Daniel Bensaïd : « Un temps plein, noueux, rythmé par la lutte et troué de crises »

Extrait de Daniel Bensaïd, « Lénine ou la politique du temps brisé » (1997). 

Dans le déferlement d’antimarxisme qui a accompagné l’offensive libérale des années 1980, la stature de Marx restait suffisamment imposante pour que l’on puisse être certain d’un retour en grâce, d’une réhabilitation éditoriale et académique, quitte à en donner une version light, délestée de sa charge subversive. On pouvait même espérer quelque indulgence envers Trotski, en reconnaissance de talents littéraires attestés par son Histoire de la révolution russe, et en fonction de la fascination esthétique que suscite le destin tragique du vaincu.

Mais Lénine ! Son rôle est sans doute le plus ingrat. Celui du vilain de l’histoire, mort trop tôt pour avoir connu les procès et l’exil, suspect d’avoir vaincu, victime d’un culte dont il fut l’idole malgré lui. Qui ira encore fourrer son nez dans la quarantaine de volumes cartonnés des éditions de Moscou, à l’odeur de colle de poisson ? Qui ira se plonger dans cette succession d’articles, de notes de publiciste, d’écrits de combats et de circonstances, de polémiques dont les destinataires sont pour la plupart tombés dans l’oubli. […]

Bien peu se sont risqués sérieusement du côté de cette pensée déconcertante, à une époque où l’université s’enhardissait pourtant à l’accueillir : Althusser, Lefebvre, Colletti, Lukacs avant eux. Lénine mérite pourtant une autre image que celle d’un vulgaire technicien du coup d’État. Bien plus que Marx, il est un authentique penseur de la politique en actes, dans les contradictions et les limites d’une époque. […]

Agir sur le possible

À la manière d’un psychanalyste attentif aux « déplacements » et « condensations » à l’œuvre dans les névroses, [Lénine] comprend que les contradictions économiques et sociales ne s’expriment pas directement, mais sous la forme spécifique, déformée et transformée, de la politique. C’est pourquoi le parti a notamment pour tâche, de se tenir à l’écoute, de déchiffrer dans le champ politique la manière souvent inattendue dont se manifestent ces contradictions (une lutte étudiante, l’affaire Dreyfus, la question électorale, un incident international). Leur irruption intempestive en un point imprévu fait symptôme. Elle condense et révèle une crise latente globale des rapports sociaux. C’est le miracle de ce qui, à la différence du fait divers ordinaire, constitue, à proprement parler l’événement politique.

C’est aussi pourquoi la conception du militant révolutionnaire n’est pas pour Lénine celle du bon syndicaliste combatif, mais celle du « tribun populaire », intervenant « dans toutes les couches de la population », pour y saisir la façon concrète dont se noue une multiplicité de contradictions. Cette question est au cœur du fameux débat sur les statuts du parti, minutieusement commenté dans Un pas en avant, deux pas en arrière. La définition du membre du parti (celui qui simplement se reconnaît dans le parti, l’aide, ou sympathise…, ou celui qui milite dans une instance régulière, cotise, se sent responsable des décisions prises collectivement) n’est pas une querelle formelle ou administrative. L’enjeu de cette petite différence, à première vue anodine, c’est la délimitation du parti d’avec la classe. C’est précisément la forme parti qui permet d’intervenir sur le champ politique, d’agir sur le possible, de ne pas subir passivement les flux et les reflux de la lutte des classes.

« Révolution dans la révolution »

Là réside l’essentiel de la « révolution dans la révolution » selon Lénine. À travers cette distinction du parti et de la classe, du politique et du social, il devient possible de penser le rapport de l’un à l’autre, « la représentation du social dans la politique », qui demeure, selon Badiou, « le point clef ». Il se peut qu’en 1902, la thèse ait été forcée au feu de la polémique interne. Ses excès sont d’ailleurs corrigés par Lénine lui-même. La question controversée du « centralisme démocratique », déformée par la pratique du centralisme bureaucratique réel mis en place à partir de 1924, découle pour une large part de cette délimitation du parti et de la classe. Elle implique logiquement la sélection des militants, la concentration des forces, en même temps qu’une démocratie permettant d’assimiler l’ensemble des expériences sociales du parti. La démocratie est fonctionnelle pour la réflexion et la décision, le centralisme pour une action visant à faire bouger les lignes, à déplacer les rapports de forces. Il s’agit là de nécessités générales. Elles sont irréductibles à telle ou telle technique d’organisation. […]

Le parti est le vecteur privilégié de cette expérience spécifiquement politique. Sa médiation fait lien entre la stratégie et la tactique, dans un temps kairotique, qui n’est plus celui, homogène et vide, des progrès et de la patience électorale, mais un temps plein, noueux, rythmé par la lutte et troué de crises : « On ne saurait se représenter la révolution elle-même sous forme d’un acte unique : la révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases d’accalmie plus ou moins profondes. C’est pourquoi l’activité essentielle de notre parti, le foyer essentiel de son activité, doit être un travail possible et nécessaire aussi bien dans les périodes les plus violentes d’explosion que dans celles d’accalmie, c’est-à-dire un travail d’agitation politique unifiée pour toute la Russie ».

« Soyez prêts ! »

Le parti est donc l’élément de continuité dans les fluctuations de la conscience collective. L’histoire n’est pas celle d’une marche triomphale de quelque force tranquille vers un dénouement garanti de l’histoire, mais un tissu de luttes, de crises, de fractures. Le parti ne se contente pas d’éclairer un processus organique et naturel d’émancipation sociale. Il est constitutif de rapports de forces, générateur d’initiatives, organisateur de la politique non au futur simple mais au futur antérieur. Il est, autrement dit, un organisateur de diverses durées, la condition d’une pensée stratégique dépassant l’horizon immédiat de la tactique politicienne au jour le jour, au coup par coup, rigoureusement sans principes. […]

Tout conduit donc, chez Lénine, à comprendre que la politique a sa grammaire et sa syntaxe propres. Elle est le lieu d’une élaboration, d’une apparition, d’une représentation, où il s’agit de présenter ce qui est absent : « La division en classes est certes en fin de compte l’assise la plus profonde du groupement politique », mais cette « fin de compte », c’est « la lutte politique seule qui l’établit ». Ainsi, « le communisme surgit littéralement de tous les points de la vie sociale ; il éclot décidément partout. Que l’on bouche avec un soin particulier l’une des issues, la contagion en trouvera une autre, parfois la plus imprévisible ». C’est pourquoi « nous ne savons pas et ne pouvons savoir quelle étincelle pourra allumer l’incendie ». D’où le mot d’ordre qui résume selon Tucholsky l’attitude politique au sens fort de Lénine : « Soyez prêts » !

Soyez prêts à l’imprévisible, à l’improbable, à l’événement ! […]

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