Rêve générale

Comme dans tout mouvement social qui s’inscrit dans la durée et couvre un champ revendicatif large, la question de la généralisation de la grève a été largement débattue tout au long de la mobilisation contre la loi travail...

À la fois comme tactique propre à élargir le mouvement et comme moyen de faire reculer un gouvernement qui s’est tout entier arc-bouté sur un texte emblématique d’un choix de société, d’un choix de classe.

Aux origines

Le 9 août 1888, Joseph Tortelier prend la parole lors d’une grève des terrassiers : « Ce n’est que par la grève universelle que l’ouvrier créera une société nouvelle, dans laquelle on ne trouvera plus de tyrans ». Depuis 1890, le 1er Mai était une journée de grève générale pour la journée de 8 heures de travail, et, lors de son congrès de fondation de 1895, la CGT en fait un de ses objectifs gravé dans le marbre de la Charte d’Amiens de 1906 : « [Le syndicalisme] prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale. »

Pour Victor Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, « la grève est pour nous nécessaire parce qu’elle frappe l’adversaire, stimule l’ouvrier, l’éduque, l’aguerrit, le rend fort, par l’effort donné et soutenu, lui apprend la pratique de la solidarité et le prépare à des mouvements généraux devant englober tout ou partie de la classe ouvrière ».

En 1908, la CGT s’en tenait à la formule : « au point de vue international, faire l’instruction des travailleurs afin qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ». Dans les faits, cela se résoudra en ralliement de la CGT à l’Union sacrée...

Instrumentalisation

Les tentatives de grève générale de 1919 et 1920 engendrent, dans la CGT et le jeune Parti communiste, des interrogations sur le rôle et la place de la grève dans leur stratégie, avec des évolutions distinctes après la scission CGT/CGT-U. Pour la CGT « réformiste », la grève est un moyen pour peser pour une intervention de l’État, tandis que pour la CGT-U stalinisée, elle devient un instrument de la politique du PC, fait de zigzags allant du « gauchisme » au Front populaire.

Cette instrumentalisation, renforcée après la guerre du fait de la place prise par le PCF, conduit à l’organisation de journées ponctuelles de débrayages et de manifestations interprofessionnelles. La grève générale n’est plus conçue comme une grève insurrectionnelle devant accoucher du « grand soir ». Elle est d’abord destinée à servir de point d’appui pour établir un rapport de forces dans les négociations avec le patronat et le gouvernement, ou pour prolonger l’action politique du Parti communiste par des mobilisations de masse dans les entreprises et dans la rue.

En 1968, le 13 mai, première journée de grève générale, est appelé par l’intersyndicale contre la répression des mobilisations étudiantes. La reconduction de la grève est décidée dans certaines usines, alors même que les directions n’avaient pas envisagé de suites à cette journée. La claire dimension politique d’affrontement avec le pouvoir gaulliste (« 10 ans ça suffit ! », meeting de Charléty) sera étouffée par la CGT par le refus de l’auto-organisation, l’antigauchisme virulent et les négociations de Grenelle.

Un débat relancé

Force ouvrière, originairement opposé à la politisation des grèves, modifie son approche après la perte de sa position d’interlocutrice privilégiée du patronat et du gouvernement au profit de la CFDT. Depuis 1995, avec l’appréciation que les négociations ne visent plus à produire du progrès social mais à imposer des reculs sociaux, FO s’est engagée au côté de la CGT dans le mouvement contre le projet de réforme de la Sécurité sociale et contre les réformes successives des retraites. 

Solidaires rejoint les deux centrales en reprenant des postures du syndicalisme révolutionnaire, tandis que la FSU s’aligne sur la CGT.

Après avoir pris ses distances avec le PCF, interpellée en interne sur les journées de grève sans lendemain et la stratégie du « syndicalisme rassemblé », sortant à grand peine d’une crise interne sans précédent, la direction de la CGT reste tiraillée entre le refus de la marginalisation dans le cadre du dialogue social et l’affirmation d’un syndicalisme « lutte de classe ». Rappelant que, selon la formule consacrée, cela « ne se décrète pas », Martinez expliquait le 28 avril dernier, devant le mouvement Nuit debout, que « dans les entreprises, appeler à la grève reconductible, c’est plus compliqué. Il faut user de la salive pour aller convaincre les salariés »...

Robert Pelletier

 

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