Santé et travail : la violence organisée

Derrière les chiffres
L’expression de la souffrance au travail liée à son intensification s’entend quotidiennement, que l’on travaille dans la métallurgie, la chimie, une banque, une grande surface, La Poste ou un hôpital. Mais la mise en statistiques, courbes, graphiques par la très officielle Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) permet de valider que, comme le rappelait Marie Pezé, « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » 1.

La dernière publication de la Dares de juillet 2014 sur les conditions de travail s’intitule clairement : Reprise de l’intensification du travail chez les salariés. Après une pause entre 1998 et 2005, l’aggravation des conditions de travail est repartie à la hausse depuis cette date.
Ainsi la proportion de salariéEs soumis à au moins trois contraintes (cadence, collègues, clients, norme de production à l’heure, à la journée hors contrôle ou suivi informatique) est passé de 6 % à 35 %. Derrière cette moyenne se cache une pointe maximum de 50 % d’ouvrierEs concernés, mais aussi une généralisation à l’ensemble des salariéEs, avec 30 % de concernéEs pour les employéEs et près de 26 % pour les cadres.
Les contrôles liés à l’informatique concernent aujourd’hui 35 % des salariéEs contre 25 % en 2005.

Sous la contrainte...
Si les marges de manœuvre des salariéEs baissent faiblement, et les variations d’horaires progressent aussi faiblement, il est symptomatique de constater la baisse significative de la possibilité d’arrangements entre collègues en matière d’horaires : de 47 % en 2005 à 42 % en 2013.
La généralisation de l’informatique et des téléphones portables rend toujours plus perméable la séparation travail / vie privée. Si les femmes sont plus nombreuses à utiliser l’informatique et internet (74 % contre 68 % pour les hommes), elles sont moins nombreuses à utiliser un ordinateur portable (19 % contre 28,5 % pour les hommes).
Quant aux contraintes physiques, si leur progression est ralentie, il est toujours impressionnant de voir qu’on est passé de 12 % de salariéEs soumis à au moins trois contraintes physiques (rester debout, longtemps dans une posture pénible, port de charges, vibrations, bruit... 15 % pour les hommes et 7 % pour les femmes) en 1984, à 34 % en 2013 (40 % pour les hommes, 28 % pour les femmes).

Robert Pelletier
1 – Psychologue du travail, à l’origine en 1997 de la première consultation « Souffrance et travail »


Une dissimulation organisée
Traditionnellement les questions d’organisation et de santé au travail sont peu prises en compte par les organisations syndicales. L’enjeu principal de la lutte des classes reste le salaire, le partage de la plus-value. Si une organisation comme la CFDT a pu, dans l’après 68, prendre en charge ces questions, son évolution politique générale a ôté tout aspect subversif à ce positionnement. La croissance quasi ininterrompue du chômage n’a fait que renforcer cette tradition.

Une constante minoration
Cette invisibilité politique et sociale s’appuie sur une sous-estimation systématique de la réalité de l’accidentologie et de l’ampleur des maladies professionnelles. L’invisibilité de cette question est renforcée par la difficulté à engager des luttes, des mobilisations sur ces questions. Il aura fallu le scandale de l’amiante et ses dizaines de milliers de décès, les vagues de suicides « révélant » les risques psychosociaux à La Poste ou chez Renault pour que les questions de la santé, de souffrance au travail, deviennent des faits politiques.
Les seules évaluations qui s’approchent de la réalité sont celles concernant les suicides – autour de un par jour – et des accidents mortels – autour de deux par jour. Le caractère exceptionnel des ces événements les rend difficilement masquables.
Pour les accidents du travail, l’administration reconnaît une sous-déclaration de près de 10 % pour les accidents avec arrêt (sur un total de 750 000 accidents) et de près de 50 % pour les accidents sans arrêt (sur 550 000). En ce qui concerne les cancers, moins de 2 000 (dont 80 % liés à l’amiante) sont reconnus comme consécutifs à une activité professionnelle, contre 5 à 10 000 attribuables... Pour les troubles musculo-squelettiques (TMS) (1), près de 50 % ne seraient pas déclarés. Pour les asthmes et la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), 30 % de sous-reconnaissance, et 90 % en ce qui concerne les dermatoses et la surdité.
Environ 25 % des arrêts pour maladie de longue durée ont un lien avec un problème rhumatologique, 45 % des arrêts sont en rapport avec un problème rhumatologique et psychique, deux affections très liées entre elles et favorisées par le travail. Pour autant, il n’y a pas à ce jour d’évaluation de la sous-déclaration des affections dorsales et lombaires.
Le coût de la sous-déclaration des accidents du travail et des maladies professionnelles qui pèse sur la Sécurité sociale a été évalué entre 587 millions d’euros et 1,1 milliard d’euros...

Mensonges, menaces et sanctions
Un des moyens essentiels de la sous-évaluation consiste en une « externalisation » des causes. Ainsi, l’exposition à l’amiante résulterait du bricolage à la maison et ne serait dangereuse que pour les fumeurs. De même pour les lombalgies qui résulteraient également du bricolage ou de la pratique de sports. Pour les cancers liés à l’utilisation de produits toxiques dans les entreprises ou les chantiers, la détection, leur reconnaissance comme liés aux risques professionnels est une véritable course d’obstacles.
Les atteintes à la santé dues au travail sont systématiquement renvoyées à des situations individuelles dans lesquelles le travail n’est qu’un élément parmi d’autres. Individualisation et culpabilisation accentuent les pressions à la sousdéclaration. La généralisation de la reprise d’activité sous arrêt de travail contribue à une minoration des conséquences des accidents ou des maladies professionnelles.
La sous-déclaration est systématiquement organisée. Les pressions, menaces, sanctions salariales et de déroulement de carrière, permettent ainsi aux directions d’entreprise de faire baisser drastiquement les statistiques. Mutations, licenciements sont souvent au bout de la trajectoire d’un accidentéE du travail. Même les médecins du travail, censés être des acteurs essentiels de la prévention, sont victimes de pressions, voire de répression (voir le cas cas du Docteur Huez (2) ).

R.P.
1 – Affections touchant les muscles, les tendons, les nerfs, les articulations et les os.
2 – http://www.humanite.fr/le-medecin-sinteressait-de-trop-pres-au-travail

 


Attention hôpital malade
Depuis quelques années, les agents hospitaliers du CHU de Toulouse subissent les restructurations et la mise en place des mécanismes facilitant la casse de l’hôpital public.

Le paiement à l’acte, l’intéressement des praticiens hospitaliers aux résultats financiers de leur service, les dépassements d’honoraires à l’hôpital, l’installation du privé lucratif dans les locaux hospitaliers, compromettent un accès aux soins égalitaire et de qualité. Ils sont aussi la source d’une profonde perte de sens des métiers de soignants ou para-soignants (techniciens sur les machines biomédicales, travailleurs sociaux, secrétaires, administratifs ou ouvriers dont l’action a un impact sur les usagers). Les actes de résistance au passage de l’« hôpital excellence » à l’ « hôpital entreprise » sont nombreux.

La souffrance au quotidien
La tarification à l’activité (1) est devenue le mode de financement quasi exclusif des hôpitaux depuis 2008. Mis en place sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, ce mode de financement entraîne une recherche de taylorisation des soins, souvent par des méthodes de « lean-management ».
Alors que le « prendre soin » constitue une source de sens et d’engagement professionnel fondamental dans tous les métiers hospitaliers, les petites actions qui conditionnent la qualité du soin (2) ne sont plus valorisées par la hiérarchie, et ne sont plus prises en compte pour l’attribution des effectifs ou le remplacement des absences. Le sous-effectif par rapport à la charge de travail réelle est devenu la « règle d’or » de l’austérité à l’hôpital.
La situation de souffrance du personnel hospitalier prend alors de multiples formes : épuisement physique dû au non-respect de la réglementation du temps de travail, souffrance éthique due à la sensation de mal faire son travail (3), ce qui signifie en milieu hospitalier être maltraitant...

Des résistances
L’acte de soin et de prendre soin résiste, par des actes individuels (4), au modèle de prestation marchande et aux exigences de l’évaluation comptable. Mais le plus souvent, c’est une « explosion » silencieuse que l’on observe derrière la façade des services « qui tournent bien » : démissions, requalifications, accidents de travail, maladies professionnelles, épuisements professionnels, « burn-out » allant même jusqu’au suicide (5)...
Ce cocktail explosif est encore aggravé par des pratiques managériales brutales, parfois violentes : culpabilisations pour venir travailler sur les repos, « mobilité » des agents entre services au mépris du bon fonctionnement, notations humiliantes, entretiens individuels jugeant le « savoir-être » des agents et non le « savoir-faire », encouragement à la démission, licenciement de contractuels...
Fort heureusement, les résistances collectives ne sont pas absentes, comme en témoignent les mobilisations construites par la Convergence des luttes contre l’Hôstérité tel le récent rassemblement du 23 septembre.

Julien Terrié
1 – C’est-à-dire la réciprocité entre l’équilibre du budget (voire les bénéfices) et une quantité d’actes de soins.
2  – Comme les explications des actes aux malades, les protocoles complexes pour éviter certains risques dus aux soins, les attitudes pour éviter les violences venant parfois des usagerEs, etc.
3 – Principe même de « l’injonction contradictoire » qui consiste ici à faire plus avec moins de monde et moins de moyens.
4  – Grâce à des désobéissances « éthiques », des stratégies d’adaptation et un « bricolage » instauré par les agents eux-mêmes qui vont jusqu’à mettre leur vie privée de côté pour soigner correctement.
5 – Selon l’Institut national de veille sanitaire, ce sont les professions de la santé et du social qui totalisent le plus de suicides.


Amiante : lutte contre le crime organisé
Pour un procès pénal ! Ce samedi 11 octobre, des milliers de victimes de l’amiante et leurs familles vont participer à la manifestation annuelle organisée par l’Andeva (Association nationale des victimes de l’amiante) et de nombreuses associations départementales de victimes...

Malgré l’âge, la maladie ou la douleur d’avoir perdu des êtres chers, la plupart des participantEs viendront affirmer leur volonté commune de voir enfin se dérouler en 2015 le procès de l’amiante en France. Pourtant, la justice ne semble pas pressée d’organiser le procès alors que le dossier d’instruction est bouclé depuis plusieurs mois.

Tous responsables, aucun coupable
Et pourtant, qui a organisé la diffusion de la fibre mortelle en Europe lorsque les USA ont banni l’amiante et cela jusqu’en 1997 ? On le sait : le lobby patronal mené par Eternit, Saint-Gobain et d’autres groupes internationaux.
Qui a fermé les yeux, tandis qu’on contaminait des centaines de milliers de salariéEs, de l’amiante ou qui l’utilisaient sans même le savoir, d’enfants et d’étudiants scolarisés dans des locaux amiantés, de sportifs aux gymnases floqué, et bien d’autres ? On le sait : les gouvernements successifs et en particulier leur Direction générale du travail, bras armé du ministère du Travail, une bonne partie des prestigieux mandarins de la pneumologie française, de pseudo experts techniques pourris ou abusés, et même des représentants du personnel, tous embrigadés de 1982 à 1995 dans le Comité permanent amiante pour prôner un meurtrier « usage raisonné de l’amiante ».
On comprend pourquoi la tenue d’un procès est sans cesse repoussée : on y verrait la terrifiante opération criminelle patronale et gouvernementale qui aura tué, au nom du profit, 100 000 personnes en France d’ici 15 ans.

Lutter contre de nouvelles contaminations
Nous devons appuyer les associations anti-amiante, Ban Asbestos France, l’Andeva, et leurs multiples associations départementales, dans ce combat.
Il faut imposer une cartographie complète et centralisée de la présence d’amiante dans toutes les entreprises, administrations, établissements scolaires et logements, et y introduire une signalétique amiante visible et une cartographie précise des régions et zones amiantifères (Corse, Kanaky, etc).
Le suivi médical et l’indemnisation doivent être à la hauteur du crime, sans limite budgétaire a priori et supportés par les industriels criminels.
Depuis peu, sous la pression interne et internationale, le Canada a mis fin à ses exportations, car l’usage de l’amiante n’était plus autorisé sur place depuis longtemps. Mais la production mondiale d’amiante se porte bien : la Russie, la Chine, l’Afrique du Sud, le Brésil, inondent la planète de 2 à 3 millions de tonnes de ce poison qui tue massivement au fil des ans.
Nous avons besoin d’une internationale anti-amiante active, mobilisatrice et s’appuyant sur les multiples populations contaminées. Beaucoup des associations fer de lance de ces mobilisations se retrouveront à Turin en novembre pour la conclusion du premier procès mondial contre Eternit Italie et ses dirigeants.

Francis Judas
Liens utiles :
- Ban Asbestos France : http://www.ban-asbestos-france.com
- Andeva : http://andeva.fr
- Association Henri Pezerat : http://www.asso-henri-pezerat.org
- Ibas (International Ban Asbestos secretariat) : http://www.ibasecretariat.org (en anglais)


Santé au travail contre management néolibéral
Dans la bataille pour gagner toujours plus d’argent, la dernière théorie en vogue est le « lean management » (du mot anglais lean = maigre, léger) qui reprend l’image du dégraissage constant : il s’agit de supprimer le gras, tailler dans les effectifs... au risque, comme pour l’anorexie, de déboucher sur la mort. Mort des salariés épuisés, mort de l’entreprise qui finit par ne plus fonctionner.

Petit inventaire...
Grâce à l’informatique, les patrons veulent tout contrôler en temps réel. Le progiciel SAP règne en maître : il indiquerait à tout instant les secteurs où l’on gagne de l’argent... et éventuellement là où l’on en perdrait (ou l’on en gagnerait pas assez !).
La fameuse interdiction de parler venue du 19e siècle, traduite en « ne parler que du travail ». Suppression des déplacements inutiles qui permettaient de causer avec les collègues. Tout ce qui n’est pas discours sur l’amélioration de la productivité doit être exclu de l’entreprise.
Des bureaux, des ateliers, on veut exclure les syndicats et leurs tracts, les activités culturelles, les fumeurs, les sportifs, les joueurs, les amoureux...
Interdiction des téléphones portables sous prétexte de sécurité, des interruptions de tâche qui risquent de faire perdre sa concentration au salarié : dire bonjour et prendre des nouvelles est une interruption de tâche potentiellement dangereuse…
La formation, qui autrefois en salle donnait lieu à des échanges collectifs, est remplacée par la formation individuelle sur ordinateur, sur le temps libre et même si possible chez soi…
Surveillance par vidéo, par compteurs informatiques, des ventes, des pièces réparées ou fabriquées. Surveillance par le chef, avec les fameux bureaux paysagers. Surveillance par le client que l’on met en contact direct avec le salarié, supprimant les obstacles et les guichets, au risque de violences.
Chez Japan Airlines, on équipe le salarié de montres qui donnent sa position dans l’aéroport pour pouvoir l’envoyer à tout instant en renfort. Les routiers, eux, sont pistés par le GPS de leur camion : une pause trop longue, et c’est le coup de fil !
Chasse aux pauses : on les met en fin de service, comme le repas, pour que les salariés partent plus vite chez eux et supprimer ces derniers moments collectifs. Ou alors on les échelonne dans la journée, le salarié prend sa pause, tout seul.
Autoflicage par le salarié lui-même, à qui l’on fait accepter lors des fameux entretiens individuels des objectifs qu’il ne pourra que difficilement atteindre, et qui seront réévalués chaque année.
Suppression de nombreux services administratifs : le salarié doit se débrouiller sur son temps libre pour résoudre ses problèmes de paie, de maladie, ou de factures.
Résultat : un travailleur isolé, déprimé, épuisé, qui parfois ne voit que le suicide comme forme désespérée de protestation. Une souffrance sociale qui se traduit en arrêts de travail et dépressions (qui coûtent très cher à la société).

Résister au quotidien
Heureusement il y a de la résistance, avec paradoxalement une stagnation de la productivité depuis 2005 dans les pays industrialisés. D’où la volonté de baisser le salaire horaire et d’augmenter le temps de travail.
Il faut refuser les dispositifs de surveillance en se servant des limites légales.
Se cacher : affiches sur les baies vitrées, plantes, dossiers...
Organiser des espaces de subversion. Le premier est par exemple l’espace fumeurs. Organiser des pots. Fêter les événements familiaux. Développer les échanges...
Utiliser les nouvelles technologies : les réseaux sociaux, les mails sont des moyens très pratiques de faire circuler clandestinement tracts, infos, blagues… Échanger sur les rendez-vous sportifs, suivre la course transatlantique sur internet... pour développer la sociabilité et le collectif.
Jouer sur les nécessaires échanges et coopérations dans le travail.
Retourner le mécontentement du client contre la hiérarchie.
Ce combat dépasse les frontières de l’entreprise, car la charge pèse sur le salarié mais aussi sur le client qui peut « péter les plombs ». C’est la société du low cost, où l’on n’a plus de services, sinon payants. Mais on n’a plus d’argent, alors…
Des protestations, des révoltes se produisent. À nous de les mettre en valeur. Pour mieux retrouver le sens du travail, être utile aux autres.

Joël Le Jeannic


Paroles de DRH

Évitez la bataille rangée avec le syndicat radical : Les rumeurs de fraude aux AT offrent une opportunité aux leaders syndicaux qui développent une stratégie systématique de mise en cause de l’entreprise. Leur profil type : des choix idéologiques, une appartenance à l’extrême gauche, une stratégie consistant à investir le CHSCT, les enquêtes RPS, et à menacer de provoquer des droits de retrait à tout propos.
Ces militants sont jeunes et bons juristes. Ils ont leur réseau auprès de la presse locale ou nationale. L’entreprise peut être entraînée dans un piège qui consiste à vouloir les contrer, à les affronter sur leur terrain, à transformer les réunions de CHSCT en batailles rangées et à communiquer en réaction à des tracts assassins.
Parade : Valoriser les élus CHSCT des syndicats investis dans un vrai travail de prévention et se mettre d’accord avec eux pour développer un plan de prévention ; leur reconnaître un pouvoir et une légitimité qui leur donnent les moyens d’être crédibles vis-à-vis des salariés et d’isoler les militants les plus radicaux.
Extrait de http://negociationsociale.com/2012/04/accidents-du-travail-evitez-le-piege-michelin


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