Élections en Israël : un centre vide de sens

On n'attendait pas grand chose de ces dernières élections car il ne faisait aucun doute que Nentanyahou serait réélu à la tête de l’exécutif, et que les chances du centre gauche (Kadima et travaillistes) de remonter la pente restaient minimes. Pourtant, une fois de plus, l’électorat israélien a surpris les soi-disants experts et les sondeurs professionnels.
L’extrême droite au pouvoir – le bloc Netanyahou­-Lieberman – ainsi que le parti fasciste Puissance à Israël (sic) se sont attrapés une claque et passent de 46 sièges à 31 (sur 120 députés), une défaite que personne n’avait prévue. Ne nous réjouissons pourtant pas trop vite : une partie de ces voix perdues est allée renforcer le parti religieux d’extrême droite La Maison Juive qui passe de 3 députés à 12. La défaite de la droite est donc toute relative.
Un parti pour ne rien dire 
La grande surprise de ces élections est le résultat obtenu par Yair Lapid – un très populaire présentateur de télévision – et sa toute nouvelle formation Il y a un futur : 19 députés pour un parti qui n’existe que depuis quelques mois… et qui n’a strictement rien à dire, sur rien. Si le mouvement social de l’été 2011 se définissait par le slogan « mouvement social et non politique » (c'est-à-dire qui n’exprime aucune opinion sur le conflit israélo-arabe), pour Yair Lapid, qui a pourtant surfé sur la volonté de changement qu’exprimait ce mouvement et sur l’aspiration des jeunes Israéliens à rompre avec la vieille politique, c’est ni politique ni social. Ni-ni, cela résume le programme électoral d’Il y a un futur : ni droite ni gauche, ni paix ni guerre, ni pour la colonisation ni contre. 
Yair Lapid, c’est Israël 2013, ou plutôt les classes moyennes ashkenazes et non religieuses de Tel Aviv et sa grande banlieue, dénuée d’idéologie et dont les seules valeurs sont la modernité occidentale, la réussite sociale et la consommation. Yair Lapid c’est l’escapisme par excellence – l'expression de la volonté de se soustraire à cette société – et le mépris déclaré des pauvres, à peine camouflé sous les oripeaux de l’anticléricalisme.
L’unique slogan électoral d’Il y a un futur a été : « Partage équitable du fardeau », ce qui en hébreu-israélien signifie : service militaire obligatoire pour tous, y compris les ultra­-religieux, et réduction des aides sociales aux plus pauvres. Contrairement à certains commentaires rapides, Yair Lapid c’est la droite sociale décomplexée, et c’est d’autant plus triste que de très nombreux Indignés de l’été 2011 ont voté pour lui. Par rapport à l’occupation coloniale, au conflit israélo-arabe, au risque d’une guerre préventive contre l’Iran, Lapid n’est ni de droite ni de gauche – ça ne l’interresse tout simplement pas. Ce qui explique évidement pourquoi il n’a eu aucun problème à accepter de siéger au gouvernement d’extrême droite de Netanyahou-Lieberman. 
Une cassure sociale
Mais tout n’est pas joué, loin s’en faut : soit Lapid met de l’eau dans son vin aigri et accepte la présence des partis ultra-religieux au gouvernement, risquant de perdre sa légitimité aux yeux de son électorat, soit il impose à Netanyahou de se défaire de ses alliés traditionnels, auquel cas Israël va connaître, pour la seconde fois dans son histoire, une grave cassure sociale. Car ce n’est pas de religion qu’il s’agit mais de partis représentants les couches les plus pauvres de la population (juive).  
Si le Shass (religieux sepharades) et Yahadut Hatora (religieux ashkenazes) se retrouvent dans l’opposition, Netanyahou et Lapid feront vite l’expérience, douloureuse pour eux, d’une opposition populaire mobilisée dans la rue pour défendre ses acquis, au côté de laquelle les mobilisations des jeunes Indignés de l’été 2011 auront l’air d’un happening sympathique et inoffensif.
Netanyahou a promis aux oligarques de la finance qui l’ont soutenu des réformes structurelles, c'est-à-dire des coupes budgétaires douloureuses pour les couches populaires. Pour faire passer la pilule, il aura besoin la collaboration des partis religieux. Mais alors, Yair Lapid risque bien d’être un fardeau, malgré ses 19 députés.
Michel Warschawski

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