Beaubourg : le surréalisme en roman-photo

Le centre Pompidou (en grève) consacre à la photographie surréaliste une grande exposition, « La subversion des images », confuse et critiquable sur bien des points, mais utile et méritoire aussi par l’abondance d’images novatrices ou méconnues qu’elle présente.

Le surréalisme et ses expressions « artistiques » gardent la faveur des musées et de leurs visiteurs, et parmi les arts, la photographie a fait l’objet ces derniers temps d’un engouement (et d’une exploitation marchande) sans précédent. Voilà qui devrait assurer le succès de cette vaste exposition de photographies surréalistes rassemblant, d’abord à Paris (jusqu’au 11 janvier 2010), puis à Winterthur et à Madrid jusqu’à la fin de l’été, près de 400 œuvres des plus variées et parfois rarement montrées. Ce foisonnement d’images justifie à lui seul la visite. Ce n’est pas seulement que certaines d’entre elles, précise le musée, puissent « heurter la sensibilité du jeune public » et exciter la curiosité générale, c’est aussi que beaucoup d’autres relèvent du projet de « démoralisation de l’Occident » constamment inscrit au programme révolutionnaire des surréalistes.
En dépit du titre de l’exposition, spécieusement emprunté au surréaliste belge Paul Nougé, cet aspect subversif n’éclate guère dans les neuf salles du parcours (et chapitres de l’énorme catalogue), dont la dernière passe carrément de l’histoire au roman. Elle prétend qu’une proportion significative de ces révolutionnaires (alors pour la plupart au bord de la misère, et durablement) alla travailler pour la publicité et manger dans la main du grand patronat ! Un catalogue étonnamment fautif, une chronologie s’achevant en 1941 alors que sont exposées une vingtaine d’œuvres s’étageant entre 1944 et 1958, une importance risible accordée à des personnages insignifiants, l’omission de personnalités décisives dans l’exploration et la diffusion de « l’esthétique » surréaliste (Marcel Duchamp et son Anemic cinema, Jacques Brunius, qui influa tellement sur le cinéma français, etc.), ces « imperfections » parmi beaucoup d’autres empêchent de parler de travail sérieux et abouti et moins encore d’exposition historique.
L’essentiel n’est sans doute pas là. Le roman-photo, les surréalistes n’avaient (et n’ont) rien contre, à condition d’être assumé et dérangeant (voire « porno » comme le 1929 de Man Ray, Péret et Aragon). Il y a surtout ce fait que « l’expérience continue », comme écrit justement d’après Nougé le commissaire de l’exposition le plus proche de son sujet, Quentin Bajac, probablement empêché de le montrer ici plus nettement. Après 1941, il y eut Cartier-Bresson, resté surréaliste jusqu’à sa mort (à preuve, une récente exposition au Musée d’art moderne de la ville de Paris), bien d’autres artistes surréalistes de premier plan ignorés par l’exposition, photographes comme Gilles Ehrmann (à quand une rétrospective ?), peintres s’emparant de photos comme Télémaque, etc., tandis que de nouvelles images surgissent toujours dans le même esprit aujourd’hui. Ce commissaire a raison aussi de parler de « rêverie de la matière ». L’exposition le rappelle un peu malgré elle, il y a là une poésie matérialiste, inépuisable et désormais à la portée de chacun.
Gilles Bounoure

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