Mouvement ouvrier : le vieux et le neuf

La profonde réorganisation du système productif engagée au milieu des années 1970 s’est faite autour de la fragmentation des collectifs de travail, de l’individualisation du travail.

Elles ont été accompagnées du développement d’une pression idéologique au travers de la presse patronale vantant les mérites de l’entreprise et la qualité des produits et d’une évolution de la hiérarchie, passée des « officiers inférieurs » (surveillants, inspecteurs, contremaîtres) de Marx à des agents de promotion de ses valeurs, et faisant assumer l’auto-exploitation par les ouvrierEs-individus.

Cette évolution s’accompagne d’une augmentation du nombre de suicides au travail qui touche toutes les catégories, depuis les ouvriers de chaîne automobile, les salariéEs de La Poste, ceux du commerce et toutes les couches de salariéEs, accompagné d’une progression du harcèlement dans les maladies professionnelles, sans oublier, ce qui est trop souvent le cas, la répression antisyndicale.

Le vieux

S’ajoutant à sa faillite économique, le socialisme « réellement existant » a laissé un vide politique, idéologique, dans les organisations politiques et syndicales. L’intégration explicite des partis socialistes, la social-démocratie ni socialiste ni démocrate, au fonctionnement du système capitaliste, entérine leur incapacité à paraître comme une alternative même partielle aux partis bourgeois « classiques ».

À la fin des années 1990, les luttes sociales ont croisé les mouvements sociaux : celui des femmes (notamment avec la Marche des femmes), le mouvement LGBTI et le mouvement écologique sur fond de développement du mouvement altermondialiste (Seattle, Forum social mondial...) promettant un développement des forces, des mobilisations anticapitalistes. Mais à rebours, les dernières années ont vu, au Maghreb et au Moyen-Orient, les vagues du Printemps arabe se heurter à la contre-révolution, alors qu’en Amérique latine les espoirs soulevés au Brésil, au Venezuela ou en Bolivie sont largement étouffés.

Si les mobilisations, les luttes, n’ont pas disparu, les réponses politiques sont complètement hétérogènes, de JLM2017, Bernie Sanders, M5S de Beppe Grillo, à Syriza, Podemos. Face à ces pâles ou fragiles reconstructions se développent des courants populaires, populistes, réactionnaires sur fond religieux.

Syndicalement, les Commissions ouvrières espagnoles ont rejoint l’UGT dans le soutien aux politiques d’austérité, la CGIL a capitulé devant le chantage du patronat italien, comme les syndicats de l’automobile américains lors du transfert des production de Detroit au sud des États-Unis, avec une baisse des coûts salariaux de 50 %... Dans les pays de l’Est, la bureaucratisation se combine à la corruption, pendant qu’en Grande-Bretagne, l’affaiblissement du syndicalisme, matraqué par Thatcher, est durable. Et ailleurs, comme en France, le « dialogue social » apparaît, avec son appareil technocratique, comme la béquille indispensable à des organisations syndicales en perte de vitesse.

Dans les pays les plus concernés par les dérèglements dus au réchauffement climatique, comme le Pakistan ou le Bangladesh, les mouvements syndicaux, principalement paysans, sont tenus d’intégrer cette dimension dans leur action au côté des organisations membres de Via Campesina. Des mouvements qui pourrait jouer dans les années qui viennent un rôle moteur pour une remise en cause globale du système, comme l’a montré la mobilisation à l’occasion de la COP21.

Du neuf ?

Dans cette situation de repli, de combats défensifs, le mouvement ouvrier politique perd constamment des forces au fur et à mesure de ses capitulations. Les deux pieds plantés dans les résistances quotidiennes, le mouvement syndical se maintient malgré des reculs sensibles et, face à la mondialisation de l’économie, tente de s’organiser à cette échelle. Ainsi la Confédération syndicale internationale (CSI) née en 2006 revendique 176 millions de syndiqués, 301 organisations dans 151 pays, avec le soutien aux nouveaux syndicats indépendants et secrétariats professionnels internationaux (ITF, UNI, IE) souvent plus dynamiques. La radicalité post-stalinienne de la Fédération syndicale mondiale (FSM) lui permet de capter des syndicats radicaux (LAB Pays Basque, RMT britannique, USB italien, partie de la COSATU d’Afrique du Sud). À noter aussi les progrès du « Réseau syndical alternatif » structuré autour de Conlutas-Brésil, Solidaires-France, CGT espagnole, NUMSA…

Au moment où les grandes concentrations ouvrières se battent dos au mur, des mobilisations se développent régulièrement dans des secteurs plus périphériques, moins syndicalement organisés. Ce sont les multiples luttes en France dans les secteurs du nettoyage, des personnels des hôtels, souvent soutenues par des unions locales, hors des structures de métiers du commerce, avec un collectif intersyndical comme le CLIC-P.

En Grande-Bretagne, la multiplication des grèves sauvages, dans le secteur informel, remet en cause les conceptions traditionnelles du syndicalisme : coursiers, livreurs, appartenant à l’Independent Workers of Great Britain (IWGB), agents d’entretien londoniens organisés au sein du syndicat United Voices of the World (UVW), les agents de sécurité précaires et les agents d’entretien de l’entreprise Sotheby’s1 ont par leurs luttes obtenu augmentations de salaire et améliorations des ­conditions de travail.

De même aux États-Unis, les manifestations nationales en 2012, au sein du groupe de distribution Walmart sous l’impulsion de l’association Our Walmart (OWM), dans la restauration rapide chez McDonald’s, Burger King et KFC (Fast Food Forward, Fight For $15, Show Me $15) montrent la possibilité d’expérimenter des formes nouvelles de syndicalisme minoritaire pour atteindre des employéEs particulièrement difficiles d’accès. Depuis le milieu des années 2000, la remise en question du monopole de la plus grande fédération syndicale américaine, l’American Federation of Labor & Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO), par Change to Win (CTW), une coalition emmenée par la Service Employees International Union (SEIU), l’UFCW et les Teamsters (syndicat de chauffeurs routiers), a modifié le paysage syndical, entre un syndicalisme traditionnel sur le déclin et un syndicalisme de contestation sociale visant les inorganisés2.

La question clé dans les années à venir, ce sera non seulement celle de niveaux d’organisation à la hauteur des attaques subies, mais aussi celle de la capacité politique de construire, en lien avec les mobilisations sociales, un mouvement politique d’émancipation capable de se heurter frontalement au capitalisme.

Robert Pelletier

 

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