Daniel Bensaïd : « Que signifie encore être révolutionnaire au seuil du 21e siècle ? »

Extrait de Daniel Bensaïd, « Moment utopique et refondation stratégique » (2006).

Une séquence historique s’est incontestablement achevée dans la dernière décennie du siècle précédent, mais laquelle ? Celle du court 20e siècle ? Ou celle du paradigme de la modernité politique tel qu’il s’est constitué à partir du 17e siècle par la combinaison des notions de souveraineté, de citoyenneté, de territoires, de frontière, de capitale, de peuple, de guerres nationales, de droit international interétatique, etc. ? Toutes ces catégories sont mises à l’épreuve par les bouleversements de la mondialisation. L’idée même de révolution, solidaire de la sémantique des temps historiques et des idéologies du progrès qui ont prévalu à partir de la révolution, ne saurait en sortir indemne.

Éclipse de la raison stratégique

Que signifie encore être révolutionnaire au seuil du 21e siècle ? La question est souvent posée. L’idée de révolution garde d’abord le sens d’un horizon régulateur ou d’un mythe mobilisateur : sans la conviction qu’un autre monde (d’autres mondes) est (sont) possibles, ne resteraient que la résignation à l’état des choses existant, un réformisme sans réformes et une politique du moindre mal qui s’est souvent révélée être le plus court chemin vers le pire. Le contenu social dont elle s’est chargée au fil des grandes luttes et révolutions des 19e et 20e siècles est ensuite plus que jamais actuel : une transformation radicale des rapports de pouvoir et de propriété. Ce qui est devenu plus incertain, c’est son contenu stratégique : comment changer le monde dans les conditions concrètes actuelles sans répéter les déconvenues des thermidors bureaucratiques ?

Depuis le coup d’État au Chili, les lendemains amers de la Révolution culturelle chinoise, des luttes de libération indochinoise, des révolutions en Amérique centrale, le débat stratégique au sein de la gauche est tombé à son degré zéro et la raison stratégique a connu une éclipse durable. Les discours radicaux des dernières décennies oscillant, pour ne pas céder à la fatalité du nouvel ordre libéral, entre un impératif catégorique de résistance et de fidélité (« Continuer ! ») et une théologie du miracle événementiel en sont la traduction philosophique.

Ce n’est certainement pas une raison suffisante pour faire table rase des enseignements des révolutions et contre-révolutions passées. Elles ont toutes montré qu’un droit nouveau ne se déduit pas, sans rupture de continuité, du droit ancien. Un changement radical des rapports sociaux passe nécessairement par l’exercice d’un pouvoir constituant, donc par une suspension de la norme juridique en vigueur et par une phase d’état d’exception. […]

Pluralité de temps et d’espaces

La notion même de stratégie révolutionnaire articule une pluralité de temps et d’espaces, l’histoire et l’événement, l’acte et le processus, le moment décisif de la prise de pouvoir et le développement de « la révolution en permanence », dont le concept résume l’inscription dans la durée et l’élargissement dans l’espace du changement social et culturel.

Les révolutions du 20e siècle ont dégagé de grandes figures (ou hypothèses) stratégiques. Celle de la grève générale insurrectionnelle inspirée par la Commune de Paris et par l’insurrection d’Octobre, comme affrontement de dénouement rapide avec pour enjeu central la prise de contrôle d’une capitale et des centres du pouvoir étatique. Celle de la guerre populaire prolongée inspirée des révolutions chinoise et vietnamienne, impliquant un double pouvoir territorial et des zones libérées auto-administrées. De la révolution allemande à la révolution nicaraguayenne, en passant par la guerre civile espagnole, les guerres de libération nationale, ou la révolution cubaine, les expériences du 20e siècle présentent une combinaison variable de ces grandes caractéristiques. […]

En ce moment de refondation stratégique, il importe donc, en se tenant à l’affût des expériences novatrices du cycle historique qui commence à peine, de ne pas abandonner les quelques concepts stratégiques hérités des expériences passées susceptibles de servir de fil à plomb aux reconstructions futures : le concept de crise révolutionnaire (qui permet d’articuler l’événement à ses conditions historiques de possibilité) ; celui de dualité de pouvoir, qui exprime l’inéluctabilité de l’affrontement et de la rupture de continuité ; celui de revendications transitoires, qui traduisent la dialectique concrète entre réformes et révolution ; ceux d’hégémonie (Gramsci) et de front unique (élaboré lors des premiers congrès de l’Internationale communiste et illustré notamment par les écrits de Trotski sur l’Allemagne). […]

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