercevra aussi qu’il y a des banderoles pour le non dans toutes les rues.

Ce qui est marquant aujourd’hui c’est la présence du papier: tracts, journaux, affiches. Comme si les différenciations politiques rendaient le développement d’arguments plus important et comme si désormais il s’agissait de diffuser en masse et atteindre des couches de la population non liées aux réseaux internet. Un jeune nous dit qu’une tâche cruciale maintenant pour les activistes c’est d’aller éduquer les gens et que des groupes s’organisent pour envoyer des militant-e-s dans tout le pays: vers le peuple comme les populistes russes du 19è et peut-être les maoistes des années 70.

D’autre part, alors que le vendredi précédent le chef militaire se faisait acclamer par la foule en prenant la parole sur l’estrade, cette fois sa tentative de monter sur l’estrade tourne court, il se fait repousser. Des rangées de soldats contiennent les manifestant-e-s pour assurer la circulation. Il y a un chaos spontané. Des groupes se mettent à tourner autour de la place débordant constamment les soldats. Et malgré tout il n’y a pas de forts signes de tension.

Pourtant ceux et celles que nous interrogeons ne critiquerons pas l’armée. Un seul nous dira que ce que veulent les manifestant-e-s c’est une deuxième révolution alors que l’armée veut la stabilité et que c’est pour cela que les soldats contrôlent la place.

Pour la première fois nous rencontrons des militants qui vendent un journal. Il s’agit du Socialiste, journal des Socialistes révolutionnaires. Le journal part comme des petits pains.

Les arguments principaux qui nous sont donnés pour le non sont:

- On ne peut construire une nouvelle société en gardant les fondations de l’ancienne

- Il faut du temps pour construire de nouvelles forces politiques: si les élections se tiennent tout de suite ce sont les anciens partis liés au régime et les Frères musulmans qui gagneront les élections

Quand nous demandons ce qu’ils et elles feront si le oui gagne, les réponses ne sont pas très claires et sont de trois types:

- Un questionnement sur la possibilité que tout soit transparent

- L’idée que c’est cela la démocratie et qu’il faudra accepter le résultat et ne rien faire

- Il faudra jouer le jeu mais aussi essayer de convaincre ceux et celles qui ont voté oui que c’est une erreur.

- Enfin certains disent qu’alors ils reprendront les manifestations du vendredi dans toutes les villes du pays.

Un seul argumente pour le oui. C’est un jeune qui se présente comme un membre des Frères musulmans. Il dit que ce que veulent les manifestants c’est une constitution laïque alors qu’il est pour un Etat islamique. Il dit aussi que c’est étrange que ces gens se revendiquent de la démocratie et craignent le résultat des urnes en voulant repousser la date des élections. Il dit que c’est parce que les Frères gagneraient s’il y avait des élections aujourd’hui.

Le soir nous rencontrons des camarades du courant du Renouveau socialiste.

Tamer explique que l’organisation du referendum est une tactique très intelligente du pouvoir car cela pousse le processus sur la voie de l’individualisation et de la politique électorale. Les révoltes ne sont pas politiquement représentées. Sur le champ électoral on ne peut pas entendre la politique de classe tandis alors que sur le terrain on peut la voir.

Pour lui il faut bien sûr soutenir le vote non. Mais ce vote est divisé, une part de ce vote est libéral – et même anti-démocratique quand certains utilisent l’argument qu’il faut repousser les élections pour empêcher les Frères musulmans de gagner - et islamophobe tandis qu’une autre part exprime surtout la volonté de continuer la révolution. Du coup le vote non n’est pas suffisant il doit être lié à l’exigence d’une assemblée constituante et la volonté de remobiliser la population, de l’entraîner hors de la politique électoraliste vers une politique de classe.

On a aussi toute une discussion sur la politique des socialistes dans le mouvement.

Le soir, très tard, alors que le couvre-feu a déjà commencé nous allons au bar d’un hôtel ouvert toute la nuit pour discuter avec deux jeunes, Sayed et Helmy qui ont pris une part active dans la révolution, à Tahrir et puis pour lancer un comité de quartier. Omar est aussi là. Ils ont tellement de choses à raconter, sur le 25 janvier, le 26, le 28, etc… Ils peuvent en parler pendant des heures. Cédric a tout ça dans sa boîte. Mais dedans il y a l’imagination incroyable, la détermination (les kilomètres parcourus dans les quartiers pour entraîner la population), les exemples pratiques en permanence venus de Tunis (ça les fait rire l’utilisation du coca contre les gaz lacrymo), les conseils d’un militaire qui fait qu’ils se regroupent dans des rues étroites où les voitures blindées ne peuvent pas passer, la coopération entre les gens sur la place, Sayed parle d’Utopia ou de communisme. Il faut insister pour que Helmy raconte comment on fait pour brûler une voiture blindée. Ils rigolent tous les trois en disant comment ils ont l’impression d’être devenus accros aux gaz lacrymo et que ça leur manque. Mais Helmy est grave aussi en racontant le sang partout à l’hôpital.

Ils racontent le début de leur engagement, le signal qu'ont été les grèves à Mahalla en 2008 et le mouvement du 6 avril. La suite n’est pas très claire pour eux mais quand on précise il leur semble évident que la classe ouvrière a un rôle central à jouer ainsi que les formes d’auto-organisation dans les quartiers. Ils savent que l’armée est contre eux. Ils en ont fait l’expérience à Tahrir.

Il y a maintenant des milliers, des dizaines de milliers d’Omar, Sayed et Helmy en Egypte. De leur capacité à continuer dans le processus et à se coordonner autour d’une politique révolutionnaire dépendra sans doute l’avenir de l’Egypte.

Il est 5 heures du matin. Dans quelques heures on va prendre notre avion. On traverse une dernière fois le centre du Caire. Dans les rues, banderoles, tags, tracts par terre c’est le NON qui est victorieux Mais sur le terrain institutionnel les choses ne se passent pas comme ça. Il est probable qu’aujourd’hui le oui l’emporte. Signe de ce que nous avons décrit comme l’Egypte entre deux eaux, une camionnette passe avec des soldats qui embarquent deux hommes. Ils leur donnent des baffes. Mais les choses sont loin d’être finies.

Un peu plus tard, alors que le couvre-feu est fini, dans la rue une voiture passe avec un type sur le capot. Il a un fusil à la main. Tout le monde flippe tellement des tensions en ce jour de vote… Cédric sort sa caméra. Cette fois il ne jouera pas à son screugneugneu, regrettant d’avoir raté le meilleur. En fait le type chasse seulement les pigeons! D’ailleurs il tire bien!

Révolution permanente. La vie continue. De plus belle.