Albert Camus, un auteur colonialiste ?

Pour expliquer la pérennité du succès d'Albert Camus auteur incontesté (incontestable?) des lettres françaises, c'est peut être du côté d'un contexte politique porteur, propulsant les auteurs relais de l’idéologie dominante qu'il faut chercher. Yves Ansel, spécialiste aussi brillant que controversé propose une analyse discordante dans un essai encore en quête d'éditeur: Albert Camus, Totem et Tabou. Voici un résumé des thèses défendues et qu'il a exprimées lors d'une interview accordée à Eric Michel. (www.ericpierremichel.blogspot.com)

La littérature française est le miroir d'un système de classe favorisant les hommes issus d'une classe sociale privilégiée. Camus, lui, vient du peuple et enracine son oeuvre dans son siècle. Ceci dit, la longévité de sa notoriété semble moins répondre à ses qualités littéraires qu'à une coïncidence avec une idéologie politico-étatique. La tentative de promotion d'une mémoire officielle permet à l'Etat de faire un tri dans la production artistique, pour gérer oubli ou célébration. La postérité est alors un réel enjeu politique dont jouit Albert Camus.

En 2010, pour le cinquantième anniversaire de sa mort, il est question de transférer les cendres du Prix Nobel 1957 au Panthéon. Son statut d'auteur classique le rend intouchable, encensé par ses laudateurs patentés et imperméable à tout discours dissonant. Camus, mort en 1960, n'a pas vu l'indépendance de l'Algérie. Ses tentatives pour enrayer la montée de la violence dans le conflit algérien ayant échoué, il se tait. Tandis que Sartre prend la parole, Camus tombe dans un oubli relatif, dont il sortira pour des motifs politiques, sans lien avec son style ou sa pensée. C'est la chute du monde bipolaire, la fin des idéologies, l'effacement du communisme qui l'auréolent d'une imagerie hagiographique, contrairement à Sartre ou Aragon.

Mythes et réalités autour de Camus: on assiste depuis les années 1990 au refoulement de tout ce qui pourrait faire désordre dans l'iconographie du personnage. Or, cette légende est lourdement entachée par le rapport de Camus à l'Algérie, et à la colonisation française dans son ensemble.
La (re)lecture de l'Etranger, publié en 1942, nous éclaire. Sur une plage écrasée de soleil, Meursault, un pied noir tire sur un Arabe (le mot «Algérien» n’est jamais écrit) armé d’un couteau. Jugé, il est condamné à mort non pour le meurtre d’un homme, mais pour son absence de relation au monde, étrange(r) parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa  mère, a fumé une cigarette devant son cercueil.

Un système dans lequel tout ceci a plus de sens que le meurtre d'un homme porte un  nom: la colonisation, où le colonisé n'a aucune valeur. Le procès qui s'ensuit ne fait pas référence à la mort d'un homme, totalement néantisé. L'explication officielle de l'assassinat est le soleil qui aurait fait perdre tout discernement à Meursault. Mais le roman se ferme sur le mot Haine, celle qui anime Meursault, annonçant peu de temps avant de retrouver sa victime: «s’il tire son couteau, je le descendrai». Il s'agit bien d'un meurtre prémédité, et non involontaire et gratuit. Depuis 1942, un contresens officiel fait de L’Etranger l'illustration de la philosophie de l’absurde.

Malgré le décodage des enjeux idéologiques de ce texte par l'historien, Pierre Nora, dans Les Français d’Algérie (1961), il reste encore impensable en France de voir l'empreinte de la mentalité colonialiste dans ce livre. L’Etranger détruit la légende soigneusement entretenue d’une Algérie de la coexistence pacifique entre colons et colonisés, celle que Camus journaliste dépeint dans ses articles de Combat ou  l’Express. De même, La Femme adultère révèle le racisme inhérent au colonialisme, tandis que Le Premier homme exhume les atrocités des guerres coloniales, des vérités que Camus se refuse à énoncer dans ses diverses chroniques.
Les fétichistes de Camus contestent cette vision du grand homme et dégainent Misère de la Kabylie, article paru en 1939 dans Alger Républicain en juin 1939 parce qu’à leurs yeux il prouve la bonne volonté, la générosité et la lucidité du grand auteur visionnaire. Une lecture attentive montre pourtant qu'il émane d'un homme favorable à la colonisation.

Trois voies étaient possibles: Une Algérie indépendante, la conservation de l’Algérie française y compris par la guerre ou le maintien de l’Algérie française, moyennant concessions et réformes pour une plus grande justice.
 C’est la voie du compromis, celle du «colon de bonne volonté» (A. Memmi) que choisit Camus comme un certain nombre de pieds-noirs progressistes qui, sentant qu’on ne peut indéfiniment tenir en respect la population indigène sans faire d'«efforts» en vue de leur liberté, non de leur émancipation, tentent de préserver les acquis en humanisant le système.

Camus ne pense que dans les termes et dans le cadre de la colonie, l’auteur de Misère de la Kabylie est incapable de s’en prendre aux racines mêmes du système colonial. Il raisonne en termes d’assimilation, de fraternité, de générosité, voire de  colonisation positive. A ses yeux, la conquête coloniale aide les peuples conquis à garder leur personnalité. C'est ne tenir aucun compte de l'aculturation et de la destruction qu'impose la colonisation.

Pour justifier le constant refus d’une Algérie coupée de la France, Camus en évoque systématiquement les «racines séculaires», (1830!) l’ancienneté de l’implantation du peuple français en Algérie, en occultant sciemment la violence de l'armée d'occupation:  spoliations,  exterminations, projet génocidaire.

Il y a ses silences, aussi. Pas un mot sur Sétif et Guelma en 1945.

Camus n’a pu concevoir une Algérie indépendante. Il écrit dans Combat:«C’est la force infinie de la justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants».

On a admiré Camus pour avoir osé écrire dans L’Homme révolté, que le stalinisme et le nazisme étaient deux totalitarismes et d’avoir dénoncé les camps staliniens quand la gauche intellectuelle s’abstenait d'ouvrir les yeux. Mais la Guerre d'Algérie remet cette postérité en perspective. Camus ne conteste pas l'essence même du fait colonial, qui ne peut en aucun cas être moralisé!

A cette analyse rigoureuse, on pourrait objecter que Camus, directement concerné par les répercussions en Algérie, préférait la prudence. Mais l'affectif ne doit pas prendre le pas sur le légitime.
Est-il alors possible d'oublier que Camus fut celui qui refusa de signer la lettre de soutien à Henri Alleg, celui qui dit: «Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère»?  

Gisèle Felhendler

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