Anna Hazare et le mouvement anticorruption en Inde : un danger ou une opportunité ?

Anna Hazare est devenu le symbole de la lutte contre la corruption en Inde. Il est présenté comme un « nouveau Gandhi » inspiré par les luttes non violentes, soutenu par les masses et vainqueur du gouvernement.
Au-delà du symbole, qu’en est-il réellement de ce mouvement dans la population indienne ?

Anna Hazare, militant de 73 ans, a fait deux grèves de la faim, en avril et en août. Il revendiquait une commission paritaire chargée de l’élaboration d’une loi anticorruption. Pour lui et les membres de « son équipe », il s’agit de créer et de donner des pouvoirs à une commission « propre », chargée de faire respecter la loi. Il ne s’agit pas de permettre le contrôle de l’État et des industriels par la population. Hazare ne critique pas les lois votées contre les intérêts de la population, la politique néolibérale qui a permis aux entreprises de s’approprier les terres, l’eau, les ressources minières, etc.

Le gouvernement a fini par lui céder. Les citoyens indiens pourront s’adresser à un médiateur dans chaque État et se plaindre de faits de corruption impliquant des fonctionnaires, même s’il s’agit de hauts fonctionnaires ou du Premier ministre.

Il faut dire que depuis un an, le gouvernement central indien, conduit par le Parti du Congrès, est mis en cause dans de nombreuses affaires de corruption : les plus importantes sont celle des pots-de-vin reçus par le président du comité organisateur des Jeux du Commonwealth de 2010 et celle des contrats de licences de téléphonie mobile. D’autres scandales ont éclaboussé la coalition d’opposition du BJP1, le parti national-hindouiste, dans une affaire d’exploitation illégale d’une mine appartenant à l’État du Karnakata.

Les réactions de la classe politique, des milieux d’affaires sont contradictoires. Une partie de la bourgeoisie pense que la corruption entrave le développement économique, alors que l’autre en profite lorsqu’elle est au pouvoir.
Anna Hazare a été soutenu publiquement par des patrons d’industrie, de chambres de commerce, des « gourous » réactionnaires, par le BJP et des associations du mouvement nationaliste hindou. Le BJP a su profiter de la corruption lorsqu’il était au pouvoir central. Il en profite toujours dans les États qu’il dirige et utilise la mobilisation anticorruption contre le Parti du Congrès.

Dans un premier temps, le gouvernement du Congrès s’est empressé de répondre à la demande d’Hazare, car cela lui permettait de désamorcer un mouvement dans un contexte politique où ces affaires de corruption à l’échelle nationale ont choqué la population. Il a ensuite essayé la fermeté pour finalement reculer au vu des mouvements de protestation qui se sont amplifiés.

C’est essentiellement la classe moyenne urbaine et rurale, préoccupée par ses propres intérêts, qui s’est mobilisée pour soutenir Anna Hazare, au travers des moyens électroniques, puis des médias qui ont relayé. Le magazine Outlook s’inquiète de ce revirement contre le Premier ministre Manmohan Singh, alors que c’est la continuation de la politique de réformes de libéralisation économique, de privatisation et de globalisation engagées en 1991 qui a permis aux parents des jeunes protestataires de s’enrichir et de bénéficier des fruits du développement.

Les allocutions enflammées d’Anna Hazare contre les politiciens corrompus ont séduit. Des milliers d’Indiens ont participé à la première grève de la faim en avril. Au-delà des personnalités qui ont lancé ce mouvement, la population s’est emparé de la campagne pour protester contre l’arbitraire et la corruption au bas de la société.
Le rejet et le dégoût des politiciens qui se sont enrichis pourraient déboucher sur un mouvement plus important. La démagogie du « tous pourris » simpliste oublie que la corruption s’est développée à cause de la politique néolibérale. Le slogan « Anna est l’Inde et l’Inde est Anna » semble signifier que toute la population indienne est derrière Anna Hazare alors que ses déclarations partisanes sur l’action en faveur du développement rural des deux Premiers ministres du Gujarat et du Bihar avaient créé la polémique : le premier a favorisé les émeutes communautaires antimusulmanes de 2002 et le dernier est touché par un scandale de corruption.

Du côté des militants de la gauche ou de l’extrême gauche indienne, les réactions sont également diverses. La difficulté pour la gauche indienne est de se faire une place dans ce mouvement et de convaincre la population d’aller plus loin. Certains, comme le Parti communiste indien, rejettent les formes anti-institutions démocratiques et anti-Parlement que prend la campagne « L’Inde contre la corruption ». D’autres, des organisations proches du CPI-ML (« Libération ») ont leur propre campagne et essayent d’élargir le contenu politique. Tout en s’adressant à d’autres classes sociales, ces militants ne veulent pas laisser le terrain de la contestation au populisme ou à l’extrême droite.

Christine Schneider

1. Bharatiya Janata Party

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