Chine : « il est important de reconquérir les syndicats »

Rencontre avec Au Loong Yu, l’un des fondateurs de Globalization Monitor (Hong Kong), aujourd’hui membre de la rédaction de China Labour Net et auteur du livre « China’s Rise : Strength and Fragility » (Resistance Books, IIRE, Merlin Press, disponible à la librairie la Brèche).
Peux-tu nous parler des luttes de travailleurs qui ont soulevé des questions de démocratie, qui se sont opposés à la privatisation et qui se sont battus pour 
de meilleures conditions de travail ?

Deux exemples sont particulièrement intéressants. Le premier et le plus récent est celui des 700 travailleurs de la société Ohms Electronics Shenzhen (partenaire 
de la société japonaise TNC Panasonic) qui ont fait grève pendant trois jours, du 29 au 31 mars 2012, sur la question des salaires et du temps de travail. Ils ont demandé aussi de nouvelles élections dans leur syndicat afin que leurs intérêts soient mieux représentés. Les travailleurs se sont plaints, dans leur lettre ouverte du 26 mars, du fait que le président du syndicat ait été nommé par la direction et qu’il était lui-même un cadre, ce qui violait la législation sur les syndicats et la charte du syndicat officiel. La grève a été un succès quand une partie des cadres intermédiaires mais aussi des gardiens de sécurité ont rejoint le mouvement. Les travailleurs ont également utilisé Weibo, la version chinoise de Twitter, afin d’étendre leurs revendications sur le net. Bien que plus tard la direction a réussi à diviser les cadres intermédiaires des travailleurs grévistes, l’action a réussi à arracher des concessions sur les revendications économiques des travailleurs ainsi qu’un accord visant à l’organisation d’une nouvelle élection de la direction syndicale par le syndicat local. L’élection a eu lieu entre fin avril et début mai et bien que l’ancien président ait perdu l’élection, le nouveau président du syndicat est un cadre de l’atelier et d’après certaines sources il y aurait eu manipulations et fraudes lors de l’élection. Malgré cela, la moitié des membres du nouveau comité du syndicat seraient des travailleurs qui avaient fait grève. À cause de la censure et d’une répression féroce, il est difficile de vérifier cette information.
Cet exemple est très significatif car les travailleurs, même s’ils font souvent grève, ne sont pas toujours conscients de combien il est important de reconquérir les syndicats pour eux-mêmes, de façon démocratique car ils n’ont pas une identité collective forte. Je ne sais pas si les travailleurs de chez Ohms ont été inspirés par la grève de Honda Foshan en 2010. Mais en tout cas cette grève-là est considérée comme un événement déterminant dans le développement de la conscience des travailleurs ruraux migrants. En mai 2010, 1800 travailleurs chez Honda Foshan sont passés à l’action. Ils ont demandé une augmentation de salaires et la réorganisation du syndicat d’entreprise. Ceci a entraîné pendant l’été une vague de grèves des travailleurs des entreprises automobiles étrangères. Dans une lettre ouverte, les délégués des travailleurs ont condamné le syndicat de la branche en écrivant : « Nous sommes scandalisés par l’appropriation des fruits des luttes des travailleurs par le syndicat. Nous insistons pour que le syndicat de l’usine soit élu par les travailleurs de la chaîne de production. » Les raisons de leur lutte données dans la lettre sont dignes d’attention : les travailleurs ne luttaient pas seulement pour leurs propres intérêts mais étaient préoccupés par les intérêts des travailleurs de la Chine entière. Une vision tellement large et très rare chez les travailleurs ruraux migrants. 
La grève a duré plus de deux semaines et n’a pris fin que lorsqu’on a proposé aux travailleurs réguliers de l’usine une augmentation de salaire de 35 % et à ceux qui travaillaient en tant qu’« internes » à l’usine une augmentation de plus de 70 %. Plus tard la direction a accepté aussi de nouvelles élections dans le syndicat d’entreprise. Le syndicat local a peu après annoncé l’élection du syndicat d’entreprise dans l’usine fin août 2010. Il s’est avéré 
que ce n’était qu’une élection partielle où seulement une partie de la direction du syndicat d’entreprise a été réélue et que l’ancien président, qui était très mal vu par les grévistes, a gardé son siège. Un peu plus d’un an plus tard, l’élection d’une nouvelle direction du syndicat d’entreprise a eu lieu, en novembre 2011. Celle-ci n’était pas véritablement démocratique non plus puisque la direction sortante a gardé le monopole de la nomination des candidats pour la nouvelle direction de manière à ce que des membres de la direction de l’entreprise soient élus, tandis que des militants qui avaient dirigé la grève en 2010 ont été totalement écartés. Malgré cela, 
la grève a montré que les travailleurs ont le pouvoir d’améliorer leur situation.
Ces deux exemples d’action ouvrière et la revendication d’un syndicat contrôlé par la base, donnent une image alternative de travailleurs qui se battent pour leurs droits, plutôt que celle où les travailleurs sont perçus comme un groupe vulnérable qui aurait besoin d’une aide extérieure et de travailleurs qui ne pourraient pas résister tout seuls contre l’injustice, comme les travailleurs de Foxconn qui se suicidaient.
L’intégralité de l’interview (en langue anglaise) est disponible sur le site de Europe Solidaire Sans Frontière : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article26908
Propos recueillis par Terry Conway (traduction de Ross Harrold)

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