Il court, il court, le Macron…

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Politique
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Il est évidemment impossible de préjuger du score de Macron à l’élection présidentielle. Mais même si la bulle médiatique finissait par faire « pschitt », sa candidature et sa campagne expriment des tendances à l’œuvre dans le monde politique comme dans la société.

 

«Les spartakistes, on les aura ! », proclamait fièrement Emmanuel Macron quand il était conseiller de Hollande à l’Elysée, face aux velléités des « frondeurs » du PS de s’opposer aux mesures du « pacte de compétitivité ».
En novembre 2016, il n’a pourtant pas craint pas de baptiser « Révolution » son livre publié en défense et illustration de sa personne et de sa candidature présidentielle. L’homme de main du président Hollande, devenu ministre de l’Economie et défenseur des mesures économiques les plus libérales, avait pressenti que le hollando-vallsisme allait s’effondrer. Il avait alors choisi de ne pas retourner dans la banque mais de creuser son propre sillon. Il a donc créé en avril 2016 son mouvement « En marche ! », puis démissionné du gouvernement et décidé de se présenter à la présidentielle sans passer par les primaires du PS.
L’individu (à l’instar d’ailleurs d’un Mélenchon : c’est leur seul point commun) endosse la posture de l’homme providentiel. Macron est sans nul doute un aventurier, qui a compris que la crise du PS et l’incapacité du « centre » à se constituer en force politique indépendante des Républicains ouvraient la possibilité d’une opération mini-bonapartiste. D’autant qu’il a eu les moyens financiers d’amorcer la pompe grâce à une fortune personnelle faite dans la banque Rothschild et au soutien de l’homme d’affaire Abel Hermant, récemment décédé.

Une pluie d’euros
Ensuite, les euros ont commencé à ruisseler si l’on en juge par des initiatives multiples et coûteuses, telles que le meeting parisien du 10 décembre dernier (coût : 400 000 euros). Comment Macron finance-t-il toutes ces dépenses ? Certes, son mouvement se targue de 130 000 membres... mais l’adhésion y est gratuite ! En fait, depuis qu’il a envisagé de se lancer dans la politique pour son propre compte, Macron a utilisé toutes les ficelles possibles pour récolter des fonds.
Paris Match a assuré qu’en mai 2016, alors qu’il était encore ministre de l’Economie, Macron « aurait levé près de 10 millions de livres sterling » (environ 12,75 millions d’euros) lors d’un déplacement à Londres. L’ancien ministre a ainsi organisé plusieurs dîners, à Londres ou à New York. Pour y participer, chaque convive a dû débourser 7500 euros, ce qui fait relativement cher le plat. Mais ce prix est juste une manière déguisée de récolter le don maximum autorisé par la loi qu’un particulier peut faire à un parti politique, soit effectivement 7500 euros... Cinq millions d’euros auraient été collectés fin décembre, tandis que les sondages favorables permettaient désormais d’emprunter auprès des banques pour financer la présidentielle.

Des comités à un seul adhérent
On peut adhérer à « En marche ! » par internet et quand on clique sur « J’adhère », le premier item est « adhérer, c’est gratuit ». Le mouvement se targue, outre de 130 000 adhérents, de 3293 comités en France et à l’étranger. Une enquête serait nécessaire pour en déterminer la réalité. Le site de « En marche ! » permet de se livrer à une première exploration. Sauf erreur, il y a ainsi sept comités sur le 13e arrondissement de Paris : trois regrouperaient ensemble 88 adhérents et pour les quatre autres, deux ont trois adhérents chacun, deux autres, deux adhérents et un dernier, un seul adhérent. A Saint-Denis, dans le 93, il y aurait quatre comités : un de douze adhérents et trois avec un adhérent chacun…
A priori, donc, beaucoup de comités fantôme, peut-être créés par des personnes qui se sentent des vocations de petits Macron pour les prochaines élections locales. Les adhérents peuvent en effet soit rejoindre un comité existant, soit en créer un nouveau.
L’entourage de Macron agglomère plusieurs strates. D’abord, une garde rapprochée composée d’une faune relativement jeune (la trentaine) d’anciens membres de son cabinet à Bercy, de communicants et de consultants. S’y sont adjoints une série de « grosses pointures » : un ex-banquier à la collecte des fonds, un spécialiste chevronné des sondages et l’économiste Jean Pisani-Ferry, compagnon de route de la droite du PS et qui a porté de multiples casquettes officielles, européennes et françaises. Il y a ensuite, relations personnelles de Macron ou soutiens plus ou moins discrets, les hommes d’affaires, tant du côté des start-up que du CAC 40.

Un début d’émiettement du PS
Dernière composante, les politiques. Il y a ceux de droite, dont quelques anciens ministres comme Renaud Dutreil, Serge Lepeltier ou Jean Arthuis, ainsi que des ralliés de moindre importance en provenance de chez Juppé ou du Modem. Du côté de la gauche, il y a depuis la première heure une poignée de députés PS et le sénateur-maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb. D’autres élus PS commencent à se montrer aux meetings de Macron. Des ralliements importants sont attendus (François Rebsamen, voire Ségolène Royal), mais aussi, après la primaire, un afflux d’élus qui peuvent penser que leur chance de sauver leur siège est plus importante avec Macron qu’avec Hamon. Un processus de scission, ou plutôt d’émiettement du PS, est donc en cours.
Mais l’écho de Macron ne s’explique pas seulement par le soutien d’une partie de l’oligarchie et l’opportunisme d’élus PS déboussolés. Il est aussi représentatif de tendances réelles de la société. Trente-trois ans de politiques économiques libérales (depuis le tournant définitif de François Mitterrand en 1983) ont détruit dans une large partie de la population l’espoir que ces politiques soient un point de passage obligé pour réduire le chômage et donner un avenir plus assuré à la jeunesse. De moins en moins de gens sont prêts à gober le théorème de Schmidt (un ancien chancelier social-démocrate allemand) : « les profits d’aujourd’hui sont les investissements de de demain et les emplois d’après-demain ».
Or c’était le fond commun des deux grands courants qui alternaient au gouvernement. Ce désarroi idéologique force les prétendants au pouvoir à faire du neuf (ou à faire semblant). Fillon et Valls s’accrochent encore au libéralisme mais en mettant au premier plan un « supplément d’âme » : la référence catholique pour Fillon et un autoritarisme-social pour Valls.
Marine Le Pen se démarque de la « pensée unique » en présentant la Nation comme le remède et le rejet des étrangers comme la condition et le moyen d’une politique sociale.
L’autre aspect de la situation est que les mouvements sociaux, de 1995 à 2016, n’ont pas réussi à mettre fondamentalement en échec les politiques de réaction sociale. Le « mélenchonisme » essaie de susciter une autre espérance collective fondée sur le changement des institutions par le vote, dans le cadre d’un mélange de social et de référence à une prétendue mission historique progressiste de la France.

La promotion de la réussite individuelle
Macron, pour sa part, promeut l’espoir de la réussite individuelle. Il affirme que ceux qui le méritent s’en tireront et qu’il va créer les conditions pour qu’il en soit ainsi : « ce que je défends (…) doit permettre à chacun de trouver dans son pays une vie conforme à ses espérances les plus profondes ». (Révolution, page 35). « Les pressions corporatistes doivent laisser la place aux sécurités individuelles »
(p. 72). « Notre volonté de donner l’autonomie à tous, de permettre à chacune et chacun d’avoir une place » (p. 74).
La lecture de Révolution est éclairante. Une mise en scène édifiante de sa personne et une dénonciation du « conformisme de caste » permettent à un inspecteur général des finances et ex-banquier de se dépeindre en esprit libre et indépendant, en « démocrate français » (p. 36), contrairement à tous les autres. Il fait des références multiples à la France, mais se démarque habilement de la tentative de Hollande sur la déchéance de la nationalité. L’ouvrage montre d’abord le souci de Macron de se placer au centre de ce qu’il pense être les aspirations de la société. Les raisonnements sont souvent construits sur le modèle « ni, ni » ou « oui, mais », ce qui permet de se garder de tous les côtés.
Son discours sur la République est habile : il rappelle les guerres coloniales, la condamnation de Dreyfus, l’absence de droit de vote des femmes, ce qui lui permet d’affirmer : « Tout ce qui est bon n’est pas républicain. Et tout ce qui est républicain n’est pas bon » (p. 49). Il décrit les ravages de la mondialisation (« des dizaines de milliers d’emplois ont été détruits dans le textile (…) il suffit de parler à un éleveur de la Lozère, ou d’ailleurs, pour toucher du doigt l’aberration d’une organisation mondiale. » (p. 54).). Cependant, « une sortie ferait encore plus de victimes » (p.50). Même balancement sur la finance, avec une conclusion en trompe-l’œil : « lutter contre la finance sans finalité et encourager la finance qui permet d’investir » (p. 56).

Une stratégie attrape-tout
A certains moments, Macron se fait habile : après une phrase générale (« Je veux d’abord garantir que chacun puisse trouver une place sur le marché du travail, quel que soit son parcours scolaire », p.121), il enchaîne : « Lorsqu’on habite Stains en région parisienne ou Villeurbanne en région lilloise – visiblement, il a écrit trop vite –, il est plus simple de créer son entreprise et de chercher des clients que d’avoir un entretien d’embauche. » A partir de la difficulté réelle d’accès à l’emploi des jeunes des banlieues, Macron vend en fait la déréglementation et le modèle Uber.
Plus loin (p. 175), on doit reconnaître qu’il touche assez juste quand il souligne les faux-semblants de la rénovation des logements dans des quartiers populaires qui continuent de souffrir de transports en commun insuffisants et où perdurent les difficultés d’accès à l’emploi. Il se démarque aussi de la seule gestion policière des quartiers et dénonce (p. 184) les débats sur les menus des cantines, les tenues vestimentaires, etc. Paroles creuses, dira-t-on, mais qui sont énoncées dans le cadre d’une stratégie « attrape-tout » qui ne néglige pas les électeurs des banlieues.
Par contre, Macron reste vague sur presque tout ce qui concerne la politique économique et sociale. D’emblée (p. 9), il annonce qu’il n’écrit pas un programme. Il se contente d’exposer trois priorités générales : l’éducation, le développement durable et le déploiement de la fibre. Il affirme que la réduction du déficit budgétaire est nécessaire et passe par une réduction des dépenses, mais contrairement à Fillon il se garde de préciser. Et dans ses meetings, il ne craint pas d’annoncer des mesures qui se traduiraient par des dépenses supplémentaires, comme le remboursement à 100 % des frais d’optique et des soins dentaires. Outre l’« assouplissement » des 35 heures, il s’avance sur deux points. La protection sociale doit être reconstruite « autour, et pour l’individu » (p. 149), avec une étatisation de l’assurance-chômage. Enfin, il faut remettre en cause le statut des fonctionnaires (p. 258).
Macron est habile, il a de l’argent et des appuis. Mais surtout, le « macronisme » a des racines : dans la crise des espoirs collectifs et du mouvement social, s’en tirer individuellement est pour beaucoup le seul horizon crédible. Quel que soit son destin électoral, le « macronisme », avec ou sans Macron, pourrait donc ne pas être dénué d’avenir. En démasquer les impasses et les illusions est une tâche nécessaire.

Par Henri Wilno