Les Gilets jaunes percutent le mouvement syndical

Les Gilets jaunes du 17 novembre ont surpris, c’est un euphémisme, la gauche et le mouvement syndical. Les couches populaires qui sont entrées en action, à travers le blocage des ronds-points et des péages, n’étaient pas dans les radars du syndicalisme et de ses 11 % de syndiquéEs.

Il s’est agi majoritairement de travailleurEs de petites structures, atomiséEs, très précaires et touchant de bas salaires, auxquels se sont joints de tout petits patrons (artisanEs, petitEs commerçantEs, auto-­entrepreneurEs) qui partagent bien souvent avec eux une existence difficile. Si l’on ajoute à cela le soutien spontané de forces réactionnaires, du Rassemblement national à Laurent Wauquiez en passant par Debout la France, on comprend comment de nombreuses organisations du mouvement ouvrier ont été désorientées par l’irruption des Gilets jaunes sur la scène politique. 

17 novembre : les syndicats à côté de la plaque

Dans ce contexte, la première réaction des appareils, en accord avec une frange large de leur base combative, a été de condamner sévèrement la mobilisation des Gilets jaunes. Ainsi, Solidaires évoquera le 17 novembre une « manipulation de l’extrême droite » et, dans le même temps, la CGT, par la voix de son secrétaire général, expliquera qu’« il est impossible d’imaginer la CGT défiler à côté du Front national ».

Mais face à l’ampleur de la mobilisation du 17 novembre, à sa profondeur dans une partie du salariat, beaucoup de syndicalistes, notamment à la CGT, notamment dans les secteurs de l’industrie, des transports routiers ou du bâtiment, en ont perçu le caractère potentiellement progressiste. Ainsi, la CGT-Chimie, Sud-Industrie et FO Transports décident-ils de soutenir l’Acte ii des Gilets jaunes le 24 novembre. Mais surtout, sur les blocages, sur les ronds-points, on retrouve partout de nombreux militantEs syndicaux anonymes. Ils et elles apportent leur expérience logistique. Ils et elles participent d’entrée à marginaliser l’extrême droite à certains endroits. Ainsi, sur le péage de Muret (31), dès fin novembre, ce sont des syndicalistes CGT qui gagnent parmi les Gilets jaunes le déploiement d’une banderole « Fâchés mais pas fachos ! » entrainant le départ des quelques individus racistes présents sur place.

Une polarisation croissante du mouvement syndical

Rapidement, la polarisation s’accentue dans le mouvement syndical. La CFDT, fidèle soutien du macronisme, dénonce « une forme de totalitarisme » chez les Gilets jaunes. À l’inverse, fin novembre, l’union départementale (UD) CGT du 13 organise les premières convergences avec les Gilets jaunes. Le 5 décembre, c’est la fédération Sud-Rail qui se solidarise avec le mouvement, puis de nombreuses UD et syndicats lui emboitent le pas. À demi-mot, par le biais de la journée annuelle de lutte contre le chômage le 1er décembre, la confédération CGT appelle, sans nommer les Gilets jaunes, à renforcer l’Acte iii. La pression monte dans le syndicat pour rejoindre le mouvement. 

Mais le 6 décembre, suite aux manifestations sur les Champs-Élysées du samedi précédent, Martinez va signer au côté de tous les autres syndicats (à l’exception notable de Solidaires) une déclaration qui appelle à « engager le dialogue » et la « négociation » avec Macron tout en condamnant « toutes formes de violence dans l’expression des revendications ». Solidaires se désolidarise fermement. Mais surtout, suite à cela, la contestation monte dans la CGT. Le 13 décembre, 12 UD et 4 fédérations CGT montent au créneau pour exiger un CCN extraordinaire (« parlement » de la CGT). Même si le quorum pour l’obtenir n’est pas atteint, c’est un premier signe de la crise qui commence à traverser la confédération.

La grève générale en débat

Contre toute attente, la mobilisation en jaune a réussi à passer la fin du mois de décembre pour rebondir dès le 5 janvier. Elle s’est ancrée sur des revendications compatibles avec un certain syndicalisme de lutte : justice fiscale, augmentation des salaires, défense des services publics de proximité… Dans le même temps, le mouvement des Gilets jaunes a gagné en maturité. La compréhension progresse que les blocages de ronds-points et les manifestations du samedi ne suffiront pas pour gagner. Dans de nombreuses villes, les Gilets jaunes se posent la question de la grève et se tournent vers les syndicats. Des convergences se construisent « à la base ».

Cette situation impose à Solidaires de prendre enfin position pour appeler explicitement aux mobilisations du samedi le 9 janvier, et à Martinez d’appeler, le 18 janvier, à une journée de grève interpro pour le 5 février. Mais le numéro 1 de la CGT maintient de la distance, renvoyant les convergences avec les Gilets jaunes aux organisations localement. La majorité de la direction de la CGT refuse de centraliser la construction, commune avec les Gilets jaunes, du rapport de forces contre Macron, créant des tensions importantes à l’intérieur de la confédération. À 4 mois du congrès confédéral de Dijon où Martinez est candidat à sa propre succession, celui-ci continue de ménager les secteurs les plus intégrés de l’appareil. 

À l’heure où nous écrivons, le 5 février (et ses suites !) sera déterminant pour renforcer l’implication du mouvement syndical dans la construction d’un mouvement d’ensemble contre la Macronie. Tout comme il sera déterminant pour offrir une issue positive et progressiste aux centaines de milliers de Gilets jaunes qui ont durablement modifié les conditions de la lutte dans le pays.  

Sylvain Pyro

 

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