Quand le pouvoir parle la langue de l’extrême droite

« On en arrive à une situation ubuesque où si le RN observe qu’il fait beau, nous devrions dire par principe qu’il fait moche. » (Marlène Schiappa)

Alors que l’hebdomadaire Valeurs actuelles montrait du doigt les « nouveaux barbares » dans une enquête sur « l’ensauvagement » de la France, une de ses fines plumes réjouissait son lectorat en infligeant, de son point de vue, une bonne punition à Danielle Obono, coupable d’être femme, Noire et militante. Cette politique-fiction, dont l’intellectuel non-conformiste Michel Onfray décèle tout l’« humour » et l’« ironie », donne un autre éclairage sur la violence, pas moins parlant qu’une implacable chronologie de faits divers. Mais l’extrême droite ne rentre pas dans cette complexité.

Validation du logiciel de l’extrême droite

Elle a autre chose dans le viseur : les immigréEs. Et quand elle parle d’immigration, l’islam n’est jamais bien loin. Reprendre les mots des extrêmes droites, c’est valider ce logiciel. N’en déplaise à Marlène Schiappa qui ne veut pas dire « qu’il fait moche si le RN observe qu’il fait beau », on n’est pas obligé de parler du temps, a fortiori si le ou la météorologue tire sa science d’une grenouille au fond d’un bocal.

Lorsque Laurent Jacobelli, responsable de la fédération RN des Bouches-du-Rhône, introduisait en décembre 2018, le colloque du RN « De la délinquance à l’ensauvagement », il rappelait que le sujet était « évidemment d’actualité », et que tout un chacun pouvait « le constater en regardant les journaux ». Les fait-diversiers 2.0 de l’extrême droite sont passés maîtres dans la compilation angoissante des crimes et délits dont les protagonistes ne portent pas des noms « de souche ». Quitte à balancer en pâture à la fachosphère haineuse des photos d’innocents désignés assassins anti-blancs. Marine Le Pen, suivie par de nombreux cadre du RN dans l’affaire du meurtre d’un conducteur de bus cet été, n’y a vu qu’une simple erreur de son community manager. L’ensauvagement de Tweeter ?

« Culture du pillage et de la razzia »

Lors du colloque de 2018, c’est le criminologue Xavier Raufer, ancien d’Ordre nouveau, qui commençait avec « les cités hors-contrôle sur le territoire français ». Marine Le Pen conclura sur nos campagnes françaises, « lieu d’une grande convivialité et d’une certaine douceur de vivre », hélas rattrapées par la « délinquance nomade » d’une société qui retourne à la « culture du pillage et de la razzia ». Marine Le Pen décrit des « zones de Non-France ». Jordan Bardella avait déjà utilisé l’expression au côté de Philippot, lors de sa campagne pour les départementales en Seine-Saint-Denis de 2015. Tout récemment, à l’occasion du confinement, la fachosphère en a remis une couche sur les « zones de sécession » avec « l’embrasement des banlieues ». De la question sécuritaire, le RN passe vite à la question identitaire avec la « sécession culturelle ». Ainsi, toujours dans Valeurs actuelles, en avril 2020, Jean Messiha voyait des germes de « séparatisme » dans ce qu’il appelait un « esprit FLN » des banlieues. « Ceux qui sèment le désordre » ne font plus des rodéos ou du trafic de shit mais critiquent le colonialisme. Marion Maréchal, outre « la culture de l’excuse » et « l’effondrement de la chaîne pénale », voit d’abord dans la « barbarie qui s’installe en France » le résultat de l’immigration. Mais fort judicieusement, Valeurs actuelles dans son numéro de fin août 2020 rappelle que le RN n’est plus le seul à poser un lien entre insécurité, immigration massive et « non-intégration »... et de citer Philippe Juvin, maire LR de la Garenne-Colombes et chef des urgences à l’hôpital Georges-Pompidou, ou Bruno Retailleau, sénateur LR, proche de François Fillon.

Marine Le Pen, « évidemment » respectueuse des institutions de la République, en appelle à la restauration d’une inflexible autorité régalienne. Mais elle n’abandonne pas l’idée d’un « sursaut populaire », en saluant la manifestation de Palavas-les-Flots, « contre les incivilités-agressions-rodéos-cambriolages-chicha-protoxyde d’azote-déchets-tapage ». Génération identitaire, non dénuée d’influence chez les jeunes militants du RN et dont les cadres trouvent souvent un emploi auprès des élus de ce même parti, prépare les jeunes Européens à « l’autodéfense en attendant la mise en place de la seule solution politique face aux conséquences de l’immigration massive, la remigration »...

Ce sont ces gens dont divers ministres et responsables politiques dits « républicains » reprennent aujourd’hui les termes et les obsessions. Jusqu’où l’écholalie des politiciens ­démagogues ira-t-elle ?

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