« Ceux qui vont mourir plus tôt doivent partir en retraite plus tôt »

Une manifestation aura lieu samedi 9 octobre à l’appel de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andeva) et de la fédération des accidentés de la vie (Fnath). Nous avons demandé à Alain Bobbio, secrétaire national de l’Andeva, de nous en parler.

Quelles sont les raisons de cette manifestation ?
Elle se situe dans un contexte marqué par les fortes mobilisations sur la réforme des retraites. L’objectif principal de cette manifestation est une exigence de justice. Ceux dont le travail abrège la vie, doivent cesser de travailler avant les autres. Le gouvernement prétend prendre en compte la pénibilité. En fait, il limite la cessation anticipée d’activité aux salariés ayant des séquelles physiques constatables. En réduisant la pénibilité à l’incapacité, il exclut tous les salariés en activité qui ne sont pas encore malades, mais dont les conditions de travail raccourcissent l’espérance de vie : les salariés exposés à des produits cancérogènes ou ceux qui sont physiquement usés par des années de travail de nuit ou de travail à la chaîne.

Mais les salariés exposés à l’amiante sont dans une situation particulière...
Oui car l’amiante est le seul cancérogène pour lequel existe aujourd’hui un dispositif de cessation anticipée d’activité. Les salariés peuvent en bénéficier – au prorata du nombre d’années d’exposition à l’amiante – si leur établissement figure sur une liste officielle ou bien s’ils ont une maladie de l’amiante reconnue en maladie professionnelle. Ce dispositif, l’Acaata, a été créé il y a dix ans, grâce aux mobilisations des victimes de l’amiante. Le deuxième objectif de la manifestation est donc de crier haut et fort à ceux qui la remettent en cause que cette « préretraite » amiante n’est pas un privilège mais un droit. L’amiante, interdit depuis 1997, continue de tuer.
Il faut prendre la mesure de cette catastrophe sanitaire : le chiffre de 100 000 morts en France sera probablement dépassé dans les deux prochaines décennies. Un exemple parmi d’autres, en Seine-Saint-Denis, l’Andeva, qui regroupe 500 adhérents, a suivi les dossiers de 260 personnes décédées de l’amiante depuis sa création. Un tiers d’entre elles sont décédées avant 60 ans. D’autres sont mortes juste après leur départ en retraite. L’Acaata doit être améliorée et non remise en cause.

Quelles propositions faites-vous pour améliorer le système existant ?
La cessation anticipée d’activité pour l’amiante ne concerne que les salariés de certains secteurs d’activité : la fabrication, les chantiers navals, l’isolation, les dockers… Les salariés qui ont travaillé dans des nuages de poussières d’amiante, dans le bâtiment ou les fonderies par exemple, en sont exclus. Une plateforme commune, soutenue par les associations (Fnath, Andeva) et l’ensemble des confédérations syndicales demande l’instauration d’un système complémentaire ouvrant une voie d’accès individuelle ou collective à ceux qui en sont évincés : à exposition égale, les salariés exposés doivent avoir les mêmes droits.

Pourquoi avoir fait le choix d’une action commune des victimes de l’amiante et des autres victimes du travail ?
Les associations de victimes doivent faire entendre leur voix dans le débat sur les retraites. On ne saurait discuter de l’âge et du financement sans prendre en compte la pénibilité. Il serait inacceptable que les cotisations de ceux qui meurent avant les autres financent les retraites de ceux qui ont la chance de vivre plus longtemps.
Les salariés exposés et les victimes de l’amiante sont solidaires des autres salariés. Ils ont obtenu des droits par leurs luttes. Mais ils ne pourront les conserver et les étendre si l’écart se creuse entre leur situation et celle des autres. L’Andeva a appelé à participer aux grandes mobilisations syndicales sur les retraites. Elle a pris position, avec la Fnath, dans le débat sur la pénibilité.
Nos amis italiens de l’association des victimes de l’amiante de Casale Monferrato seront présents à nos côtés le 9 octobre. Ils ont été les premiers en Europe à obtenir une cessation anticipée aujourd’hui remise en cause. En Italie, 2 900 victimes du groupe Eternit ont porté plainte contre deux de ses dirigeants. Le procès dure depuis des mois à Turin. En France, nous nous battons depuis quatorze ans pour un procès pénal de l’amiante. Ce qui est possible à Turin doit l’être à Paris.

Propos recueillis par Dominique Angelini

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