Recherche : misère du public, course au profit dans le privé

L’épidémie est en train de se calmer en France. Ceci est peut-être dû, outre l’effet du confinement, à une contagiosité moins grande que prévue dans la population par existence chez les gens déjà exposés à des virus de la famille des corona dont le rhume (corona dépendant) d’anticorps et de cellules tueuses.

Il convient encore d’apprécier l’importance de cette immunité croisée, pour savoir si elle protègera d’un rebond d’une « 2e vague ». Mais elle confirme que la recherche d’une immunisation artificielle par un vaccin « anti pan corona » type Bruno Canard (chercheur au CNRS qui a travaillé sur les coronavirus au début des années 2000 et dont les crédits ont été ensuite réduits) n’était pas nécessairement une utopie. Plus que jamais, on peut dire que le financement de projets aurait peut-être (probablement) pu nous éviter bien des problèmes.

On retombe sur la nécessité de recherches fondamentales tous azimuts plutôt que des recherches sur projets ou à la demande par « crash programme » (programmes d’urgence).

 

La grande misère de la recherche publique française

La politique gouvernementale, par-delà la promesse d’un effort financier « exceptionnel » sur 10 ans (on voit déjà côté hôpitaux par le « Ségur » ce que veulent dire les promesses), s’est caractérisée par des choix à la limite de la provocation. Ainsi l’appel à projets ANR (Agence nationale de la recherche) urgents CARE Covid de début avril précisait : « Ainsi, l’objectif n’est pas de proposer des projets de recherche à moyen ou long terme, mais plutôt des idées, des actions, des innovations dans tous les domaines, pouvant avoir un impact rapide sur la situation et que les proposants sont en capacité de mener, au moins dans leur première phase, avec les moyens dont ils disposent. » Aveu implicite : « Envoyez-nous vos idées (et surtout pas de projets de recherche) afin qu’on ne vous envoie pas de fric », comme le notait un membre du bureau national du SNCS (syndicat national des chercheurs scientifiques). Les « crash appels » (appels d’urgence) de l’ANR qui ont suivi ne valent guère mieux. On verra (les projets sont en évaluation) ce qui en sortira…

Côté personnels, le gouvernement introduit la division : la ministre a annoncé 5,6 millions d’euros pour des primes exceptionnelles pour 5 % des personnels, notamment les chercheurEs engagés dans des programmes concernant le Covid-19 et les personnels ayant fait preuve d’un « investissement exceptionnel » durant le confinement. Mais sans budget rectificatif, donc « à budget constant », ce qui signifie donc un transfert de charges au détriment d’autres postes budgétaires : recrutements, avancements de carrière, etc.

Par conséquent, les organisations syndicales refusent les pseudo-récompenses pour quelques heureux et heureuses éluEs, estimant que tous les personnels doivent être éligibles. Cette mesure exceptionnelle ne résout pas la situation salariale dégradée des personnels : revalorisation indiciaire pour toutes et tous ! Plus grave encore, la relance de l’activité de recherche, si brutalement interrompue, nécessite le financement de la prolongation de tous les contrats doctoraux et de recherche. En fait, avec la réduction des subventions des collectivités territoriales, la rentrée s’annonce catastrophique sans un budget rectificatif.

La course aux vaccins

Coté innovation, derrière le show devenu quotidien chloroquine/pas chloroquine, c’est la course aux vaccins. Il est bon que plusieurs stratégies soient explorées : par exemple, bloquer le gène du virus en immunisant contre les acides nucléiques qui le composent (ADN : acide désoxyribo-nucléique) ou bien son fonctionnement par blocage des messagers qu’il émet pour commander la fabrication des protéines virales, autrement dit ce qu’on appelle les ARN messagers (acides ribo-nucléiques) d’où les noms de vaccin ADN ou vaccin ARN. Mais on ne peut qu’être frappé par la prolifération des projets (plus de 70 en avril, près de 110 à présent) qui traduit une course au marché – juteux – autant que des rivalités étatiques évidentes (« La Chine fait-elle la course au vaccin en tête ? » semble être une interrogation majeure de la presse). Un nouveau vaccin prenant théoriquement 5 à 10 ans pour sa conception, hors l’adaptation des vaccins existants aux mutants annuels (grippe), on peut certes se féliciter que ce soit raccourci autant que possible, mais on aimerait être plus sûr, surtout pour les petites start-up à moyens financiers « réduits », que toutes les précautions seront prises (effets secondaires éventuels, etc.).

Surtout, la spéculation financière est derrière cette course. L’annonce du vaccin ADN de la start-up américaine Moderna (avril) est exemplaire : Moderna n’indique des anticorps neutralisants que pour huit patientEs sur 45, les données des 37 autres n’étant pas encore disponibles. On ne sait évidemment pas si ces anticorps, mesurés au bout de deux semaines, sont durables. Moderna indique qu’ils atteignent ou dépassent les niveaux « de taux d’anticorps que l’on trouve dans les sérums de convalescents après infection par Covid-19 », ce qu’A. Durbin, vaccinologue au centre de recherches de l’université Johns Hopkins, juge flou, la quantité d’anticorps présents dans le sérum convalescent variant d’un patient à l’autre. Mais il y a eu un bond important de l’action de la jeune société à Wall Street (+ 20 %) et une levée de fonds record. « Coïncidence » : Moncef Slaoui (immunologiste, dirigeant de Moderna) quitte l’entreprise pour devenir le « Monsieur Vaccin » de Trump… tout en gardant 156 000 stock-options Moderna (soit plus de 10 millions de dollars). Il dirigera l’opération « Warp Speed », un vaccin contre le Covid-19… d’ici fin 2020 avec comme objectif 100 millions de doses en novembre, 200 millions en décembre et 300 millions d’ici janvier. Le conflit d’intérêts est évident…

En France, force est de constater l’insuffisance des crédits « crash programme » pour les vaccins comme s’en plaignent par exemple les équipes de chercheurs de Cochin. Pendant ce temps, l’institut Pasteur Paris travaille avec MSD (firme US) pour un de ses vaccins et les liens Sanofi-USA ont été mis en cause, affaire qui a fait grand bruit.

Du côté des médicaments, un effort limité

Côté médicaments, on ne va pas ici rentrer dans le débat sur la chloroquine. Mais plus sérieusement constater que, jusqu’ici, sont testés – chloroquine comprise – des médicaments existants (Remdesivir, Kelatra, Interferons 1 et 2 b, Ribavirine, Nafomostat, etc.) avec à chaque fois des effets d’annonce, des mouvements boursiers… et de la concurrence.

On conçoit que l’urgence ait imposé le test de médicaments déjà existants mais, comme dans d’autres domaines, on peut trouver l’investissement en recherche de nouveaux antiviraux anticorona ou plus spécifiquement anti Covid-19 faible ou inexistant, et on croit peu à l’existence de programmes cachés. On n’ose dire que cela est lié à l’espoir d’un vaccin pour novembre qui rendrait peu voire pas du tout rentable la recherche d’une nouvelle « drogue » qui deviendrait sans marché… Mais que se passera-t-il si le vaccin échoue ou se fait longuement attendre ?

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