Guerre contre le coronavirus et sauvegarde du capital

À six reprises, dans son discours télévisé du 16 mars, Emmanuel Macron a martelé que la France était en guerre.

Jour après jour, paraissent les nouvelles du « front » : le nombre des contaminés (en fait, très probablement sous-estimé du fait du manque de tests) et celui des décès. Un état d’urgence dit « sanitaire » a été voté qui ressemble en fait à des états d’urgence antérieurs mais avec un champ plus large puisque, à part modifier la Constitution, le pouvoir peut tout faire, y compris modifier le droit du travail. L’objectif affirmé par Macron est avant tout de gagner la « guerre sanitaire». Et, assène le président, non seulement cette guerre sera gagnée mais ensuite, rien ne sera comme avant : « Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées, seront remises en cause. […] le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant. Nous serons plus forts moralement. Nous aurons appris et je saurai aussi avec vous en tirer toutes conséquences, toutes les conséquences. »

Le gouvernement n’a pas fondamentalement changé de politique

En fait, malgré ces déclarations martiales, le pouvoir n’ajuste pas l’ensemble de l’économie à la crise sanitaire. Le gouvernement n’a pas fondamentalement changé de politique. Comme l’ont écrit les journalistes Manuel Jardinaud et Romaric Godin dans Mediapart, il y aurait deux voies possibles. La première est de considérer la crise actuelle comme une parenthèse avant un retour à la normale, la normale capitaliste bien sûr. « La seconde, écrivent Jardinaud et Godin, c’est de changer de priorité et d’orienter uniquement la production vers la lutte contre l’épidémie et la poursuite du bien-être minimal des citoyens. Et cela suppose une planification et un contrôle étroits des modes de production. »
Il est clair que Macron a choisi la première option et cela ne surprendra personne. Un pouvoir capitaliste n’apprend des évènements que ce qui est nécessaire à la classe dominante, à la reproduction du système économique et social. C’est seulement s’il est confronté à une vraie poussée du mouvement social, à des grèves et à des manifestations qu’un tel pouvoir fait des concessions. Ce fut le cas aux États-Unis dans les années 1930 où le « New Deal » du président Roosevelt ne tient pas aux conseils d’économistes mais avant tout aux luttes sociales. De même, en Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est la peur du mouvement ouvrier qui a permis d’arracher la sécurité sociale et d’autres réformes importantes qui n’ont pas remis en cause le capitalisme mais l’ont « humanisé ». En septembre 2008, en pleine crise financière, Sarkozy, alors président, dénonçait dans un grand discours à Toulon les dérives du capitalisme financier et proclamait : « Le laissez-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini. » On connait la suite : comme le mouvement ouvrier n’a pas pu se battre (ou pas eu la volonté pour les principales directions syndicales et politiques) pour des politiques alternatives à celles d’un capital revigoré une fois la crise atténuée, ce furent de nouvelles offensives capitalistes : austérité, libéralisation, démolition des retraites.

L’État au secours du capital

Aujourd’hui, l’irruption du coronavirus a suspendu de fait la reproduction du capital : comment investir quand tout semble s’effondrer ? Les entreprises et les banques ont besoin de l’État, de ses crédits et subventions, et de l’argent déversé à flots par la Banque centrale européenne. Équilibre budgétaire, endettement… Tout cela semble oublié. Mais ce n’est qu’une illusion d’optique : l’État vient sauver les marchés lorsque ceux-ci sont défaillants pour leur permettre de fonctionner à nouveau demain. Comme l’écrivent aussi Jardinaud et Godin : « L’État est l’assurance-vie des marchés ».
Un immense plan de soutien aux entreprises (report de cotisations sociales et de taxes, aides directes) a été lancé mais Macron n’est revenu sur aucune des réformes libérales faites depuis trois ans. Il en a suspendu certaines (assurance chômage, retraites…), mais en a accentué d’autres avec l’état d’urgence sanitaire qui permet d’imposer des dates de congés ou de RTT, d’allonger la durée du travail, etc. L’interdiction des licenciements, un moment évoqué, est vite passée à la trappe et le chômage partiel, s’il protège partiellement les salariéEs, est une aide aux entreprises. Si grandes entreprises et banques sont soutenues, beaucoup de salariéEs sont menacés dans leur emploi, leur salaire et leur santé, surtout s’ils sont obligés d’aller travailler.
La crise sanitaire a obligé à des mesures comme la fermeture des commerces « non essentiels », mais le gouvernement se bat pied à pied pour que des entreprises dont la production est inutile pour lutter contre l’épidémie continuent de fonctionner. Ainsi, ce 23 mars, les usines d’Airbus viennent de redémarrer partiellement après quelques jours d’arrêt. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a traité les patrons des entreprises de bâtiment et de travaux publics de « défaitistes » car ils avaient arrêté des chantiers. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, l’a clairement annoncé : la politique économique vise à « préserver la capacité de rebond de l’économie française ». Les « nationalisations » éventuelles évoquées par Le Maire se feront bien sûr sans que les actionnaires y perdent quoi que ce soit.

Aucune contrepartie demandée aux entreprises

Tout ceci sans contrepartie de la part des entreprises, en particulier sans réorganisation de la production pour produire notamment les masques, le gel, les tests qui manquent cruellement. Quant aux mesures de sécurité, y compris dans certains services publics, leurs formes et leur rythme de mise en œuvre dépendent largement du bon vouloir des patrons et de la pression syndicale.
Une politique vraiment conforme à l’urgence sanitaire consisterait à ne faire fonctionner que les activités indispensables, à lancer ou relancer l’élaboration ou la fabrication des biens nécessaires pour vaincre l’épidémie et à ne mobiliser avec le maximum de sécurité que la force de travail indispensable en mettant à l’abri le reste de la population. Mais cela supposerait une tout autre logique que celle de Macron et de ses subordonnés.

Henri Wilno

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