Chine : un pays, deux classes ouvrières

Par leur situation objective comme dans leur conscience, les travailleurs chinois sont profondément divisés entre ceux installés de longue date dans les villes et les migrants issus de l’exode rural. Une séparation qu’il faudra surmonter pour que la classe ouvrière puisse faire jouer sa force potentielle immense.

I l y a 60 ans, une révolution paysanne et anti-impérialiste dirigée par le Parti communiste chinois instaurait la propriété d’État des moyens de production, et assurait aux travailleurs un emploi à vie, un logement, l’accès à l’éducation et à la santé, le droit à une retraite. C’est en 1978 qu’a commencé le processus de transformation de cette économie non capitaliste, bureaucratiquement planifiée, en « socialisme de marché ».

Pour avancer dans ce sens, le gouvernement a alors mené une politique double. D’un côté, il a créé les zones économiques spéciales, ouvertes aux investissements étrangers. De l’autre, il a conservé l’exploitation des entreprises d’État stratégiques, en se défaisant du reste. En 2001, 86 % des entreprises d’État avaient été privatisées en totalité ou en partie, dans le cadre d’un processus de pillage ayant permis l’enrichissement de dizaines de milliers de fonctionnaires locaux. Pour les travailleurs, les conséquences ont été catastrophiques : entre 1998 et 2004, 30 millions d’entre eux se sont retrouvés au chômage sans indemnités, perdant également leurs droits à la sécurité sociale et à la retraite.

La résistance à la privatisation s’est exprimée par des grèves, manifestations et occupations d’usines, qui continuent à ce jour et prennent parfois un tour violent, comme on l’a vu à travers les événements du 26 juillet 2009 à l’aciérie Tonghua Steel. Celle-ci ayant essuyé des pertes en 2008, la Commission d’administration et de supervision des entreprises de l’État (Casee) décida de la privatiser, après avoir accordé au gérant un bonus de 438 000 dollars US (tandis que les retraités de cette usine touchent 29 dollars par mois). Lorsque les ouvriers ont appris la nouvelle, ils ont fait irruption dans l’usine et ont frappè le gérant à mort. La presse chinoise a alors accusé la Casee de ne pas défendre les intérêts des travailleurs. Peu après, elle saluait la décision du gouvernement de freiner la privatisation. De même, la privatisation de l’entreprise Henan Linzhou Steel & Iron Group a été stoppée après que ses ouvriers se sont, au mois d’août, violemment confrontés à la police.

Le gouvernement étant également préoccupé par les réactions des travailleurs face aux nombreux abus des entreprises, il a promulgué en juin 2007 la Loi sur le contrat de travail (LCT), entrée en vigueur le 1er janvier 2008. Issue d’un processus de consultation sociale inédit, la LCT établit que le patronat doit signer un contrat de travail avec le salarié, réglemente les conditions de travail et de sécurité, rend le licenciement plus difficile et oblige, lorsqu’il survient, au paiement d’indemnités. Cela a suscité les protestations de la Chambre de commerce états-unienne ainsi que de la Chambre de commerce de l’Union européenne, laquelle a affirmé que cette loi « nuira à la flexibilité de l’emploi et provoquera une augmentation des coûts », ce qui « pourrait nous contraindre à reconsidérer de nouveaux investissements et même la poursuite de nos opérations en Chine. »

Le fait que la LCT existe ne signifie pas qu’elle soit appliquée. Les patrons recourent à tout type de subterfuges pour la contourner, comme le fait de donner aux travailleurs des contrats écrits en anglais ou de les obliger à signer un second contrat en blanc. Selon le ministère des Ressources humaines, plus de 15 millions de travailleurs n’avaient pas encore de contrat de travail en 2008. Selon Shen Deyong, vice-président de la Cour suprême du peuple, la possibilité de recours légaux a cependant conduit au doublement des jugements en matière de droit du travail.

Les travailleurs migrants

L’existence d’une population qui se déplace à l’intérieur du pays à la recherche de travail est en Chine un phénomène traditionnel, mais les dimensions qu’il a prises inquiètent les autorités. Depuis 1958, lorsque le « registre de naissance » mentionnant la classe sociale d’appartenance est devenu obligatoire, aucun habitant ne peut librement et légalement quitter sa résidence d’origine, le hukou. À partir de ce moment, et jusqu’aux débuts de la réforme économique, la ville est devenue pour les ruraux une sorte d’Eden hors d’atteinte.

L’application de la réforme économique à la campagne, avec pour conséquences la disparition de nombreuses communes rurales, une mécanisation et une rationalisation du travail, l’utilisation de terres de culture pour la construction de logements, a produit des millions de chômeurs. Au même moment, dans les villes, la réticence des jeunes à accepter des emplois pénibles et mal payés créait une pénurie de main-d’œuvre. Au paysan au chômage et ne disposant que d’un bas niveau d’éducation, la ville offrait un salaire double de celui qu’il pouvait toucher à la campagne. Pour les patrons, les migrants sont alors devenus l’incarnation d’un rêve : leur salaire était moitié moins élevé que celui des travailleurs urbains enregistrés et, placés sous la menace permanente d’une expulsion et d’un renvoi à la campagne, ils ne pouvaient exiger aucun des droits des travailleurs légaux. À mesure que l’exode rural s’accentuait, grandissait aussi la disparité entre les revenus de la campagne et ceux de la ville. Selon l’Académie chinoise des sciences sociales, leur rapport était en 2007 de 1 à 3,27.

Entre 1978 et 2006, la population urbaine est passée de 18 % à 43,9 %. Les migrants constituent le tiers de la population de Pékin et de la province industrielle du Zhejiang (capitale Hangzhou). À Shenzhen, 12 des 14 millions d’habitants sont des migrants.

La situation des migrants s’est améliorée à partir de 2003, lorsque le Conseil d’État les a reconnus en tant que travailleurs, en leur accordant les mêmes droits qu’aux travailleurs urbains. Parallèlement, la Fédération des syndicats de Chine – officielle – a lancé parmi eux une campagne de syndicalisation, en développant des syndicats composés uniquement de migrants. Début 2008, 62 millions de migrants (la moitié selon les chiffres officiels) appartenaient à un syndicat. En réalité, leur situation a cependant peu évolué. Seuls 12,9 % de ces travailleurs disposent aujourd’hui d’un contrat de travail, et 10 % seulement bénéficient de droits à la sécurité sociale, dont ils ne peuvent toutefois pas faire bénéficier les familles restées à la campagne.

Une faiblesse et un défi

La classe ouvrière chinoise se mobilise face aux conséquences de la crise et, ce faisant, commence à prendre conscience de sa force. Avant, les travailleurs mécontents changeaient simplement d’emploi. Aujourd’hui, ils bloquent des routes, font grève et occupent des usines malgré une répression policière très dure. Menés en dehors des syndicats officiels, les conflits prennent la forme de grèves sauvages explosant spontanément. Ils portent le plus souvent sur le paiement des arriérés de salaire, l’obtention d’indemnités de licenciement, l’amélioration des conditions de sécurité et de travail. Des
revendications concernant l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail et le paiement des heures supplémentaires sont également apparues et commencent à se développer.

Le grand point faible, sur lequel jouent le patronat et le gouvernement du Parti « communiste », est la division entre travailleurs migrants et travailleurs urbains légaux, notamment du secteur d’État. Pour les premiers, les travailleurs du secteur encore étatisé sont des « privilégiés ». Quant à ceux-ci, ils n’oublient pas que les autorités ont utilisé les migrants pour briser de nombreuses grèves contre les privatisations. Surmonter cette division et faire converger les luttes qui sont menées dans chacun de ces secteurs est l’un des tout premiers défis actuels de la classe ouvrière chinoise.

Virginia de la Siega.

Quelques sources

Les sources utilisées pour cet article, non accessibles en français, proviennent du China Labour Bulletin (www.clb.org.hk) publié à Hong Kong. Les principaux articles ou études consultés sont les suivants :

- No way out : worker activism in China’s state owned enterprise reforms, septembre 2008. Également sur Rights and Democracy, www.dd-rd.ca.

- China debates the lessons of Tonghua tragedy, 9 août 2009.

- Going it alone : the workers movement in China (2007-2008), 9 juillet 2008.

Migrant workers in China, http://www.china-labour.org.hk/en/node/100259.

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