1978-1979, les luttes des sidérurgistes

 

Décembre 1978 : Usinor an­nonce un plan de restruc­turation d’une ampleur inédite, qui tou­che au premier chef les bassins industriels de Denain et Longwy. Les sidérurgistes, soutenus par la population, se lancent dans une bataille qui dure plusieurs mois pour empêcher le démantèlement de l’industrie sidérurgique.

À Longwy, le niveau de mobilisation et d’affrontement avec le patronat, les pouvoirs publics et les forces de l’ordre est élevé et implique des secteurs importants de la population non sidérur­giste. Cette lutte s’achève pourtant par une défaite sur le plan du maintien des instal­lations industrielles et de l’emploi.

À bien des égards, il s’agit de la première défaite qui matérialise l’entrée dans une nouvelle phase du capitalisme (c’est la fin du « compromis post-fordiste », dans la foulée de la crise économique révélée en 1973-1974), avec ce qu’elle implique de crise en germe à la fois pour le monde ouvrier comme groupe social et pour les organi­sations qu’il s’était données.

Dès lors, il faut enregistrer une dégradation du rapport de forces que l’alternance en 1981 ne vient pas contrecarrer : malgré les promesses électorales, Fabius choisit d’aggraver le processus de démantèlement industriel en 1984. Un bastion ouvrier et syndical est donc mis à bas. Pourtant la force et les formes de la mobilisation étaient en tant que telles porteuses d’espoir et d’avenir.

Mais la situation générale de la gauche politique et syndicale, après la rupture du programme commun en 1977, n’a pas permis de mettre en place les relais nationaux nécessaires pour l’emporter. D’un certain point de vue, cette affaire constitue un concentré des impasses empruntées par le PCF et la CGT, et un marqueur symbolique de leur déclin.

Une crise qui vient de loin

La puissance du mouvement de résistance initié en décembre 1978 et l’ampleur de la défaite subie dès 1979 ont tendance à faire écran et masquer la période qui les a précédées. La crise de la sidérurgie était pourtant une réalité en Lorraine depuis une quinzaine d’années au moins. L’organisation de la production sidérur­gique en Lorraine souffrait de deux maux structurels, l’émiettement en petites unités et le faible investissement dans les activités de transformation. Il aurait fallu pour y remédier résoudre deux contra­dictions. La première opposait les sociétés sidérurgiques entre elles. De puissance équivalente, elles n’ont vraiment entamé le processus de regroupement nécessaire au financement et à la cohérence de l’investissement que tardivement et de manière insuffisante. D’autre part il existait une contradiction marquée et permanente entre sidérurgie et industrie de transformation. En effet le patronat sidérurgique a fait le choix de développer l’exportation plutôt que d’orienter la production en direction du marché intérieur français. C’est marquée par ces faiblesses que la sidérurgie française a affronté un marché mondial en pleine réorganisation avec l’émergence de nouveaux pays producteurs, notamment le Japon, et de fortes variations des prix et de la demande.

La crise se profile en 1961, avec un effondrement des prix et un ralentissement de la demande. Les mines de fer (l’acier se fabrique à partir du minerai de fer) sont frappées par de fortes réductions d’effec­tifs. En réaction, le mouvement des mineurs démarre en 1963, avec notam­ment la longue grève du Trieux, qui se solde par un échec, même si les mineurs obtiennent des compensations notables. La crise se propage ensuite : la sidérurgie française se recom­pose, notamment à la suite de la « Convention générale État-sidérurgie » en 1966 qui tente d’imposer des regroupements. Mais dans le même temps elle est déclassée à l’échelle mondiale et les effectifs se réduisent. En 1967, un plan professionnel est adopté qui prévoit une diminution de 15 000 emplois en cinq ans, mais avec l’engagement qu’il n’y aura pas de licenciements. En 1971, le Plan de conversion Wendel-Sidelor qui prévoit 10 650 suppressions d’emplois en quatre ans est annoncé. En 1977, le « Plan Acier » qui prévoit 16 000 suppressions d’emplois en deux ans est mis en place avec pour la première fois des licen­ciements sans reclassement. La bataille engagée par les sidérurgistes lorrains est perdue, même si la Convention sociale prévoit des garanties permettant de limiter au maximum les licenciements. En 1977, et notamment à l’instigation de la France, des mesures anticrise sont prises par la CEE, avec l’établissement de prix minima obligatoires et des quotas de production par pays, tenant compte des capacités de production optimale, menant donc à des spécialisations par pays. C’est le Plan Davignon. En 1978, les sociétés sidérurgiques sont en état de faillite, à tel point que l’État en prend le contrôle financier le 20 septembre, en transformant les créances en participation au capital. Le gouvernement choisit de garder les installations performantes et de faire disparaître les autres, sans augmenter les capacités de production. Sacilor annonce 8 500 suppressions d’emploi. Usinor con­damne Denain et réorganise la pro­duction en Lorraine. Le gouvernement annonce son « Plan de sauvetage », c’est-à-dire la plus forte réduction d’effectifs jamais réalisée dans la sidérurgie avec 21 750 emplois supprimés en dix-huit mois, avec des licenciements.

Une mobilisation exceptionnelle … et une défaite historique

Des historiens considèrent aujourd’hui que la lutte des sidérurgistes à Denain et surtout à Longwy en 1978-1979 se situe, du point de vue des modes d’action utilisés, dans la continuité de Mai 68, tout en constituant une fin de cycle, la défaite des sidérurgistes sonnant le glas des « années 68 », caractérisées par « l’insubor­dination ouvrière1 ». Pourtant, il n’y eut quasiment pas de Mai 68 à Longwy, notamment parce qu’il y avait eu une longue grève l’année précédente. En outre, c’est au contraire la nouveauté des modes d’action qui frappe les contemporains.

En fait, si les filiations avec 68 sont nombreuses, c’est d’un point de vue général et pas celui des acteurs eux-mêmes : séquestrations, mises à sac, sabota­ges, barrages de route, décharge­ment de marchandises produites hors de France, affrontements directs avec les forces de l’ordre sont autant de formes de mobilisation qui sortent les ouvriers des usines, dans un bassin mono-industriel marqué par une culture syndicale traditionnelle.

Elles marquent par leur caractère specta­culaire mais aussi par l’importance que revêtent, pour la CFDT minoritaire dans les usines, les actions hors entreprise et par le ralliement de la CGT - réputée plus légaliste et attachée aux « actions de masse » - aux « opérations coup-de-poing ». On peut définir celles-ci comme des actions ponctuelles et illégales, préparées clandestinement et réalisées au départ par un petit noyau de militants.

Mais avant les opérations de ce type, la mobilisation fut marquée par le caractère extrêmement massif des manifestations de rue, résultant de l’unité syndicale mais aussi de l’implication de toutes les générations et de toutes les couches d’une population consciente que la mort de la sidérurgie condamnait ce bassin mono-industriel à une mort économique et sociale. La première a lieu le 19 décembre 1978 et rassemble 20 000 personnes sur les 100 000 que compte le bassin. C’est après leur déclin, avec l’affaiblissement puis la disparition de l’intersyndicale et l’inflexi­bilité du patronat et du gouvernement, que les modes d’action se radicalisent. Les « opérations coup-de-poing » sont aussi venues en contrepoint de la faiblesse de la mobilisation au sein de l’entreprise, malgré les tentatives de la CGT, notamment au moment de l’occupation d’Usinor-Longwy. À Denain, de violents affrontements ont lieu avec les CRS notamment les 7 et 8 mars 1979.

La manifestation du 23 mars à Paris a connu un retentissement très important : elle a marqué les mémoires, à tel titre que c’est souvent le seul événement cité à propos de la lutte des sidérurgistes en 1978-1979. Démonstration de force qui sonne en réalité le glas de l’unité syndicale et de la lutte elle-même, elle n’est vécue par les acteurs interrogés ni comme un baroud d’honneur ni comme une mobilisation identitaire de la CGT. La mobilisation parisienne en solidarité avec les sidérur­gistes est inattendue par son ampleur. La fin de la manifestation est pourtant marquée par des affrontements qui font couler beaucoup d’encre, le pouvoir les attribuant aux militants « gauchistes », notamment issus de la CFDT, tandis que le PCF et la CGT développeront la thèse d’une provocation organisée au plus haut sommet de l’état. Il s’avère que le rôle des forces de l’ordre est réellement problématique, et que les événements ont vraiment terni l’image de la puissante mobilisation des sidérur­gistes, notamment du fait de la couverture qui en est faite par les médias. Il s’agit de la dernière manifestation d’ampleur de sidérurgistes. La nuit du 17 au 18 mai 1979, c’est autre chose qui se joue à Longwy, lorsqu’on assiste à l’affrontement entre les CRS et la population montée au relais TDF pour protester contre le brouillage dont est victime Radio Lorraine Cœur d’Acier (LCA, voir encadré), tandis que des émeutes durent jusqu’au matin.

À partir du mois de juin 1979, on se trouve plutôt dans l’ordre du baroud d’honneur. Pourtant, il est notable que les équipes syndicales qui ont mené la lutte se retrouvent, pour partie, en opposition avec les directions confédérales. La sec­tion locale de la CFDT de Longwy conteste la signature par la CFDT nationale de la Convention sociale et poursuit tant bien que mal la mobilisation, tandis que la section d’Usinor-Dunkerque finit par être dissoute. Côté CGT, c’est la reprise en main de Radio LCA qui entraîne de fortes ten­sions, ainsi que la mise à l’écart d’une série de syndicalistes qui refusent de rentrer dans le rang une fois que la confédération a sifflé la fin de la récréation.

Le bilan de la mobilisation est très maigre du point de vue du maintien global des emplois (report d’une année de l’arrêt de la production à Denain, diminution d’un quart des licenciements prévus pour l’année 1979 à Longwy), et la décrue des effectifs reprend dès 1982. Cela dit, la lutte a contraint l’État à investir massi­vement pour faire passer le plan social et notamment obtenir la signature de la CFDT : les mesures d’accompagnement et de compensation inclues dans la Conven­tion sociale sont loin d’être négligeables, surtout au regard de ce qui se fait aujourd’hui !

Malgré une reprise de la lutte en 1984, animée par des franges radicalisées qui s’en prennent par exemple à la permanence d’un député socialiste, les licenciements se poursuivent. Dès lors, l’État se trouve en position de gérer la désindustrialisation, négociant les compensations sociales accordées aux sidérurgistes qui perdent leur emploi. La reconversion promise n’a pas lieu, et le bassin de Longwy se retrouve à nouveau saigné lorsque Daewoo, patron voyou présenté comme providentiel à son arrivée, à la fin des années 1980, est mis en liquidation judiciaire en janvier 2003.

Les enjeux politiques et syndicaux

Rupture du programme commun

Surfant sur les aspirations de Mai 68, PS et PCF ont signé ensemble le « programme commun » en 1972. Repris en main par François Mitterrand, le PS, jusque-là plutôt tourné vers le centre, fait le choix de l’Union de la gauche, tandis que le PCF, qui représente encore 20 % de l’électorat, parie que cette union lui sera profitable. L’alternance est en marche. Pourtant, peu de temps avant les annonces dans la sidérurgie, les élections législatives en 1978 sont un échec pour la gauche, et singulièrement pour le PCF qui entame alors son déclin électoral, au bénéfice de son partenaire. Le constat précipite une crise interne jugulée au prix d’une reprise en main très ferme, alliant, à l’extérieur, un tournant sectaire vis-à-vis du PS et à l’interne, un repli ouvriériste qui se traduit notamment par la mise à l’écart des intellectuels et des secteurs militants issus des classes moyennes intellectuelles entrées au PCF dans la foulée de 681. Celles-ci constituaient en quelque sorte le fondement sociologique de la politique d’union de la gauche du PCF. Ce repli sectaire et ouvriériste s’incarne symbo­liquement dans le soutien de Georges Marchais à l’intervention soviétique en Afghanistan, fin 1979. À Longwy, durant les mois de mobilisation, le PCF local opte pour une ligne d’affirmation identitaire, mâtinée de germanophobie2.

Conséquences syndicales

Dans un premier temps, l’unité CGT-CFDT, conclue en 1966 et réaffirmée en 1974, ne semble pas ébranlée par la rupture entre le PS et le PCF. Pourtant la dégradation du contexte économique, la rupture de l’Union de la gauche et l’échec électoral de 1978, ainsi que le recul de la conflictualité so­ciale, nourrissent des difficultés et des divergences qui vont notamment s’expri­mer à propos du conflit dans la sidérurgie.

Lors de son 40e congrès, la CGT demeure en parole dans le droit fil de l’unité d’action, mais l’ouverture qu’elle professe à cette occasion pour tenter de réduire les difficultés qui ont existé à la CGT en 1977-1978 autour de la rupture du programme commun, donne lieu à des inter­prétations contradictoires. S’ensuit presque immédiatement un raidissement interne qui voit la mise à l’écart des dirigeants confédéraux les plus en pointe en termes d’ouverture et de démocratie. Ce raidissement se nourrit des débats internes au PCF et n’est pas sans conséquence sur les relations entretenues avec la CFDT. Du côté de cette dernière, le recentrage est en cours depuis 1977, avec une réorientation stratégique progressive fondée sur le triple souci du réalisme, de la crédibilité et des résultats. La lutte des sidérurgistes constitue l’expérience à l’aune de laquelle les divergences sont mesurées. La CGT demeure sur une ligne de défense de l’emploi et des installations sidérurgiques, tandis que la CFDT est prête à jouer la carte de la reconversion. La première brèche dans l’unité est ouverte lors de la grande manifestation du 23 mars 1979 à Paris, organisée par la seule CGT, qui en fait une démonstration de force, bénéficiant pour cela d’un fort soutien du PCF. Le 24 juillet, la CFDT signe la Convention sociale malgré le refus de sa section longovicienne, tandis que la CGT campe sur une ligne de refus. On voit bien dès lors que les dés sont jetés. Chacune des deux confédérations joue sa partition, avec notamment en ligne de mire l’élection présidentielle de 1981, plus que la nécessité de défaire immédiatement les plans de démantèlement de la sidérurgie. Les divergences politiques s’enracinent également dans une forme d’impasse stratégique du mouvement syndical à l’œuvre depuis le début des années 1960 s’agissant de la sidérurgie. En effet, le mouvement syndical était d’une part en position de se battre pour l’emploi, les salaires et les conditions de travail contre un patronat sidérurgique en état de quasi-faillite, donc dans un rapport de forces très dégradé. D’autre part il avait le choix entre accepter la modernisation capitaliste avec les déqua­lifications et les réductions d’effectifs qu’elle entraîne, et défendre un statu quo devenu intenable du point de vue des intérêts du patronat sidérurgique. CGT et CFDT se sont retrouvées de part et d’autre de ces contradictions. La contradiction entre maintien des installations et modernisation renvoie aussi aux muta­tions du prolétariat sidérurgique, la CGT syndiquant l’essentiel des ouvriers de métier, tandis que la CFDT était parvenue à s’implanter dans de nouvelles couches salariées.

Ingrid Hayes

1. Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière, 2007. 1. La reprise en main de la Fédération de Paris et l’affaire Fizsbin datent de 1979.

2. Le slogan du PCF à l’occasion des premières élections européennes en 1979 est « Non à l’Europe allemande ».

ENCADRE

Quelques dates ...

12 décembre 1978 : annonce des 12 500 suppressions d’emploi à Usinor (dont l’essentiel à Longwy et Denain).

19 décembre 1978 : grève générale et manifestation de 30 000 personnes à Longwy à l’appel de l’intersyndicale.

24 janvier 1979 : manifestation « les flammes de l’espoir » qui réunit 12 000 jeunes et enseignants.

5 février 1979 (à titre d’exemple) : « Saccage » de la sous-préfecture de Briey par la CFDT et la CGC. Déchargement de 47 wagons de coke allemand par la CGT.

17 mars 1979 : lancement de radio Lorraine Cœur d’Acier (LCA).

23 mars 1979 : marche sur Paris des sidérurgistes (200 000 manifestants).

avril 1979 : tentative de grève avec occupation à Usinor, faible succès.

17 mai 1979 : manifestation contre le brouillage de LCA, répression par les CRS, émeutes.

24 juillet 1979 : signature de la Convention sociale, ensemble des mesures de compensation et d’accompagnement des suppressions d’emplois. Elle marque la fin de la bataille pour l’emploi et le maintien de la sidérurgie.

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