Chine : le massacre de Kunming et la « question ouïgoure »

Le 1er mars, 29 personnes ont été tuées à l’arme blanche à Kunming, la capitale du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine. Les autorités dénoncent les « séparatistes ouïgours »…

Une dizaine d’hommes et de femmes, vêtus de noir, armés de dagues et couteaux se sont attaqués aux personnes rassemblées dans un hall de gare. Quatre d’entre eux auraient été tués par la police et un autre arrêté. Il s’agirait de Ouïgours, des musulmans peuplant le Turkestan oriental, à savoir la Région autonome ouïgoure du Xinjiang, l’une des cinq régions autonomes ayant en Chine un statut spécial, à l’instar du Tibet ou de la Mongolie intérieure.
Le Xinjiang se trouve loin de Kunming, dans le Grand Ouest de la Chine. Cependant des actions « terroristes » attribuées par les autorités aux Ouïgours ont déjà été menées jusque dans la capitale, Pékin, le 28 octobre 2013. On ne peut exclure des provocations menées par les services secrets chinois. Par ailleurs, les immolations ou attentats ne sont pas nécessairement le fait de mouvements séparatistes organisés : ils peuvent être des actes de révolte ou de désespoir de la part de membres d’une seule famille.

Un attentat à dimension politique
Le rejet des Ouïgours envers le pouvoir est en effet profond. Ils se sentent progressivement dépossédés de leur propre pays : les Hans (ethnie majoritaire en Chine) ne représentaient que 10 % de la population du Turkestan oriental il y a une cinquantaine d’années, 40 % aujourd’hui. Témoin de la profondeur des tensions, en réaction à une répression policière, des émeutes d’une très grande violence le 5 juillet 2009 avaient ensanglanté Urumqi, capitale de la région autonome, faisant, selon les chiffres officiels, 197 morts et près de 2 000 blessés. Le lendemain, une contre-émeute avait été menée par des Hans. L’an dernier encore, de très nombreux incidents se sont produits dans le sud du Xinjiang, à grande majorité ouïgoure.
L’attaque du 1er mars, l’un des attentats les plus meurtriers perpétrés en Chine, s’est déroulée peu avant l’ouverture de la session annuelle du Parlement chinois, soulignant sa portée politique.
Au-delà du Yunnan, jouant l’étouffoir, la presse chinoise n’a pas accordé beaucoup de place à l’événement. Cependant, les « faiseurs d’opinions », pour reprendre l’expression de Brice Pedroletti, semblent prendre conscience des enjeux de la « question ouïgoure ». Le « blogueur star » Han Han a ainsi souhaité que « nous ne dirigions pas notre haine contre toute une ethnie et une religion ». Un journaliste chinois originaire du Xinjiang a fait circuler une pétition de Ouïgours (universitaire, internautes, étudiants, médecins..) condamnant les « actes inhumains » du Kunming, mais demandant au gouvernement de « faire toute la lumière sur ces événements » pour que le drame de 2009 (provoqué par un sentiment de déni de justice) ne se reproduise pas (le Monde daté du 4 mars 2014).
Pour Pékin, les enjeux sont considérables. Le Xinjiang est en effet la plus grande des régions autonomes, représentant un sixième du territoire de l’État chinois, pour une population d’environ 20 millions d’habitants, dont quelque 10 millions de Ouïgours turcophones (45 % du total) et d’autres ethnies de religion musulmane. Il borde huit pays (Mongolie, Russie, Inde, Pakistan, Kirghizistan, Kazakhstan, Afghanistan et Tadjikistan) dans une zone géopolitiquement instable.

Pierre Rousset

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.