À propos de Daniel Bensaïd : Par où recommencer ?

Extrait de la préface à la réédition de « Stratégie et parti » (les Prairies ordinaires, 2016).

Si, en 1901, Lénine pouvait faire paraître un texte intitulé « par où commencer ? », dans un contexte russe où il s’agissait de créer une organisation unifiant les multiples foyers socialistes, la question qui donne sens à l’œuvre de Daniel Bensaïd – surtout à partir des années 1980 – serait plutôt la suivante : comment et par où recommencer ? 

« On recommence toujours par le milieu »

Rien ne lui est en effet plus étranger que l’illusion d’un commencement absolu, qui ne saurait aboutir qu’à rejouer en toute inconscience des débats anciens et à faire passer pour neufs des arguments usés jusqu’à la corde. Recommencer et faire du neuf suppose donc en premier lieu de se réapproprier les débats stratégiques qui ont parcouru le mouvement ouvrier depuis les années 1830, de revenir sur les séquences révolutionnaires passées (sans négliger les périodes de faible conflictualité sociale et de basse intensité politique), en somme de construire une mémoire stratégique. C’est pourquoi Daniel Bensaïd s’est constamment efforcé, y compris dans ses textes les plus conjoncturels, sinon strictement tactiques, et dans les séances de formation qu’il a animées jusqu’à sa mort, de situer les enjeux de toute discussion dans l’histoire longue de la gauche, du mouvement ouvrier et des débats stratégiques qui les ont traversés.

Citant Deleuze, il aimait rappeler que l’on « recommence toujours par le milieu ». La quête est vaine d’un commencement absolu : non seulement il est impossible de reprendre la route, vierge de toutes les expériences passées, mais vouloir le faire, c’est se condamner à ne rien apprendre, sinon à persister dans l’erreur. Il est tout aussi vain de prétendre se dresser sur les épaules des mouvements passés, dans une continuité qui nous épargnerait tout effort de reprise. Nulle illusion, chez Daniel Bensaïd, de cumulativité de la pensée politique et de la réflexion stratégique : les bilans sont toujours à refaire et l’étude du passé ne préserve en rien des pièges tendus par la conjoncture. Les décisions et initiatives politiques ne sauraient se fonder sur une science de l’Histoire dont le Parti serait le dépositaire incontestable, mais relèvent d’un « art stratégique », fait de paris raisonnés et d’alliances conjoncturelles dans un contexte d’incertitude irréductible. 

Au croisement de la théorie et de la pratique

« Recommencer par le milieu », c’est donc cheminer sur cette ligne de crête définie, négativement, par le refus du ressassement comme de la table rase et, positivement, par la volonté de trouver un point d’ancrage stratégique, au croisement de la théorie et de la pratique. Or, cela suppose pour Daniel Bensaïd de remettre sur le métier une tradition politique, celle du mouvement communiste, en la soumettant à deux questionnements distincts : comment rendre compte des défaites et des échecs, des errements et des déroutes, de cette tradition au 20e siècle ? Et comment faire face aux défis nouveaux que lui imposent les transformations du capitalisme ?

Daniel Bensaïd n’est pas le seul à s’être saisi de ce problème du recommencement. Alain Badiou, Jacques Rancière, Toni Negri, John Holloway, Slavoj Žižek, Alvaro Garcia Linera ou le Comité invisible, ont, chacun à sa manière, tenté d’y répondre. Mais l’originalité de Bensaïd, du moins par rapport à Badiou et Rancière, c’est de penser stratégiquement la possibilité d’un recommencement communiste, à partir des nouvelles expériences de lutte qui marquent les années 1990 et, plus largement, du cycle de politisation et de radicalisation qui s’ouvre alors. Et ce qui le distingue de presque toutes les figures citées plus haut, c’est qu’il prend au sérieux les médiations organisationnelles et militantes à travers lesquelles pourrait s’opérer la relance du débat stratégique : celui-ci ne saurait se résumer à un commentaire stérile de l’actualité, mais doit déboucher sur une pratique politique. Parmi ces médiations, Daniel Bensaïd n’a jamais cessé d’insister sur le rôle irremplaçable, pour toute politique d’émancipation, du parti – sans clore pour autant les questions des formes, des objectifs et de la délimitation stratégique de celui-ci –, à rebours du bruit de fond qui, depuis les années 1980, prédit ou désire le déclin, sinon la ­disparition, de la « forme-parti ».

Agir pour (donner à) penser la réalité

C’est dans ce cadre collectif, à la fois courant politique organisé au niveau international et tradition théorique, que s’est inscrite la démarche de Daniel Bensaïd, des années 1960 jusqu’à sa mort le 12 janvier 2010. Alors que l’appartenance à une organisation et le militantisme sont généralement considérés comme l’expression ou la cause d’un renoncement à toute autonomie intellectuelle, ils ont au contraire constitué pour lui la condition de possibilité de l’élaboration stratégique : penser stratégiquement signifiait et supposait d’être embarqué politiquement dans le cours de l’histoire, non en tant que commentateur détaché ou « compagnon de route » (signant des pétitions ou rédigeant des appels), mais comme militant contribuant à l’effort d’organisation des oppriméEs et à leurs luttes, contraint à ce titre de se poser sans cesse des questions d’orientation et d’affronter les problèmes associés à la construction d’organisations. Daniel Bensaïd n’a donc jamais conçu ses interventions théoriques comme le supplément d’âme de sa pratique de militant et de dirigeant politique, comme un moyen commode de justifier rétrospectivement les décisions prises par l’organisation dont il était membre, ou encore comme un exercice purement intellectuel, hors du chaos de l’histoire. Au contraire, sa pensée stratégique s’est construite dans un rapport d’interdépendance étroite entre théorie et pratique : agir pour (donner à) penser une réalité en mouvement et conflictuelle, mais aussi pour que cette pensée engage et ne se résume pas à un jeu gratuit ; penser pour agir en étant capable de discerner un champ de bataille et de mesurer les forces en présence, sans demeurer soumis aux soubresauts de la conjoncture politique et aux effets de mode intellectuelle.

Ugo Palheta et Julien Salingue

 

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