Six mois de mobilisation aux urgences

Le mouvement de grève en cours a débuté à l’hôpital Saint-Antoine, dans le 12e arrondissement de Paris, le 18 mars, pour obtenir plus d’effectif, l’arrêt des fermetures de lits et l’augmentation des salaires de 300 euros par mois. Très rapidement la mobilisation a fait tache d’huile à l’AP-HP (Assistance publique-hôpitaux de Paris) puis dans de très nombreux hôpitaux en régions.

La colère vient de loin. 100 000 lits d’hôpital ont été supprimés en vingt ans. En 2018, il y avait 1 300 médecins généralistes de moins qu’en 2008. Fin 2015, près de 4 millions de personnes habitaient à plus de 30 minutes d’un service d’urgences ou d’un service mobile d’urgence et de réanimation (Smur) à cause de la suppression des hôpitaux de proximité. Le nombre annuel de passages progresse chaque année de 3,5 %, passant de 10,1 millions de patientEs en 1996 à 23 millions en 2019. L’étranglement budgétaire, à nouveau voté par l’Assemblée nationale, ne permet pas de remplacer les arrêts maladie, encore moins d’embaucher ni d’augmenter les salaires. Bien au contraire, il signifie plus de rappels à domicile, d’épuisement et de perte de sens du travail.

Épuisement professionnel
Aujourd’hui dans les hôpitaux on ne parle plus que d’actes, comme si l’hôpital se résumait à un catalogue d’actions hors de toute humanité. Pourtant les urgences sont le dernier service public qui accueille tout le monde.
Face aux sous-effectifs, à l’augmentation de la charge de travail, au manque de moyens, l’épuisement professionnel est tel que des équipes entières se voient prescrire en même temps des arrêts de travail par leur médecin à Paris (hôpitaux Saint-Antoine et Lariboisière), Chalon-sur-Saône, Besançon, Bordeaux, Toulouse… À Lons-le-Saunier, des gendarmes sont venus réveiller des soignantEs à leur domicile pour les obliger à assurer le service au nom de la continuité des soins ! Les urgences de Mulhouse sont menacées de fermeture après des démissions de médecins en rafale.
Pour structurer le mouvement, les grévistes, syndiqués ou non, ont pris leurs affaires en mains. Elles et ils ont créé le Collectif inter-urgences. Cette structure coordonne le mouvement au niveau national.
De nombreuses initiatives ont eu lieu : manifestations nationales et locales, rassemblements devant les agences régionales de santé (ARS), médiatisation. Soumis à une obligation de service minimum, les grévistes affichent leur mécontentement sur des banderoles, des brassards ou sur leur blouse, certainEs venant travailler en tee-shirt noir. Ils et elles distribuent sur leur temps de repos des tracts aux usagerEs pour expliquer les raisons de la grève. Ils et elles rappellent que s’il y a beaucoup d’attente et donc d’incivilités, c’est à cause du manque de moyens.

Exaspération à son comble
L’ampleur de la grève a amené la ministre Buzyn à quelques concessions. 750 millions d’euros sur trois ans pour « la refondation des services d’urgences », soit la moitié du budget annuel d’un CHU comme celui de Toulouse, et l’annonce en juin du versement d’une prime de 100 euros net par agent et par mois. Dans les faits, rien ne change concernant les conditions de travail des urgentistes. L’exaspération est à son comble. L’été n’a pas affaibli le mouvement. Au contraire, il s’est amplifié : 65 services en grève au mois de mai, 264 fin septembre. Le mouvement est donc massif et il touche, à l’heure actuelle, plus de la moitié des services d’urgences.
Le gouvernement, qui ne parvient pas à apaiser cette crise, brandit, comme à son habitude, l’arme de la répression. C’est ainsi que dans plusieurs hôpitaux les animateurEs les plus connus ont été convoqués par leurs directions respectives. Des rappels au devoir de réserve ont été faits. Des non-reconductions de CDD ont eu lieu. Mais cela n’affaiblit nullement la détermination des grévistes. Bien au contraire.
Comme il est impossible de déconnecter la situation des urgences de celle de tout l’hôpital, une tentative d’extension du mouvement à l’ensemble du personnel hospitalier, médecins compris, est née. Le Collectif inter-hôpitaux vient d’être créé.
Les deux collectifs appellent à une manifestation nationale le 14 novembre à Paris pour exiger un plan d’urgence de la santé face au sous-financement de l’hôpital public, dans le cadre d’un large collectif unitaire avec toutes les fédération syndicales de la santé, la coordination des comités de défense des hôpitaux. Quelques jours avant la manifestation, l’extension du mouvement prenait forme, les cadres de santé ont expliqué dans un appel que leur mission est devenue impossible, un collectif inter-bloc a été créé, tous les doyens des facs de médecine ont soutenu le mouvement en suspendant les cours. Des cars sont affrétés en régions et des manifestations auront lieu localement.

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