Chili. L’enfer sous terre, le profit… sur terre

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La mésaventure et le courage des 33 mineurs qui ont passé 70 jours enterrés à la suite d’un éboulement dans la mine de San José (nord Chili) ont fait le tour du monde. Mais la solidarité populaire a été largement instrumentalisée par le gouvernement de Sebastian Piñera.

Le président du Chili, Sebastián Piñera, l’ultralibéral « Berlusconi chilien », élu en janvier 2010, est un habitué des médias et un multimillionnaire qui entend gérer le Chili comme ses entreprises. Les « 33 » (32 Chiliens et un Bolivien) ont été proclamés « héros du bicentenaire de l’indépendance » avec une débauche de discours patriotiques et de drapeaux nationaux. Le gouvernement a transformé leur sauvetage, suivi en direct par des millions de personnes, en un show impressionnant : plus de 1 700 journalistes du monde entier présents sur le « campement de l’espoir » et, deux mois durant, le ministre des Mines et ex-dirigeant de la filiale chilienne d’Exxon Mobil, a joué l’animateur vedette. Mais le jour J, c’est Piñera qui était sous le feu des caméras. Une bonne opportunité pour redorer le blason d’une droite marquée par ses liens avec la dictature du général Pinochet (1973-1989), juste avant la tournée européenne du président. Celui-ci ne s’y est pas trompé en déclarant : « Le Chili sera désormais reconnu non pour Pinochet, mais comme un exemple d’unité, de leadership, de courage, de foi et de réussite ».
Mais derrière ce voile médiatique, il y a les terribles conditions de travail des mineurs et l’exploitation forcenée des richesses naturelles. 58 % des exportations sont liées à la mine. Le Chili produit 40 % du cuivre mondial et, si l’entreprise publique Codelco domine encore le secteur, Pinochet a ouvert les portes aux capitaux privés transnationaux ou locaux. Ce modèle a ensuite été poursuivi avec entrain pendant vingt ans, de 1990 à 2010, par les gouvernements sociaux-libéraux de « la Concertation ».
Tout a été fait pour passer sous silence les causes réelles de l’accident. Les plaintes des familles contre les propriétaires de San José, les mobilisations des mineurs restés dehors, les déclarations de la Confédération minière du Chili qui regroupe 18 000 syndiqués, ont été systématiquement marginalisées. Dans la région d’Antofagasta, 277 gisements sur 300, dont celui de San José, sont exploités sans être aux normes. Et il n’y a que seize inspecteurs pour contrôler plus de 4 000 mines dans tout le pays !
Cette exploitation éhontée du travail touche d’ailleurs tous les secteurs de l’économie. 443 personnes sont décédées à la suite d’un accident du travail en 2009, pour une population active de moins de 7 millions. Lorsqu’il est sorti de la mine, Luis Urzúa, fils d’un dirigeant syndical communiste disparu durant la dictature, a déclaré : « J’espère que cela n’arrivera plus jamais ».
Ces dernières années, les luttes étudiantes et les grèves de travailleurs se sont multipliées, notamment chez les mineurs travaillant en sous-traitance pour les grandes entreprises. Dans le Sud, les Indiens mapuches mobilisés et en grève de la faim montrent aussi la voie. L’approfondissement de cette dynamique, dans une perspective indépendante des sociaux-libéraux, est une des conditions indispensables à la construction d’un projet alternatif au capitalisme néolibéral et à l’intégration du Chili dans une dynamique régionale de changements démocratiques.
Franck Gaudichaud