Travail et capitalisme : un changement en profondeur ?

Retentissants procès collectifs en Californie et au Massachusetts, procès-verbal dressé par l’Urssaf contre la même société cette année, multiples révoltes contre son modèle économique à Montréal, Londres, Djakarta, taxis parisiens fondant un éphémère Taxi Debout pour protester contre son emprise, 2016 aura sans conteste été une grande année Uber !

Jamais une seule société n’aura à ce point dominé le calendrier médiatique, politique et judiciaire au même moment partout sur la planète. Mais « les affaires Uber » ne sont que la pointe visible, émergée de l’iceberg des sociétés de plateforme d’échange de services, comme viennent nous le rappeler le démarrage de procès contre Deliveroo à Londres, ou les récentes faillites de Gateway (réservations locations) et de Take Eat Easy (livraisons à domicile) en Belgique.

La relation salariale travestie

Derrière la croissance fulgurante de ces plateformes semble poindre une nouvelle forme de relation au travail, comme si les capitalistes, qui tirent leur force de l’importance et de la productivité de leur masse salariale, se résolvaient à s’en départir pour ne nouer que des relations d’affaires. Le modèle économique des plateformes est simple, toujours le même : une flottille de travailleurEs indépendants et d’auto-entrepreneurEs est rattachée à une plateforme informatique de mise en relation, laquelle prélève des frais de service exorbitants.

Le lien entre lieu de travail et lieu de collecte de la plus-value est distendu, ce qui permet une fraude fiscale et sociale inédite, dont une comparaison avec le modèle antérieur révèle que c’est bien la raison d’être du modèle. Une entreprise de service à la personne dématérialisée ne fait rien d’autre que sa consœur classique, des travailleurs sont envoyés chez des particuliers et la durée et la qualité de leur travail sont contrôlées. Cela démontre bien qu’il s’agit d’un travestissement de la relation salariale.

Cela étant dit, il ne s’agit paradoxalement pas, ou pas seulement, d’un énième exemple de dérégulation. Les populations touchées ne sont pas centrales par rapport à la grande masse du salariat (chauffeurs de taxi, chauffeurs-livreurs, services à la personne). L’ubérisation commence par s’installer sur des secteurs marginaux, du fait de sa capacité à structurer en semi-salariat les plus discrètes activités humaines (comme l’hébergement ou l’aide aux devoirs) et à les modeler en machine à générer et extraire du profit. C’est à partir de cette position que le phénomène peut se retrouver en mesure de concurrencer des secteurs plus structurés (hôtellerie).

Effet de mode
(de production capitaliste) ?

Faut-il voir dans, l’ubérisation pris comme phénomène économique, social, médiatique, politique et judiciaire, un nouveau paradigme de production, forme trouvée du capitalisme du 21e siècle ? La publicité qui lui est faite nous indique que c’est bien le rôle que le capital entend lui faire jouer, ce que vient confirmer l’inscription dans le code du travail d’un statut des travailleurs indépendants des plateformes (via un amendement fort opportun dans la loi El Khomri, voir l’article de ce dossier).

Mais la ruée vers le modèle Uber est trop forte pour qu’elle ne relève pas en partie de l’effet de mode : la société du spectacle n’a rien d’autre à offrir en matière de réussite économique. Alors elle nous en met plein la vue : espoir, inquiétude, le sujet est sur-gonflé par rapport à son importance numérique réelle. Quant aux espoirs de profits fondés sur ce modèle, il y a fort à parier qu’il y aura beaucoup d’appelés pour très peu d’élus (les faillites des plateformes belges sont loin d’être les dernières), d’autant qu’il se montre aussi vulnérable aux campagnes d’agitation du fait de ses propres employés ou de la concurrence, qui le rendent dépendant du bon vouloir des pouvoirs publics. Ce qui ne signifie pas qu’il n’a aucun avenir. Nous devons considérer qu’il va s’installer dans le paysage. Pour de bon.

Quelle(s) riposte(s) ?

La menace, une fois de plus indirecte, n’est pas encore prise au sérieux par le mouvement ouvrier, dont la réaction est pour le moment tiède. Mais la énième apparition d’une nouvelle couche de précaires indique, y compris à l’horloge des bureaucraties, que l’heure est à se préoccuper de ces secteurs précarisés.

C’est ainsi qu’on voit l’Unsa commencer à s’implanter dans le secteur du VTC (véhicules de tourisme avec chauffeur, concurrents des taxis), ou apparaître en Grande-Bretagne des regroupements de travailleurs indépendants (Independant Workers Union of Great-Britain) syndiquant notamment les coursiers Deliveroo. Aux États-Unis, le système est d’ores et déjà en butte à la concurrence de conducteurs « hors plateformes », indépendants ou dés-ubérisés.

De manière plus générale, la possibilité de remplacer ces plateformes par des versions à peine éloignées, véritablement coopératives et horizontales, à la portée des travailleurs éduqués que sont les « ubérisés », montre bien les fragilités du système. En s’aventurant dans l’ubérisation, le capital montre surtout qu’il est à court d’un modèle de relance qu’il puisse contrôler totalement, dont il puisse être totalement sûr.

Jérôme (Comité inspection du travail Île-de-France)

 

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