À mesure que la crise avance, le féminisme doit être dans la rue

La crise continue. Malgré les lectures « intéressées » sur la diminution des taux de chômage, elle se poursuit, s'approfondit et semble sans fin. Alors qu' il y a deux ans on nous présentait les choses comme le début d'une période difficile - qui nécessitait, certes, quelques sacrifices - mais qui serait rapidement dépassée, on constate aujourd’hui un pessimisme et un désespoir généralisés, la normalisation d'un sentiment d'impuissance. La crise n'a toujours pas touché le fond, car les forces gigantesques qui l'ont provoqué et les énormes contradictions du système capitaliste, hétéro-patriarcal et raciste, n'ont pas de limites. Ils n'ont pas de freins et, au lieu de réduire la vitesse, les élites politiques ont au contraire décidé de l'augmenter et de pratiquer la fuite en avant.

A la massive destruction de l'emploi qui a commencé en 2008 s'est ajouté l'augmentation du nombre de personnes exclues des indemnités de chômage, les expulsions de logement et la montée du nombre de personnes en situation de pauvreté. Et comme si ces mauvaises nouvelles n'étaient pas suffisantes, au cours de ces derniers mois nous assistons avec consternation à l'annonce et à l'application de mesures politiques qui réduisent les droits sociaux, qui facilitent les licenciements, qui promeuvent le travail précaire et menacent les conventions collectives. Or, s'il y a bien une chose que l'éclatement de la crise avait démontré, c'était pourtant bien le caractère insoutenable du modèle économique en vigueur et de ses politiques néolibérales. Mais, contrairement aux illusions de certains, la lumière n'était pas au bout du tunnel. Le remède apporté à la crise du capitalisme néolibéral par les médecins du Fonds Monétaire International et par tous leurs complices est encore plus de capitalisme, et plus néolibéral que jamais.

Au milieu de ce carnaval confus de chiffres accablants, d'interprétations faussées et contradictoires et de mesures d'austérité voraces, la question est, comme toujours; où sont les femmes? Qu'en est-il pour nous?

On a écrit et parlé jusqu'à la nausée ces derniers années sur les conséquences de la crise dans la population catalane, ainsi que sur l'inefficacité des mesures adoptées par les gouvernements pour y pallier. Mais on n'a pas beaucoup parlé, pour ne pas dire pas du tout, des conséquences spécifiques de la crise et des réponses politiques sur les femmes, et particulièrement sur les femmes travailleuses, qu'elles soient rémunérées ou non.

Par contre, depuis le début de la crise, les médias ont souligné de façon systématique qu'elle frappe plus durement les hommes que les femmes. Alors qu'au début de l'année 2007 les taux de chômage masculin et féminin en Catalogne étaient respectivement de 5,5% et de 8,2%, à la fin de l'année 2009, ils étaient de 18,15% et de 15,83%. L'éclatement de la bulle immobiliaire et les licenciements massifs dans les secteurs de la construction et de l'industrie permettent d'expliquer l'accélération du chômage des hommes et, à partir du troisième trimestre 2008, leur taux de chômage plus important par rapport aux femmes. Cependant, l'absence d'une analyse critique des différences et des réalités qui se cachent derrière les statistiques officielles n'ont fait que rendre plus invisible encore la situation spécifique – et plurielle – des femmes dans le contexte actuel.

En premier lieu, si l'automne 2008 a été principalement caractérisé par l'éclatement de la bulle immobiliaire et la crise dans l'industrie, à partir du printemps 2009 la contraction de la demande de main d'oeuvre a également commencé à toucher le secteur des services, qui occupe à plus de 80% les femmes qui ont un emploi en Catalogne.

En second lieu, au moment où la crise actuelle a éclaté, les femmes en Catalogne représentaient 80,23% des personnes travaillant à temps partiel et moins de 46% des personnes ayant un contrat indéterminé. D'autre part, le salaire moyen des femmes dans l'Etat espagnol était, au début de l'année 2008, plus de 25% moindre que celui des hommes, un fait qui est profondément lié à la discrimination des femmes sur le marché du travail et à leur plus forte présence dans le secteur des services, caractérisé par des taux importants d'emplois précaires.

En outre, les femmes sont surreprésentées par rapport aux hommes dans l'économie informelle, avec l'absence des droits sociaux qui en découlent. Tout cela se traduit par le fait qu'au premier trimestre 2008, les femmes constituaient 57,50% des personnes dépendantes d'indemnités de chômage non contributives. De plus, ces indemnités étaient moindre que celles des hommes en moyenne et étaient plus limitées dans le temps.

En troisième lieu, bien qu'il n'existe pas de données exhaustives sur le sujet en Catalogne aujourd'hui, dans d'autres contextes de crises économiques on a toujours constaté une augmentation de la charge du travail domestique non rémunéré sur les femmes, à la fois comme résultat des stratégies des familles afin de diminuer leurs dépenses et de la réduction des ressources sociales dans les services d'attention aux personnes.

Finalement, la crise n'affecte pas toutes les femmes de la même manière. Les données sur le chômage au cours du premier trimestre de cette année montrent d'importantes différences en termes d'origine nationale. Tandis que les taux de chômage féminin (14,60%) et masculin (15,10%) de la population « autochtone » se mantiennent entre eux à un niveau comparable, le chômage dans la population d'origine immigrée non communautaire est de 33,29%, soit le double de la population autochtone (14,87%).

Le taux de chômage féminin « non communautaire » (26,87%) est très en dessous du taux masculin (37,29%), mais il est supérieur aux taux de chômage des femmes et des hommes autochtones. En tenant compte des nombreuses carences des statistiques à refléter de manière fidèle les phénomènes liés à l'immigration (par exemple, pour la population sans-papiers), et du fait qu'un important pourcentage de femmes immigrées est concentré dans l'économie informelle, les chiffres du chômage des femmes d'origine immigrée est certainement plus élevé en réalité que dans les données officielles. D'autre part, il faut faire attention aux différences d'âge, puisqu'on constate, au premier trimestre 2010, que le taux de chômage des femmes entre 16 et 19 ans est de 55,6% tandis que celui des femmes entre 20 et 24 ans est de 31,6%

L'absence d'une perspective de genre dans les réponses gouvernementales à la crise est frappante. Après les sauvetages massifs des banques avec l'argent public, des mesures destinées à « stimuler l'emploi » ont été prises, comme le fameux « Plan espagnol pour la stimulation de l'économie et de l'emploi », ou « Plan 2000 ». Si, dans sa première version, on mentionnait les investissements sociaux, dans la pratique il a fini par opter exclusivement sur les infrastructures physiques, selon l'hypothèse qu'elles auraient un impact plus important sur l'emploi. Mais la question demeure: l'emploi de qui? Et quel type d'emploi?

Les réponses du gouvernement ce sont centrées sur les secteurs de la construction et de l'industrie automobile, largement connues pour leurs caractéristiques économiques, sociales et écologiques insoutenables. De plus, en tenant compte de l'importante présence de travailleurs masculin dans la construction (92,47%) et dans l'industrie (75,18%) au troisième trimestre 2008 – fruit de la discrimination sexuelle persistante sur le marché du travail – dans aucun des plans approuvés par le gouvernement on a donné priorité à la nécessité de promouvoir ou de protéger l'emploi féminin dans d'autres secteurs économiques. Sur les 11 milliards d'euros qui ont été injectés pour stimuler l'emploi pendant la première année de la crise, la majeure partie a été destinée au secteur de la construction, sans aucune contrepartie.

En plus des graves conséquences des réductions des dépenses sociales sur les travailleurs et les travailleuses, sur les pères et les mères, sur les pensionnés-es, l'austérité affectera de manière particulièrement sévère les femmes car elles sont surreprésentées dans les secteurs publics tels que l'enseignement, la santé et les services sociaux. Résultat de notre vulnérabilité économique, nous, les femmes, subiront plus durement les réductions des dépenses dans les services publics et dans les prestations sociales et ce sera nous à nouveau, et comme toujours, qui devront pallier aux carences publiques par notre travail domestique invisible et non rémunéré dans le cadre du foyer.

La crise continue et s'approfondit. Les réponses ne sont pas dans les « plans de relance », dans les réformes du Code du travail ou dans l'austérité. Les réponses, bien qu'il soit parfois difficile de les articuler, voir de les entendre, sont dans la rue. Et c'est dans la rue que nous devons êtres, nous les femmes, parce que nous ne voulons pas souffrir en silence et dans l'ombre des effets collatéraux de ce système. En tant que féministes, nous devons plus que jamais affirmer qu'il n'y aura pas d'alternative possible sans notre participation active.

Sandra Ezquerra

Sandra Ezquerra est militante de Revolta Global-Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste) dans l'Etat espagnol http://www.anticapitalistas.org . Traduction de l'espagnol par Ataulfo Riera pour www.lcr-lagauche.be

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