SNCF, intermittents, santé... Un pas vers un mouvement d’ensemble ?

La grève, l’arme des travailleurs

La grève, voilà l’adversaire de Hollande et de son gouvernement. Là où Sarkozy déclarait « en France quand il y a une grève, ça ne se voit pas », Hollande, Valls, Sapin et leur ami Pepy sont plus directs : la grève est au mieux inutile, au pire prend les usagerEs, les lycéenNEs et toute l’économie en otages.

Il faut dire, à leur décharge, que dans les séquences électorales précédentes où la « gauche » était aux « affaires », le mouvement social, les syndicats se faisaient plus discrets, plus en empathie avec le pouvoir politique. Cette fois, depuis l’élection présidentielle, le gouvernement s’est déjà trouvé confronté à de multiples mobilisations dans lesquelles sa prétendue neutralité est clairement apparue comme de la complicité sans faille avec le patronat. Celles et ceux d’Arcelor, de PSA, de Sanofi, de Fralib, n’ont dû compter que sur leur propres forces face à un patronat sûr du soutien du pouvoir politique.
Dans ce contexte, lourdement souligné par les résultats électoraux, toutes les mobilisations apparaissent comme des luttes contre la politique gouvernementale. D’autant plus qu’avec les divers pactes (compétitivité, responsabilité), c’est bien le gouvernement qui fournit les armes contre les salariéEs.

Construire l’affrontement
En premier lieu, ceci détermine le degré d’affrontement auquel doivent s’attendre celles et ceux qui ne se résignent pas. Ce sont plusieurs années de mobilisation pour les Fralib, pour celles et ceux de La Fabrique du Sud (ex-Pilpa), plusieurs mois pour les PSA, les postierEs autour du 92 avec un niveau de répression inédit, les intermittentEs… De ceci découle la nécessité de l’organisation du soutien. Comités de soutien, caisses de grève, soutiens politiques et syndicaux avec les enjeux politique qu’ils posent.
En corrélation avec le soutien se pose la question de la convergence, de la coordination des luttes. Les PSA, en difficulté sur le site d’Aulnay et plus encore sur le groupe, se sont concentrés sur la solidarité. Les Fralib, Sanofi, Goodyear, Virgin, etc. ont tenté des convergences au-delà des cultures et traditions différentes. Cette préoccupation a amené les cheminotEs, intermittentEs, postierEs à se retrouver dans des manifestations, des rassemblements. Mais la principale difficulté réside dans le décalage dans le temps, les disparités de revendications et le refus des organisations syndicales à mettre en œuvre des convergences.
La deuxième interrogation rejoint les précédentes, avec un paramètre complémentaire : la passage à la moulinette de la classe ouvrière, du salariat, tend à amoindrir les repères, les réflexes, les solidarités de classe. Ceci se traduit (hors champ électoral) par un isolement de celles et ceux qui luttent, se mettent en grève. Trois cents salariéEs de PSA Aulnay, une centaine de salariéEs de La Poste dans les Hauts-de-Seine, un service de psychiatrie à l’hôpital de Poissy et bien d’autres peuvent se battre pendant des mois sans que d’autres ne les rejoignent de manière significative.

Prendre en charge nos luttes
Cette question nous confronte d’abord aux organisations syndicales. Par touches successives, de la fin des années 70 à 1995, la CFDT est passée (rejoignant le camp des « réformistes » CFE-CGC-CFTC) d’une certaine radicalité à une parfaite cogestion d’un système capitaliste en crise et n’hésite plus à se prononcer franchement contre les grèves (PSA, Sanofi, cheminotEs). FO reste partagée entre le pseudo-radicalisme et un accompagnement qui n’a rien à envier aux précédentes. La CGT et Solidaires et, dans une moindre mesure la FSU, restent sensibles aux aspirations de luttes de leurs militantEs, tout en cautionnant, à des degrés divers, la politique de dialogue social.
La nouveauté c’est qu’au travers des dernières mobilisations, émerge une nouvelle génération militante, peu aguerrie syndicalement, aux attaches politiques distantes et floues, et qui se retrouvent à apprendre l’ABC du militantisme et à diriger des mobilisations.
Enfin la plus compliquée mais aussi la plus incontournable des questions reste celle de l’auto-organisation. À contre-courant de l’individualisme, en contradiction avec les intérêts des bureaucraties syndicales, mais voie essentielle sur le chemin de la prise de responsabilité, de conscience. Un instrument indispensable pour la construction du rapport de forces, du contrôle de la lutte. Les assemblées générales sont (re)devenues un mode normal de fonctionnement dans les luttes mais elles doivent être majoritaires, permettre à chacunE de s’exprimer, décider, et prendre en charge toutes les tâches de la grève, y compris la popularisation, l’organisation des convergences. La mise en place de comités de grève gérant démocratiquement la lutte reste la perspective à mettre en œuvre dans l’urgence.
Pour dépasser toutes ces difficultés, ces hésitations, il faut trouver le(s) chemin(s) du tous ensemble, pavé de revendications unifiantes : la réduction massive du temps de travail, l’interdiction des licenciements et suppressions de postes, la défense de la protection sociale, etc.
Ces débats, ouverts notamment par les luttes évoquées dans ce dossier, doivent se poursuivre au cœur des mobilisations.

Robert Pelletier

SNCF : une radicalité qui doit faire ses expériences
La grève des cheminots est une illustration des problèmes rencontrés par les mobilisations actuelles des travailleurEs. Une nouvelle génération fait ses premières expériences, confrontée à des forces sociales, des adversaires, dont elle doit prendre la mesure.

Cette grève s’est confrontée non pas à un gouvernement faible, mais à un gouvernement de combat. La classe dominante s’est regroupée pour s’opposer au mouvement : Hollande a ouvert le bal en déclarant qu’il fallait « savoir arrêter un mouvement », suivi par l’habituel matraquage médiatique et par la mobilisation de milliers de cadres de la SNCF appelés à la rescousse pour faire rouler les trains bon gré, mal gré. Le gouvernement avait prévu de ne rien lâcher sur le fond de la réforme, et avait même négocié le passage de la réforme, avec l’accord plus ou moins complet des organisations syndicales.

Une grève forte
Mais, impossible pour la CGT, Sud-Rail et FO de laisser passer une réforme qui casse la SNCF et le statut de cheminot sans grève. Elles envisageaient exercer une pression sur le gouvernement. C’était sans compter sur les changements à l’œuvre chez les salariéEs. Une nouvelle génération s’est mise en mouvement, une génération qui n’a pas connu la grève de 1995 (et donc encore moins celle de 1986) mais la mobilisation du CPE, avec peu d’expérience syndicale et peu de traditions de luttes. Cette génération a rencontré le ras-le-bol des salariéEs plus anciens, ce qui a donné un mélange explosif.
Les directions syndicales ont accompagné la grève pendant quelques jours. D’autant que de nombreux militantEs influencés par les appareils, à la CGT, Sud-Rail ou FO, ne voulaient pas lâcher le mouvement. Les grévistes les plus combatifs ont voulu un mouvement radical, qui s’affronte à la police, qui aille vers le lieu de décision qu’est l’Assemblée nationale, et n’ont pas hésité à franchir le cap de la semaine de grève.

La compréhension de l’enjeu
De nombreux ingrédients étaient donc réunis pour gagner : des organisations syndicales assumant de lancer la mobilisation, une base combative qui poussait, des assemblées générales qui rassemblaient les secteurs militants. Qu’a-t-il manqué pour gagner ?
Force est de constater que le niveau d’affrontement nécessaire pour que le gouvernement cède n’a pas été évalué. Et donc la nécessité de la construction dans la durée n’a pas été prise en compte. Il n’y a pas eu de construction d’un soutien militant à la grève en direction des organisations du mouvement ouvrier, pas de caisse de grève envisagée concrètement.

La construction du mouvement de masse
Malgré ses taux de grève impressionnants dans certains services (70 %, 80 % voire 100 %) et les difficultés de la direction pour faire rouler des trains, la grève n’a pas été totale. Les piquets de grève n’ont pas empêché les non-grévistes et les cadres de travailler. Les AG elles-mêmes n’ont regroupé qu’une minorité militante.
La construction dans la durée nécessite des discussions de fond mais aussi une participation plus importante de salariéEs. Pour un partie des grévistes, la « convergence des luttes » est apparue comme une nécessité, et les affrontements avec la police comme l’expression d’une volonté d’en découdre, jusqu’au bout, même si, dans les faits, il est difficile de concilier ces modes d’action avec la recherche de la mobilisation massive de l’ensemble des cheminotEs.

Une auto-organisation embryonnaire
De réels progrès ont été réalisés, puisque dans de nombreuses gares, on ne s’est pas contenté d’AG par syndicats ou par service. Mais pour mettre en œuvre une autre orientation que celle des directions syndicales, il faut des comités de grève, des coordinations de mandatéEs, une capacité à intervenir publiquement par des appels, des communiqués, des manifestations dont on a discuté les parcours et les slogans. Tout cela sans se couper des organisations syndicales, en entraînant la plus grande partie possible des militantEs syndicaux dans l’auto-organisation, dans un cadre d’unité d’action du mouvement, puisqu’il réunit les syndiquéEs des différentes organisations et les non-syndiquéEs. Le journal de la grève de Saint-Lazare à Paris, rédigé en grande partie par des cheminotEs non organisés, l’« AG des AG » de la région parisienne initiée depuis cette même gare, ont été des pas, des petits pas, fragiles, tardifs, dans ce sens.
L’éclosion d’une nouvelle génération militante chez les cheminotEs aura développé cette contradiction : vouloir aller au-delà des objectifs fixés par les organisations syndicales et de ne pas avoir peur d’affronter le gouvernement… mais sans avoir encore les traditions et l’expérience qui permettent de s’en donner vraiment les moyens. Dans les prochaines semaines, continuer la lutte contre la réforme et conserver cette nouvelle génération militante sur la durée devront permettre de franchir ce cap.

CorrespondantEs

Intermittents : « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous »
Depuis le mois de mars, les intermittentEs et précaires sont en lutte et depuis la grève, débuté le 3 juin dernier au festival « le printemps des comédiens » à Montpellier, le mouvement a pris un second souffle, une ampleur impressionnante. Dans la presse locale et nationale on parle à nouveau du « conflit des intermittents » pour, dit-on, sauvegarder leurs droits...

Si la stratégie du gouvernement et du patronat est claire, isoler et cibler pour mieux détruire ensuite, les intermittentEs et précaires ne s’y sont pas trompés : « ce que nous défendons, nous le défendons pour tous » (communiqué de la coordination, 5 et 6 juin, Montpellier). En effet l’accord Unedic signé le 22 mars est la promesse, presque sans masques, d’une casse organisée des droits sociaux pour tous les chômeurs sans distinction, qu’ils dépendent du régime générale ou de l’un des régimes dérogatoires.
Comme c’est le cas chez nos voisins européens (Grèce, Espagne, Italie, Allemagne), cet accord vise au démantèlement de l’assurance chômage. Il place chaque chômeur dans une précarité telle (course permanente aux petits boulots pour recharger son capital d’heure, calcul complexe entraînant une perte de visibilité sur la période indemnisée) que ce dernier sera prêt à accepter n’importe quel travail, à n’importe quel prix, pour simplement survivre (1).

Recherche de convergences
La mobilisation s’est construite contre cet accord, pour continuer à porter les propositions émises par le Comité de suivi, propositions permettant de faire de réelles économies sans toucher aux salaires ni à la protection sociale. Plus largement et pour répondre au Pacte de Responsabilité, le mouvement s’est également organisé contre l’austérité et, de fait, contre la baisse des budgets des services publics non marchands dont est la culture.
Sur ce point comme sur le refus de l’accord Unedic, les intermittentEs et précaires ont cherché à faire converger leur lutte avec celle des sages-femmes, des postierEs et encore récemment avec celle des cheminotEs. Les rapprochements ont permis des actions communes et la réaffirmation que ce mouvement se bat avant tout pour préserver les droits sociaux de toutes et tous.
S’il n’est pas encore l’heure de tirer le bilan, nous pouvons d’ores et déjà noter la persistance de cette lutte. Cela faisait longtemps qu’un mouvement, à l’échelle nationale, n’avait pas tenu si longtemps sans fléchir.

Le gouvernement s’obstine
Jeudi 19 juin, Manuel Valls a tenu une conférence de presse, pour redire, après plusieurs minutes d’enfumage, que le gouvernement allait agréer le texte. Pour diviser le mouvement et préserver les festivals à venir, il a également fait état de deux propositions, fruits du rapport remis par le médiateur, Jean-Patrick Gille (nommé par le gouvernement pour trouver une issue à l’impasse).
La première est une mesure transitoire pour calmer la colère, la seconde est très grave et témoigne, s’il en était encore besoin, de l’inféodation du gouvernement au Medef. Valls a expliqué que l’État allait participer au financement des annexes 8 et 10 (c’était une demande du Medef), sortant ainsi ce régime dérogatoire de la solidarité interprofessionnelle. « C’est contraire au principe de solidarité pensé par le Conseil national de la Résistance, où les actifs cotisent pour les inactifs, les travailleurs pour les retraités, les bien-portants pour les malades. Ce financement pourra être retiré du jour au lendemain, le jour où l’état le décidera, le jour où les futures élections les renverront dans l’opposition pour longtemps », comme le note Samuel Churin, membre du Comité de suivi.

La mobilisation dure, très dure...
Alors que la lutte dure depuis maintenant plusieurs mois, que plusieurs festivals ont déjà été annulés, et que les propositions du Comité de suivi continuent d’être portées et ne sont toujours pas prises en compte, les déclarations de Valls ont eu pour effet immédiat de durcir le mouvement, et des actions coups de poing se sont multipliées un peu partout (occupations de Pôle emploi dans nombre de régions, die-in, manifestations...).
Bien au-delà de la question intermittente, cette lutte est idéologique : il s’agit de refuser un monde où, face à la nécessité de recharger un capital de droits à allocations ou pour sauvegarder un minimum de ces droits, chacun est prêt à accepter n’importe quel emploi et à n’importe quel prix ;  de refuser un monde où l’austérité se décrète et où ce sont toujours les plus précaires qui en payent les frais.

Samaël Steiner
1 – Pour plus d’informations : http://www.cip-idf.org/article.php3 ?id_article=7162

Santé : face à « l’hôstérité », la colère gronde
Dans des CHU et de plus petits hôpitaux, dans le public ou dans le privé, dans les établissements psychiatriques, dans les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), des luttes éclatent un peu partout, éparpillées dans
le temps et sur le territoire.

Quelques exemples récents... À Perpignan (66), les sages-femmes de la clinique Notre-Dame-de-l’Espérance sont entrées en grève reconductible contre le sous-effectif, tandis que, dans le même département, les 430 salariéEs des centres de santé de Banyuls et de Cerbère, en lutte depuis 8 mois, obtenaient de l’Agence régionale de santé (ARS), après une manifestation accompagnée des cheminots, la suspension de l’arrêté de délocalisation des lits.
À Riom (63), les personnels des urgences ont commencé une grève illimitée contre les suppressions de postes, tandis que pas loin de là, à Billom, ils ont reconduits la grève contre la nouvelle organisation du travail, les diminutions de postes, la dégradation des soins et pour les salaires.
En Île-de-France, à Paul-Guiraud à Villejuif (94), la suppression de 9 jours et demi de RTT a déclenché la grève le 2 juin et depuis, les locaux de la direction et la cour d’honneur sont occupés. À Plaisir-Grignon (78), la grève d’une heure contre la suppression de 30 lits est reconductible. À la suite de l’annonce du déficit de l’hôpital de Meaux (77) et des mesures drastiques prises, la grève illimitée a été votée en assemblée générale.
La grève est reconductible à Toulouse (31) contre la polyvalence exigée dans les blocs depuis l’installation dans un nouvel hôpital. Les infirmières sont en nombre insuffisant, ne sont pas qualifiées dans toutes les spécialités et ne peuvent donc plus garantir la sécurité des malades.
Les EHPAD aussi se mobilisent. À Paris, celle du Champ-de-Mars, appartenant au groupe privé Korian, est en grève reconductible contre l’augmentation de la charge de travail non compensée.
En Martinique, le barrage filtrant à l’entrée de l’hôpital de Margot Vulcain est levé suite à l’ordonnance du juge des référés, mais la grève engagée depuis plusieurs semaines contre les effectifs insuffisants continue.
Et il faudrait aussi citer les établissements de Caen, Sarlat, Bourgoin-Jallieu, Lavaur, Vire, Thouars, Melun, Briançon, Poissy, Saint-Denis, l’EHPAD Korian à Rennes…

Tous ensemble, c’est le moment !
Les raisons des mobilisations sont sensiblement les mêmes partout : une situation intenable pour le personnel, avec des suppressions de postes et un volume de travail qui augmente, des droits rognés, des jours de RTT supprimés, le travail en 12 heures imposé. Les avancements individuels deviennent des denrées rares, tandis que les salaires sont bloqués depuis 2010. Des « regroupements hospitaliers » décidés par les agences gouvernementales, les ARS, imposent des restructurations, des fermetures de services...
Et les difficultés sont les mêmes partout. Les assignations obligent les grévistes à travailler et la criminalisation des actions syndicales devient monnaie courante. Mais le pire est à venir, la Cour des comptes annonce qu’il faudra supprimer 30 000 emplois de fonctionnaires – « en priorité dans les hôpitaux » – pour atteindre en trois ans les dix milliards d’économie exigés de ceux-ci.
L’hôpital public est en danger de mort. C’est bien tous ensemble qu’il faut lutter. Parce qu’il est vraiment temps de s’unir, la « Convergence des hôpitaux en lutte contre l’Hôstérité » vient de se créer (voir l’article page 8). Un point d’appui essentiel pour toutes les luttes.

S. Bernard
Plus d’infos sur le site sante-secu-social.npa2009.org

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