"Chercher à comprendre comment se manifeste et se reproduit ce système inégalitaire de normes de féminité et de masculinité"

Entretien. Docteur en psychologie sociale, Hugues Demoulin est conseiller d’orientation psychologue scolaire. Il publie prochainement un livre égalité mixité : état des lieux et pratiques en collège et lycée. Avec lui, nous revenons sur les enjeux de la question du genre, en particulier dans le domaine scolaire et éducatif. Il interviendra sur ce sujet dans le cadre de la fête du NPA de Louviers (27) samedi 18 janvier.

Le « genre » fait l’objet de nombreux débats, parfois très vifs. De quoi s’agit-il ?
Nous pouvons facilement constater que toute notre vie sociale est organisée autour de deux catégories, le féminin et le masculin, ce que l’on appelle le sexe. Avant même notre naissance, avec l’échographie, nous sommes identifiéEs comme fille ou garçon. Cette différenciation aura des conséquences pour toute notre vie : selon que l’on naît fille ou garçon, notre environnement se comportera différemment à notre égard. Nous n’apprendrons pas à nous tenir tout à fait de la même façon ou à prendre la parole en public. Il faudra nous conformer à ces normes sociales liées à notre sexe de naissance et faire attention à ne pas les transgresser : un garçon qui a envie de jouer à la poupée doit refréner son désir ; une fille ne doit pas rire trop fort. 
Ces différences sont source de fortes inégalités et de discriminations. Les rôles sociaux traditionnellement masculins et féminins n’ont en effet pas la même valeur : bricoler est plus valorisant que faire la vaisselle, et les activités de soins aux autres sont moins reconnues que celles qui visent à fabriquer des objets.
Contrairement aux discours caricaturaux que l’on peut entendre, le genre n’est pas une théorie qui chercherait à produire des êtres asexués. Étudier le genre, c’est chercher à comprendre comment se manifeste et se reproduit ce système inégalitaire de normes de féminité et de masculinité, qui nous enferme, homme autant que femme, dans des façons de penser stéréotypées et porteuses de préjugés. Le genre s’intéresse donc à tous les domaines de la vie et de la connaissance : la distinction biologique des humains en deux catégories de sexe est elle-même une construction sociale. Ce qui nous est présenté comme « naturel » ne l’est pas nécessairement. Le genre est un système qui justifie des inégalités et légitime des discriminations sexistes et homophobes. 
C’est sans doute pour cela que l’affirmation du « genre » comme clé de lecture sociale suscite tant de polémique : il met en lumière un ordre social qui se maintient parce qu’il est invisible. Il faut donc « défaire le genre » et déjouer ses modes d’emprise sur nos façons de sentir, de penser et d’agir.

Quel a été le point de départ de ton travail sur l’importance du genre à l’école ?
J’ai eu la chance de lire à vingt ans des ouvrages féministes, dont l’un d’entre eux portait le titre explicite : La petite différence et ses grandes conséquences (1). Il montrait comment les différences anatomiques et physiologiques, soit une petite partie de notre humanité, déterminent des destins sociaux bien différents. Par la suite, intervenant en entreprises, j’ai pu mesurer la constance de ces inégalités. 
À l’école, les différences entre filles et garçons sautent aux yeux, il suffit d’observer la composition des classes selon les filières. Mais ce qui m’a le plus interrogé, en tant que conseiller d’orientation psychologue, c’est à quel point ces différences sont considérées comme « naturelles », par les élèves, les familles et les collègues, quelle que soit leur fonction, et que l’on considère comme des « choix personnels » ce qui relève de puissants déterminismes sociaux.
Laisser-faire, c’est participer à la reproduction des inégalités de genre entre filles et garçons. Mais c’est aussi laisser à eux-mêmes et à elles-mêmes les jeunes qui souhaiteraient faire des choix différents de leur destin social de fille ou de garçon. Le rôle du système scolaire est de permettre à chacun non seulement de bénéficier d’un égal accès à l’éducation, mais aussi de pouvoir concevoir des projets qui ne soient pas bridés ou moqués parce qu’ils sont atypiques. Cela concerne tous les domaines dans lesquels l’école a vocation à intervenir : apprentissage, culture, santé et sexualité, orientation, citoyenneté.

Comment l’école traite la question du genre ?

L’école française a décrété la mixité en 1975, mais elle ne l’a pas pensée, contrairement à d’autres pays. En France, on éduque filles et garçons ensemble, tout comme on éduque ensemble les élèves quelle que soit leur origine. C’est une grande vertu de notre système, mais cela soulève des questions complexes : comment traiter de façon égale tout en cherchant à corriger des inégalités sociales ?
Les dispositifs spécifiques de type « égalité des chances » sont sans doute utiles, mais ils ont une portée limitée. Plus pertinent est sans doute de développer les capacités des jeunes, en fonction de leur situation sociale, à identifier les déterminants de genre dans leur quotidien, pour s’affranchir des stéréotypes liés à leur sexe dans leurs projets ou dans les situations vécues. Pour la période 2013-2018, le gouvernement actuel a affirmé son engagement pour passer de l’égalité de droit à l’égalité réelle (éducation à la sexualité, sensibilisation aux stéréotypes de genre dès le plus jeune âge, etc.). Ce qui est important, c’est que la lutte contre les discriminations de genre soit légitime et fasse partie des missions fondamentales de l’éducation.

Il y a régulièrement des polémiques autour des initiatives visant à lutter contre les stéréotypes de genre. Peux-tu nous en parler ?

Tout ce qui touche à la répartition féminin/masculin est source de tensions. Dans la continuité de la « manif pour tous », il existe des comités « vigilance genre » qui contestent, parfois de façon violente, les actions de lutte contre les sexismes menées en classe ou dans la formation initiale des enseignantEs. Ainsi en 2010, la demande d’interdiction de projection dans les écoles du dessin animé le Baiser de lune, histoire d’amour entre deux poissons de même sexe. Et en 2011, la vive polémique qui a accompagné la publication des manuels de SVT en classe de première. Actuellement, c’est la projection du film Tomboy (2) dans le cadre d’un programme éducatif (l’histoire d’une fille de 10 ans qui se fait passer pour un garçon), qui est contestée.
Ces manifestations posent la question légitime du rôle de l’école dans l’éducation. Mais aussi la question de la stratégie à adopter : si la prudence est forcément de mise, elle ne doit pas virer à la frilosité. Rappelons que le code de l’éducation précise : « le droit à l’éducation doit permettre à chacun et chacune de développer sa personnalité (…), de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle et d’exercer sa citoyenneté » (art. L.111-1). La compréhension des mécanismes du genre contribue à ces finalités et justifie les actions entreprises en ce sens.

Propos recueillis par Sophie Ozanne

1 – La petite différence et ses grandes conséquences, Alice Swarzer, édition Des femmes, 1977.
2 – Tomboy de Céline Sciamma, 2011, disponible en DVD.

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