Hamon et le Parti socialiste : Replâtrage ou chant du cygne ?

Après Hollande forcé de renoncer, c’est Valls qui est donc passé à la trappe. La loi Travail et la grande mobilisation qui l’a combattue sont passées par là. Benoit Hamon a-t-il pour autant les moyens de sauver le Parti socialiste ? Rien n’est moins sûr. Sur ce terrain comme sur d’autres, nous entrons en terre inconnue…

 

Revenons d’abord sur la double défaite de l’ancien couple exécutif. Sa raison de fond est connue : la politique du gouvernement est largement rejetée au sein même des secteurs qui constituaient la base historique du Parti socialiste. Mais on n’a peut-être pas souligné assez le degré de décomposition politique et morale auquel leur gestion a conduit.

 

La débâcle du hollando-vallsisme


A cet égard, l’allocution télévisée du 1er décembre dernier, dans laquelle Hollande annonçait qu’il ne se représenterait pas, est significative. En un étonnant plaidoyer pro domo, le président y revendiquait toute sa politique, avec un bémol et en concédant une exception. Le bémol porte sur le chômage, « l’engagement majeur que j’avais pris devant vous », pour lequel « les résultats arrivent plus tard que je ne les avais annoncés ». « Mais ils sont là, s’empresse-t-il néanmoins d’ajouter, l’investissement, la consommation, la construction repartent et depuis le début de l’année, le chômage enfin diminue. » Les millions de chômeurs, précaires et exclus, toujours plus nombreux, auront apprécié.
L’exception est la suivante : « je n’ai qu’un seul regret, et je veux ici l’exprimer : c’est d’avoir proposé la déchéance de nationalité parce que je pensais qu’elle pouvait nous unir alors qu’elle nous a divisés. » Autrement dit, Hollande reconnaît à demi-mots qu’il n’avait pas proposé la déchéance de nationalité parce que c’était à son avis une mesure juste ou utile (ni ne l’avait retirée ensuite car elle n’était finalement pas si bonne), mais avait juste lancé une manœuvre politicienne… qui n’a pas fonctionné.
Cette démarche inspirée de la tactique dite de la « triangulation », inventée par les conseillers de Bill Clinton et reprise ensuite par Tony Blair, consiste à s’approprier une partie du programme de son adversaire afin de désarmer son opposition et d’apparaître comme défendant une position « centrale ». En l’occurrence, Hollande avait mis en avant (sans que personne ne lui ait rien demandé) une mesure discriminatoire et xénophobe défendue par le Front national et une partie de la droite, dans l’objectif d’endosser les habits d’un père de la Nation unie contre le terrorisme et de se reconstruire ainsi, un an et demi avant les élections, une stature présidentielle.
Dans des moments aussi dramatiques, on attend en principe d’un président de la République (nous n’en attendons rien, mais c’est ainsi que les choses sont censées se passer) qu’il fasse preuve de hauteur de vues et montre une capacité de rassemblement. Hollande a au contraire choisi d’utiliser le traumatisme des attentats pour tenter un « coup », qui a échoué lamentablement et s’est retourné contre lui, puisqu’il n’a réussi qu’à fracturer sa majorité parlementaire et à attiser les colères sur sa gauche.
Il faut dire que pendant onze années – de 1997 à 2008 –, il avait été en tant que premier secrétaire du Parti socialiste l’homme de la « synthèse », chez qui les postures et les accords de couloir prenaient systématiquement le pas sur les positions politiques. Hollande était visiblement convaincu de pouvoir diriger un pays comme il avait dirigé le PS.
Valls fonctionne différemment, à coups de gueule et de menton. Il a été pour beaucoup dans l’éviction de son président, face auquel il avait à mots couverts menacé de se présenter dans le cadre de la primaire socialiste. Comment ce personnage, parmi les plus haïs chez les militants de gauche et dans les classes populaires, a-t-il pu imaginer avoir la moindre chance de l’emporter ? La réponse est sans doute à rechercher dans sa psychologie, même si ses 41 % du second tour montrent que le libéralisme fort peu social du gouvernement PS dispose malgré tout d’une certaine base de soutien.
Toujours est-il que sa campagne des primaires a brillé par son inconsistance – hors sa revendication obstinée d’un bilan gouvernemental rejeté par la majorité du « peuple de gauche » – et par ses incohérences. Le comble a certainement été son idée de supprimer un 49.3 qu’il avait lui-même utilisé à de multiples reprises contre les salariés et une partie de sa propre majorité parlementaire.

 

Loin d’un Corbyn français

Benoit Hamon a construit sa campagne autour de trois propositions principales : l’abrogation de la loi Travail (un passage obligé pour l’emporter !), le remplacement de l’article 49.3 de la Constitution, qui serait abrogé, par un « 49.3 citoyen » (une loi pouvant être soumise à référendum sur demande de 1 % du corps électoral) et un « revenu universel de base » fixé à 750 euros.
On a également parlé de « 32 heures », mais c’est une exagération : Hamon a affirmé clairement qu’il n’entendait pas diminuer la durée légale du travail et précisé, lors de son débat de l’entre-deux tour avec Valls : « moi ce que je propose, c’est qu’en contrepartie de baisses de cotisations sociales patronales, il y ait des accords de réduction du temps de travail » (« dans le cadre de la démocratie sociale »). La réponse du patronat étant connue d’avance, il est permis d’oublier.
C’est le revenu universel qui a surtout polarisé le débat. La première chose à dire à son sujet est qu’il s’agit d’une mesure d’inspiration libérale (de nombreux libéraux, de droite ou de gauche, l’ont faite leur – avec une large gamme de propositions)1 : au lieu de l’augmentation des salaires, au lieu de la réduction du temps de travail jusqu’à disparition du chômage, l’Etat (les patrons étant quant à eux… épargnés) verse à chacun-e une somme qui est totalement insuffisante pour vivre (mais globalement coûteuse) et qui viendrait de plus se substituer à une série de prestations sociales – RSA, aides au logement, prestations familiales, voire allocations de chômage –, avec pour conséquence possible une baisse de revenu pour des secteurs les plus défavorisés de la population.
La seconde constatation est que, confronté aux critiques dénonçant l’irréalisme du financement de cette mesure, le vainqueur de la primaire a très vite rétropédalé : il ne s’agit plus désormais que d’augmenter le RSA à 600 euros et de verser un revenu (d’un montant non défini) aux jeunes de 18 à 25 ans. Le reste et la suite, au-delà de 2018, seront à discuter dans une « conférence ». Tout cela a quand même un air déjà vu d’enfumage réformiste (et de « promesses qui n’engagent que ceux qui veulent bien y croire »).
Benoit Hamon a été comparé à Jeremy Corbyn, celui qui dirige depuis septembre 2015 le Labour britannique. Mais leurs programmes n'ont pas grand chose à voir. Corbyn est un réformiste old style, qui veut prendre un peu aux patrons pour donner aux ouvriers (tout en laissant les patrons en place – son objectif est celui d’une « économie mixte »). Chez Hamon, on peine à trouver quoi que ce soit qui s’en prenne, même minimalement, aux profits patronaux ou aux intérêts capitalistes.
Les personnage sont également différents. Quand Hamon est pur homme d’appareil, formé à l’origine dans le sérail de l’Unef, Corbyn n’est pas seulement un élu de longue date mais aussi un militant, qui s’est engagé à de nombreuses reprises (et souvent assez seul au sein de son parti) dans des combats contre l’austérité et les privatisations, pour l’écologie ou contre l’impérialisme.
Enfin, les partis sont différents. Le PS, qui n’a jamais été une organisation de masse, se trouve aujourd’hui réduit à une formation d’élus : 280 000 membres en 2006, 170 000 en 2012, et aujourd’hui 42 300 à jour de cotisation. Le Parti travailliste britannique est resté organiquement lié aux syndicats, représentés en son sein en tant que tels, et il a de plus ouvert largement ses portes pour l’élection de son dirigeant, ce qui l’a fait bénéficier d’une forte vague d’adhésions. C’est pour ces raisons que Corbyn a pu l’emporter à deux reprises sur l’appareil qui est, outre-Manche, l’homologue du hollando-vallsisme.

 

Confrontation et négociation

Il reste que le nouveau candidat du PS se situe étonnamment haut dans les premiers sondages ayant suivi sa désignation : ainsi, 17 % selon Elabe/Les Echos (le 1er février), à seulement six points du deuxième qualifié, Macron qui profiterait de l’effondrement de Fillon. Mélenchon de son côté chute brutalement, à 9 ou 10 %, et risquerait de baisser davantage si une dynamique de « vote utile » se développait autour de Hamon.
Dans ces conditions, tant les hollando-vallsistes que les frondeurs (et d'autres) se disent qu’au moins jusqu’à la présidentielle, il serait peut-être sage de ranger les couteaux. Après la victoire de Hamon, les défections vers Macron n’ont d'ailleurs pas augmenté qualitativement et il ne s’est trouvé à ce jour que 17 parlementaires pour revendiquer un « droit de retrait ».
Hollande, son gouvernement et la direction socialiste jouent aujourd’hui sur le registre de la neutralité, voire d’une collaboration prudente, tout en exerçant des pressions « amicales » – à l’instar de Bernard Cazeneuve – afin d’inviter le candidat à s’ouvrir aux autres secteurs du PS et à revendiquer une part au moins du bilan gouvernemental. Et puis, quels que soient les désaccords, tous ont en tête la possibilité que cette candidature serve à redorer un peu le blason socialiste – après tout, Hamon est loin du Mitterrand qui promettait avant 1981 le dépassement du capitalisme…
Peut-on aboutir à un accord raisonnable, conduisant à un certain rééquilibrage interne mais ne bouleversant pas les structures du PS ? Pour Hamon et ses partisans, dont le but n’est pas de rompre avec le parti mais de s’y assurer de meilleures positions, la perspective est tentante. Le plus probable est donc que l’on assiste pour l’instant à un affrontement feutré, une confrontation/négociation à l’issue incertaine. Après les élections, de toute façon, tous les problèmes ressurgiront avec force.
Dans la séquence marquée par la préparation des présidentielles et des législatives, écrivions-nous il y a quelques mois2, « une question centrale sera celle de savoir qui, quel courant politique, se montrera capable de rallier tout ou partie des milieux très larges qui viennent de rompre avec Hollande et le gouvernement. Les concurrents réformistes, de Mélenchon aux gauches du PS (sans oublier le PCF, même s’il est aujourd’hui mal en point), ne manqueront pas. » Nous y voilà. Il y avait Mélenchon et sa France insoumise. Sur un tout autre plan, on a vu arriver Macron. Hamon est maintenant venu compléter le tableau. La lutte sera féroce...

 

Par Jean-Philippe Divès

  • 1. Nous y reviendrons en détail, ainsi que sur son substrat, la dite raréfaction du travail comme conséquence de la numérisation/robotisation, dans notre prochaine édition
  • 2. « Ce n’est qu’un début…», n° 78 de juillet-août 2016

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