Entretien avec Philippe Poutou. Construire les convergences, préparer la contre-offensive

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Politique
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« Ce ne sont pas les élections qui changent la vie mais nos résistances, nos luttes sociales, collectives. Nous avons l’ambition de nous inviter au banquet des politiciens pour mener la bataille politique contre les idées réactionnaires, pour tenter de redonner confiance à notre camp.»

 

La campagne électorale 2017 s’est engagée dans un contexte particulier : l’abandon du président sortant, l’évidence de la déconfiture du PS, les attentats, la guerre, l’état d’urgence à rallonge….. Tu as commencé une tournée de meetings ; comment ce climat s’exprime-t-il ?
C’est vrai, la situation n’est pas au top et elle est pesante. Logiquement, cela a des conséquences dans notre activité quotidienne et, bien sûr, dans nos réunions publiques où il n’est pas toujours facile de faire venir les gens. Mais nos équipes militantes et nos sympathisants ne sont pas forcément démoralisés. Partout des gens, notamment des jeunes, des militant-e-s du mouvement social viennent discuter avec nous. Il y a la révolte contre le capitalisme qui provoque pauvreté, précarité, destruction de la planète, dictature et guerres et il y a aussi l’espoir lié aux résistances et luttes diverses un peu partout, lié au mouvement contre la loi Travail de l’année dernière. Lucides sur un rapport de forces défavorable, cela n’empêche pas de ressortir de nos débats avec l’envie d’aider à la préparation de la riposte de notre camp social.
Il y a des raisons de douter de nos capacités à changer les choses. Mais nous avons en réalité autant de raisons d’avoir confiance dans notre camp social. La colère est là, même si elle a du mal à s’exprimer pour plein de raisons. Il y a une crise brutale qui nous appauvrit et nous fragilise psychologiquement, qui nous divise, nous affaiblit. Il y a la propagande ultralibérale, le mépris social à longueur d’antennes, en permanence, au boulot comme ailleurs. Il y a les pressions, les chantages, les intimidations du pouvoir et des possédants. Tout est fait pour nous assommer et nous paralyser.
Mais la brutalité du capitalisme, ses injustices et inégalités sociales provoquent toujours des révoltes. Il y a eu le printemps arabe, les mouvements sociaux aux Etats-Unis, en Turquie, en Grèce, dans l’Etat espagnol … et en France aussi l’année dernière. Comme il y a aujourd’hui de nombreuses luttes dans la santé, le commerce, à la Poste ou à Notre-Dame-des-Landes … Il y aussi la solidarité avec les migrants, comme dans la vallée de la Roya. C’est éparpillé mais c’est contagieux. Il y a du boulot pour aider à la convergence, pour construire le tous ensemble. Il y a donc du pain sur la planche, de quoi nous motiver et finalement garder le moral. C’est de tout cela dont il est question dans nos réunions.

Tu continues à travailler en usine – à Ford Blanquefort, dans l’agglomération bordelaise – et restes un militant syndical actif.  Dans un texte publié en conclusion du congrès de Lutte ouvrière de fin 2016, il est écrit, à propos du mouvement contre la loi El Khomri, que « ce mouvement n’a changé l’état d’esprit des travailleurs ni dans un sens ni dans un autre (…) il n’y a ni plus ni moins de démoralisation qu’avant, et […] le mouvement est déjà loin dans les consciences ouvrières ». Que penses-tu de ce jugement ? Le mouvement est-il une parenthèse déjà refermée ?
Ce n’est pas du tout ce que nous pensons. Le fait est que la mobilisation contre la loi Travail n’a pas changé le rapport de forces. Elle n’a pas empêché la loi de passer et de ce point de vue, nous avons subi une nouvelle défaite qui peut entraîner un renforcement de la démoralisation chez les salariés et plus particulièrement dans les milieux militants. Mais ces quatre mois de lutte ne peuvent se résumer à cet échec. Au contraire.
Le mouvement a fait la démonstration de la capacité du monde du travail et de la jeunesse à relever la tête, à s’opposer aux reculs sociaux. Il a mis en difficulté le gouvernement qui a été obligé d’imposer sa loi en utilisant le 49.3. Les possédants, le camp des privilégiés ont tremblé face à la détermination des manifestants. La preuve avec le mépris et même la haine de classe exprimée régulièrement dans les médias : les Gattaz, Valls, Macron, des chroniqueurs télé, quelques intellectuels bien-pensants se sont bien lâchés face aux grèves et aux opérations de blocage.
En clair, les possédants et leurs serviteurs n’ont pas supporté que le peuple travailleur se rebiffe. Eux qui affirmaient depuis des années que la classe ouvrière n’existait plus, que cela ne servait plus à rien de manifester et de faire grève. Et c’est vrai que beaucoup parmi nous étaient convaincus de notre impuissance face au rouleau-compresseur ultralibéral. Les années qui ont suivi la défaite en 2010 du mouvement contre les retraites ont été longues, sans contestation à l’échelle nationale. Hollande menait sa politique de droite, intensifiant les attaques de Sarkozy sans que nous ayons pu réellement riposter alors qu’il y a eu tant de fois des raisons de le faire.
Et puis il y a eu les attentats et les prétendues réponses pour y remédier, en instaurant un état d’urgence qui était en fait un outil pour museler la population, pour empêcher toute contestation. Des mois difficiles. Alors, dans ce contexte, le lancement de la mobilisation contre la loi Travail, avec des jeunes, des salariés, des précaires, des intermittents, des zadistes… ça nous a fait du bien. Les nombreuses manifestations mélangées et unitaires, les grèves et blocages des cheminots, dockers, raffineurs, éboueurs ou encore les places occupées avec Nuit Debout, tout cela laisse et laissera des traces dans la période qui vient.
Rien n’est simple, c’est certain, mais les collectifs et réseaux militants qui se sont réactivés et multipliés pendant le mouvement n’ont pas disparu, ils sont plus ou moins en veille mais existent. Comme à Bordeaux où, depuis, chaque lutte de salariés est soutenue, mise sur les réseaux pour faire suivre l’information. Par exemple, le 23 janvier, à l’usine Ford où je travaille, nous étions en grève pour nos emplois qui sont menacés à nouveau à court terme. Le collectif de lutte 33 [département de la Gironde] issu du mouvement contre la loi Travail, des équipes syndicales de plusieurs boîtes (Carsat, CAF, CDC, Monnaie…), des étudiants et lycéens connus dans les manifestations, les salariés en grève du Samu 33 étaient présents lors du rassemblement. Cette solidarité et cette convergence se construisent, c’est l’effet de ce mouvement. Alors oui, quelque chose s’est passé de fort et cela constitue forcément un point d’appui pour les mois qui viennent.

Jean-Luc Mélenchon, de son côté,  a déclaré à propos des ouvriers  lors d’une réunion publique à Tourcoing : « je viens leur dire : sortez de votre trou, mêlez-vous de vos affaires, ne vous auto-éliminez pas de la décision, n’abandonnez pas vos bulletins de vote (…) Venez pas après pleurer si vous recommencez avec des Macron, des Fillon ». Au-delà de l’appel à voter pour lui, que penses-tu de cette vision de la classe ouvrière et de son action politique et sociale ?
C’est surprenant, j’ai du mal à croire qu’il ait pu dire un truc aussi dur. Dans la phrase citée, on retrouve une posture paternaliste, donneuse de leçon qui est insupportable et que nous rejetons. C’est bien connu, les exploités ont besoin d’un guide, d’un leader. Et il y a toujours eu, même à gauche, des politiciens pour se présenter comme la personne qu’il nous fallait. Nous serions juste bons à voter, plus précisément à bien voter pour des leaders et des partis qui disent qu’eux sauront bien s’occuper de nos affaires.
Dans le cas présent, c’est plus pervers car il est fait appel à la dignité populaire, mais pour finir par appeler à voter pour celui qui s’occupera de nos affaires à notre place ! L’émancipation, oui, mais pas trop. C’est un des aspects importants qui nous sépare de JLM et de la France insoumise.

A gauche, ça s’agite beaucoup. Il y a les primaires, Mélenchon se lance tout seul sans ses anciens alliés du Front de gauche, Lutte ouvrière développe l’actualité du communisme. Le NPA y va aussi. Pourquoi ? En quoi est-ce utile ?
Nous sommes confrontés en permanence à cette question de la « division ». Autour de nous, bien ou mal intentionnés, la division de la « gauche radicale » est regrettée, incomprise voire très critiquée. Si nous en sommes là, c’est en partie le résultat de notre incapacité à faire les choses ensemble, par mauvaise habitude ou par sectarisme, une incapacité à discuter de nos points communs et de nos divergences. Cela en devient grave dans la situation sociale que nous subissons aujourd’hui, car il y a bien urgence à rassembler nos forces, éparpillées et souvent faibles, à tenter de construire ensemble ce qui manque pour changer le rapport de forces.
La « division » des organisations et forces militantes de cette gauche radicale traduit aussi des désaccords politiques importants, des différences d’orientations et de perspectives politiques. Et les divergences ne sont pas de même nature avec les uns et les autres.
D’abord, qu’il y ait deux candidatures clairement situées en rupture avec le capitalisme, celle de LO et la nôtre, c’est vrai que, vu de l’extérieur, cela est incompréhensible C’est quelque part une aberration que nous ne soyons pas capables ne serait-ce que d’entamer une discussion sur nos objectifs et préoccupations. En tout cas, nous ne sommes pas satisfaits de cette absence de rapports entre nos deux organisations. Il y a bien sûr des désaccords politiques entre nous, LO ne manque pas de le souligner. Nous confirmons ces désaccords qui sont divers et parfois importants. Par exemple, nous militons dans des collectifs unitaires en soutien aux réfugiés, contre le racisme et l’islamophobie, avec BDS. Nous sommes très actifs dans les combats environnementaux, contre le nucléaire par exemple, dans les résistances comme à NDDL, avec les zadistes. Nous militons différemment dans les mouvements sociaux, y compris parfois dans les grèves comme les luttes en défense des emplois. Ceci dit, ces désaccords ne justifient pas l’état déplorable de nos relations. On aurait tout à gagner à confronter fraternellement nos points de vue, à travailler ensemble pour aider à redonner des forces à notre camp social.
Avec les militant-e-s et sympathisant-e-s qui se réfèrent à la France insoumise, les points communs sont nombreux, nous militons souvent ensemble dans les syndicats, dans des collectifs, nous manifestons ensemble, en clair nous nous retrouvons dans les combats au quotidien. Mais les désaccords politiques avec JLM ou avec les programmes des différentes formules ou partis comme le PG, le PCF, le FdG, la FI sont plus visibles. Nous ne nous situons pas du tout dans la démarche d’une 6e République, nous ne pensons pas qu’un changement de constitution ou qu’une « vraie » gauche au pouvoir avec un genre de super-président changerait les choses. Pour nous, la gauche institutionnelle, la gauche gouvernementale s’écroule et il ne faut surtout pas la rafistoler, la sauver ou la reconstruire par un autre bout. Nous sommes pour une rupture avec le capitalisme, avec ses institutions, sa fausse démocratie.
Au-delà de nos programmes et de nos revendications respectives, qui comportent de nombreuses nuances et différences, notre désaccord de fond c’est la confrontation avec le camp des possédants, la remise en cause de leur pouvoir économique et politique pour un pouvoir du camp des exploités, c’est-à-dire une démocratie directe, un contrôle direct de la population, des salariés sur l’économie, au niveau local comme national. A l’opposé aussi d’un patriotisme ou chauvinisme, dangereux parce qu’il suppose un intérêt commun qui n’existe pas avec des capitalistes français. C’est parce que nous voulons faire entendre cette voix, de la révolte contre le capitalisme et de l’internationalisme, que notre candidature aux présidentielles est importante.

Quels seront les principaux axes de la campagne du NPA ? Et les premières propositions que tu développeras ?
Evidemment, il ne s’agit pas de « mon » programme. C’est bien celui du NPA, dont je suis un des porte-parole. Ce n’est pas un programme électoral, du style « voici ce ne que nous ferons si nous sommes élus ». C’est évidemment plus compliqué. D’abord, nous dénonçons la fonction présidentielle. Du pouvoir concentré sur une seule personne, c’est antidémocratique. Ensuite, nous nous situons en rupture avec les institutions, avec le pouvoir tel qu’il est à savoir en réalité celui des possédants.
Malgré cela, nous tenons à participer à cette élection, à nous inviter là où ne sommes pas conviés. Nous voulons y rendre visible notre camp social, y faire entendre la contestation du capitalisme, y défendre des perspectives de luttes sociales pour changer les choses. C’est pour cela que nous présentons un ouvrier, un non professionnel de la politique. Cela fait partie de notre programme..
Nous ne sommes pas hors sujet. Nous posons bien la question du pouvoir, à la fois le rejet de celui actuel des capitalistes et à l’opposé celui des exploités. Cela passe par une démocratie directe, par donner les moyens à la population de décider au quotidien de ce qui la concerne.
Cela passe par transformer une économie au service des capitalistes en une économie sous contrôle des salariés, en socialisant les banques, en expropriant des secteurs économiques entiers (énergie, transports …). Il faut enlever les moyens de nuire aux possédants. Pour combattre la pauvreté et la précarité, pour protéger l’environnement, empêcher la catastrophe écologique, il faut des mesures radicales, qui imposent un partage des richesses et donc qui s’en prennent à tous ceux qui accumulent les fortunes.
Nous défendons le partage du travail, la diminution du temps de travail, l’augmentation des revenus pour toutes et tous. Financer tout cela, c’est possible, il faut prendre l’argent où il est, notamment par une réforme radicale de la fiscalité. Je ne détaillerai pas les mesures que nous proposons, on les trouve dans nos publications ou en ligne sur notre site internet.
Nous défendons l’égalité des droits pour toutes et tous, nous combattons les préjugés réactionnaires, toutes les formes de racisme, le sexisme, l’homophobie… Nous défendons l’internationalisme, la solidarité entre les peuples, la liberté de circulation et d’installation. Ce ne sont pas des questions secondaires.
Nous disons aussi que ce ne sont pas les élections qui changent la vie mais nos résistances, nos luttes sociales, collectives. C’est ainsi que nous changerons le rapport de force et que nous pourrons imposer des réponses à la misère.

Une des différences entre la crise actuelle et celle des années 1930 est qu’il n’y a pas, c’est très clair en France,  de renforcement de la gauche (réformiste aussi bien que révolutionnaire) et du mouvement syndical. Comment vois-tu l’avenir au-delà des élections ?   
Une chose est certaine, il n’y a rien à attendre de ces élections, même pas le plus petit espoir d’un répit. Les vainqueurs potentiels sont clairement des adversaires : soit Fillon représentant d’une droite dure qui annonce la couleur, elle revient et ça va faire mal ; soit Le Pen, chef d’une extrême droite anti-immigrés, anti-pauvres, évidemment dangereuse pour notre camp ; soit Macron, ancien ministre de Hollande, partisan des politiques libérales. La campagne est détestable, squattée par des politiciens tous situés dans le camp des riches, aucune place n’est laissée à des représentants du côté des exploités, aux idées de la contestation du système.
Qu’en ressortira-t-il ? Comment se traduira l’écœurement des milieux populaires, par beaucoup d’abstention, par une confirmation d’une évolution droitière ou par une surprise du côté de la gauche radicale et notamment du côté de notre candidature ouvrière et anticapitaliste ? Je ne sais pas. Si on est présents, ça peut changer des choses, en tout cas cela fera entendre nos propositions à une large échelle. Sauf que pour faire entendre une perspective de luttes sociales à ces élections, il nous faut obtenir les 500 parrainages. C’est une mission difficile d’autant plus que nous sommes grossièrement écartés des médias.
Mais il n’est pas question d’abandonner, pas question non plus d’envisager l’échec. Nous avons l’ambition de nous inviter au banquet des politiciens pour mener la bataille politique contre les idées réactionnaires, pour tenter de redonner confiance à notre camp. D’ores et déjà, quel que soit le futur président (ou présidente), notre perspective, c’est la riposte dans la rue, c’est un troisième tour social, c’est que le camp des opprimés reprenne l’offensive pour changer la situation sociale et la société. Au-delà, il faudra aussi reconstruire une perspective de changement de société, socialiste, et les instruments pour la rendre crédible à la masse des exploités.

Propos recueillis par Henri Wilno

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