Concentrations dans la presse : danger pour le pluralisme et le journalisme

En France, le secteur des médias est de plus en plus victime de processus de concentration et de financiarisation, à un point tel qu’une dizaine de grandes fortunes concentrent entre leurs mains plus de 90 % des moyens d’information....

Ces noms sont connus : Vincent Bolloré, Patrick Drahi, Francis Bouygues, Serge Dassault, Bernard Arnault, Pierre Bergé, Xavier Niel, Matthieu Pigasse, François Pinault et Arnaud Lagardère. Ces riches hommes d’affaires et industriels possèdent ainsi la quasi-totalité des quotidiens nationaux, des hebdomadaires à grand tirage, des chaînes d’information en continu et des grandes chaînes de télévision.

Confusion des genres

Ce phénomène est inquiétant à plus d’un titre. Tout d’abord, même si l’orientation éditoriale d’un média ne se résume pas à la personnalité et aux idées de son propriétaire, il règne souvent une confusion des genres malsaine au sein de médias possédés par de grands groupes dont les principales activités ne sont pas directement liées aux médias. On n’a ainsi guère entendu parler, sur TF1, propriété du groupe Bouygues, des déboires du chantier de l’EPR à Flamanville, aux mains du groupe Bouygues. Lorsqu’une filiale du groupe Bolloré au Cameroun est reconnue responsable du déraillement d’un train (79 morts), on n’en fait pas mention sur Canal+ ou sur C-News, propriété du groupe Bolloré. À l’inverse, lorsque la France cherche à signer des contrats pour vendre des Rafale, construits par le groupe Dassault, on constate que le Figaro, propriété du groupe Dassault, se transforme en dépliant publicitaire pour l’avion de guerre.

Influence politique

Plus insidieusement, la possession de grands médias permet de s’acheter, ou de consolider, une influence politique : échanges de bons procédés avec des responsables politiques, lobbying sur les pouvoirs publics, etc. Comme l’écrivait Capital en 2014, « On y regarde en effet à deux fois avant d’attaquer le patron d’un journal. L’obscur boss de Numericable, Patrick Drahi, n’était qu’un ’’nobody’’ quand il est parti à l’assaut de SFR. Moyennant quoi, il fut attaqué sur tous les fronts, exil fiscal, holdings douteuses aux Bahamas, nationalité française incertaine. D’où Libération. Ce n’est pas TF1, bien sûr, mais l’effet dissuasif n’est pas nul. Xavier Niel est, lui, passé du statut de pirate des télécoms à membre de l’establishment depuis qu’il est devenu copropriétaire du Monde en 2010. Et cela à peu de frais : sa fortune varie chaque jour en Bourse plus que de 30 millions d’euros, la somme qu’il a investie dans le quotidien du soir »1.

Qualité et conditions de travail

Troisième conséquence, et pas des moindres, la qualité des productions, soumises à une stricte logique de concurrence et d’audimat, s’en ressent, de même que les conditions de travail des salariés des médias, de plus en plus soumis aux contraintes budgétaires et éditoriales de leurs actionnaires. Les médias ne sont pas le « cœur d’activité » de ces « capitaines d’industrie » (Bolloré, Niel, Drahi, etc.), qui leur appliquent des logiques strictement comptables et des méthodes de management inspirées de leurs autres sphères d’activité, quitte à avoir recours à des « cost killers » sans aucune connaissance du travail journalistique. La reprise en main brutale d’i-Télé (désormais C-News) par Vincent Bolloré en est un récent exemple, qui s’est soldée par le départ de plus des deux tiers de la rédaction de la chaîne d’information.

Les phénomènes de concentration auxquels nous assistons sont donc un véritable danger pour l’information et, plus généralement, pour le pluralisme, la démocratie et le métier même de journaliste. Il est plus que temps d’adopter des dispositifs contraignants pour les limiter et pour exproprier ces groupes qui jouent avec les médias comme d’autres jouent au Monopoly.

 

  • 1. Christophe David, avec Gilles Tanguy et Emmanuelle Andreani, « Niel, Pigasse, Arnault... ils gèrent mieux leurs affaires que leurs journaux », 29 août 2014, www.capital.fr

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