Statistiques : vous avez dit « chiffres de l’insécurité » ?

« Ensauvagement de la société », hausse de la délinquance et de l’insécurité… Ces arguments phares de la droite depuis les années 1970 réapparaissent régulièrement sous diverses formes, notamment lors des campagnes électorales. Or, ces discours fonctionnent en partie grâce à l’ignorance de la réalité des phénomènes de délinquance et de leurs évolutions. Et ce, malgré les efforts des chercheurEs pour rendre abordables les données statistiques dans ce domaine.

La délinquance est définie par le droit, c’est l’ensemble des comportements prohibés par la loi. Mais la loi pénale n’est pas stable, elle ne cesse d’être modifiée par le législateur. Depuis les années 1990, ces changements ont été particulièrement nombreux, au point qu’on a pu parler d’une véritable « frénésie sécuritaire » de la part de plusieurs gouvernements. Ceci a deux conséquences majeures.

Questions de méthode statistique

La première est que, lorsque des comportements sociaux anciens sont soudainement ou progressivement criminalisés, la délinquance ne peut par définition qu’augmenter. La seconde est que la mesure de ces délinquances ne peut être réalisée uniquement par le biais des statistiques produites par la police et la justice.

Ces dernières enregistrent leurs procédures, elles ne font pas un recensement de la réalité délinquante. Enfin, l’application de la loi dépend des priorités et des moyens de l’action répressive de la police et de la justice. Ceci permet de comprendre certaines apories classiques du débat public telle celle qui conduit à s’alarmer de l’augmentation apparente des violences conjugales, des agressions sexuelles ou encore de certaines infractions commises par des mineurs (notamment en milieu scolaire).

En réalité, ces comportements ne sont pas nouveaux, mais nouvellement dénoncés et réprimés. De là la prudence interprétative qui s’impose devant les statistiques administratives et la nécessité de les croiser avec les résultats des enquêtes en population générale (en particulier les enquêtes de victimation) qui s’efforcent de saisir l’expérience des habitantEs indépendamment de l’action institutionnelle.

Ces enquêtes ne touchent toutefois pas les populations les plus marginalisées (aucun SDF, par exemple, n’est interrogé dans ce type d’enquêtes). De plus, elles n’interrogent qu’un nombre limité de comportements délinquants, passant à côté des délinquances « en col blanc » (corruption, fraude et évasion fiscale, etc.). En revanche, elles mettent en évidence le poids des « incivilités » dans la vie quotidienne, qui ne sont pas ou peu traitées.

C’est donc l’ensemble de ces modes d’enquêtes dont il faut connaître les mécanismes de production et qu’il faut comparer si l’on prétend approcher la réalité. […]

Dans la vie quotidienne, prépondérance des incivilités

Les crimes et délits ne constituent pas un risque quotidien pour la population, ni le type de risque auquel cette dernière est la plus exposée.

Les accidents de la route, du travail, du sport et de la vie domestique sont en réalité beaucoup plus fréquents. Tandis que l’on compte entre 800 et 850 homicides par an dans les années 2010 en France, les traumatismes non intentionnels entraînent chaque année environ 40 000 décès, dont 21 000 décès suite à un accident de la vie courante et plusieurs millions de recours aux urgences.

En outre, les enquêtes de victimation mettent à jour des faits qui relèvent juridiquement des contraventions (dégradations légères, violences verbales) et n’apparaissent donc pas dans les statistiques policières de crimes et délits. [On prendra ici l’exemple de] la hiérarchie des victimations déclarées par les habitantEs de la ville de Marseille dans une enquête réalisée en 2014.
Un peu plus de la moitié des personnes interrogées déclarent avoir été victimes d’au moins une victimation parmi les treize proposées.

Mais il s’agit avant tout de ce que l’on appelle parfois les « incivilités », les moins graves des infractions listées dans l’enquête. Ce sont d’abord des actes de vandalisme sur les véhicules, ensuite des injures ou menaces, survenues dans la ville, le plus souvent en journée, dans les différentes situations de la vie quotidienne (au volant, dans le voisinage, au travail, dans la rue).
Un deuxième sous-ensemble est constitué par les vols et les cambriolages, ainsi que les escroqueries et abus de confiance (utilisations et débits frauduleux de carte bancaire, escroqueries par Internet).

Victimation interrogée de façon inédite dans cette enquête locale, les discriminations concernent environ 8 % de la population enquêtée (principalement en raison de la couleur de peau et de l’origine).

Viennent enfin des victimations nettement plus rares : en ordre décroissant d’importance, les vols de voiture, les violences physiques, les violences institutionnelles (principalement des violences policières, de type propos humiliants et injures), les vols avec violences et enfin les agressions sexuelles.

Une surenchère sécuritaire

Au terme de ce panorama, il apparaît clairement que la prétendue hausse continue de l’insécurité relève davantage du fantasme que de la réalité. C’est la dénonciation des problèmes qui croît sans cesse, et non leur fréquence.

Il apparaît également que les problèmes les plus graves sont aussi les plus rares.

La vie quotidienne est en réalité faite d’agressivité verbale, de petits harcèlements, de petites dégradations, de petits vols, et non de meurtres, de viols ou de vols avec violence. Face à ces infractions du quotidien, souvent répétitives, de nombreux citoyens demeurent mécontents car ils ne trouvent généralement pas ou peu de réponse de la part des services publics de sécurité et de justice.

De fait, le surarmement technique et juridique auquel procèdent les élus nationaux et locaux apparaît décalé par rapport à ce quotidien. Il revient un peu à vouloir « écraser une mouche avec un marteau-pilon » selon l’expression populaire.

Extrait de « "L’insécurité", un épouvantail électoral à déminer », en ligne sur https://theconversation.com/linsecurite-un-epouvantail-electoral-a-deminer-132362

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.